Pour la plus récente création dramatique de Carole Fréchette, La petite pièce en haut de l’escalier, on a beau citer le mythe de Barbe-Bleue, il n’est qu’une référence livresque aussi trompeuse que le titre même. Le spectacle récemment monté au TNM dans la mise en scène de Lorraine Pintal semble vraiment jouer sur le double sens engendré par le conflit entre forme et contenu.
Henri (une autre référence, semble-t-il, au monarque d’Angleterre, Henry VIII, et ses démêlés à cause de ses six mariages) est le riche possesseur d’une maison de quatre-vingts pièces qu’il offre amoureusement à sa bien-aimée. En épousant Grâce, une modeste, mais attirante fille, il lui impose une seule, mais sévère interdiction : ne jamais franchir le seuil de la petite pièce en haut de l’escalier. Cette petite pièce ne fait donc pas partie du pitoyable logement destiné aux couples « travaillant l’année durant dans l’attente des deux semaines de congés », telle que Jocelyne, la mère de Grâce, décrit la famille moyenne, mais une chambre à secrets. Elle est, potentiellement, la chambre où Henri enterre ses ex-femmes; il en a eu trois. Une fois la référence à l’histoire de Barbe-Bleue éclairée, on ne nous donne pas, cependant, la satisfaction attendue. Si Grâce, esprit plus tordu que curieux, découvre un cadavre, ce n’est pas du tout celui qu’on prévoyait. En haut de l’escalier, elle cherche ce qui peut la sauver de l’étouffement dans cette maison, tout comme les bonzaïs enfermés dans des aquariums de verre, un excellent décor (Danièle Lévesque) pour illustrer l’atmosphère chaude et humide où le sauna, la piscine et la salle de bains sont souvent cités.
Découvrir qui git dans le creux du plancher est vraiment le casse-tête de la pièce. Henri (Henry Chassé) Grâce (Isabelle Blais) ainsi que la bonne Jenny (Tania Kontoyanni) sont tour à tour attirés par cette porte qui enferme pour chacun un secret personnel. De l’autre côté, Jocelyne (Louise Turcot) et la sœur Anne (Julie Perreault) hantent la vie ainsi que les souvenirs de Grâce, pour augmenter la tension et tirer au clair ses désirs et ses peurs. Finalement, à chacun son cadavre.
Malgré quelques petits moments où la tension est moins bien entretenue, l’attention du spectateur ne diminue jamais. L’apparente grandeur du décor qui cache à peine le vide dans l’existence des personnages est impressionnante, ainsi que les interprétations, très nuancées, offertes par Isabelle Blais et Louise Turcot. Les dialogues à l’intérieur des couples qui se forment et qui se dissolvent à toute vitesse, Grâce-Jocelyne, Grâce-Anne, Grace-Henry, Grâce-Jenny, ont beaucoup de naturel et d’éloquence, ce qui tient d’un art de la parole bien maitrisé par Carole Fréchette.


