Depuis 2001 • No 42 • Montréal • 15.02.2008
Février 2008

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 29 mars

La petite pièce en haut de l’escalier

Quand les références vous jouent des tours

Felicia Mihali

Pour la plus récente création dramatique de Carole Fréchette, La petite pièce en haut de l’escalier, on a beau citer le mythe de Barbe-Bleue, il n’est qu’une référence livresque aussi trompeuse que le titre même. Le spectacle récemment monté au TNM dans la mise en scène de Lorraine Pintal semble vraiment jouer sur le double sens engendré par le conflit entre forme et contenu.

Henri (une autre référence, semble-t-il, au monarque d’Angleterre, Henry VIII, et ses démêlés à cause de ses six mariages) est le riche possesseur d’une maison de quatre-vingts pièces qu’il offre amoureusement à sa bien-aimée. En épousant Grâce, une modeste, mais attirante fille, il lui impose une seule, mais sévère interdiction : ne jamais franchir le seuil de la petite pièce en haut de l’escalier. Cette petite pièce ne fait donc pas partie du pitoyable logement destiné aux couples « travaillant l’année durant dans l’attente des deux semaines de congés »,  telle que Jocelyne, la mère de Grâce, décrit la famille moyenne, mais une chambre à secrets. Elle est, potentiellement, la chambre où Henri enterre ses ex-femmes; il en a eu trois. Une fois la référence à l’histoire de Barbe-Bleue éclairée, on ne nous donne pas, cependant, la satisfaction attendue. Si Grâce, esprit plus tordu que curieux, découvre un cadavre, ce n’est pas du tout celui qu’on prévoyait. En haut de l’escalier, elle cherche ce qui peut la sauver de l’étouffement dans cette maison, tout comme les bonzaïs enfermés dans des aquariums de verre, un excellent décor (Danièle Lévesque) pour illustrer l’atmosphère chaude et humide où le sauna, la piscine et la salle de bains sont souvent cités.

Découvrir qui git dans le creux du plancher est vraiment le casse-tête de la pièce. Henri (Henry Chassé) Grâce (Isabelle Blais) ainsi que la bonne Jenny (Tania Kontoyanni) sont tour à tour attirés par cette porte qui enferme pour chacun un secret personnel. De l’autre côté, Jocelyne (Louise Turcot) et la sœur Anne (Julie Perreault) hantent la vie ainsi que les souvenirs de Grâce, pour augmenter la tension et tirer au clair ses désirs et ses peurs. Finalement, à chacun son cadavre.

Malgré quelques petits moments où la tension est moins bien entretenue, l’attention du spectateur ne diminue jamais. L’apparente grandeur du décor qui cache à peine le vide dans l’existence des personnages est impressionnante, ainsi que les interprétations, très nuancées, offertes par Isabelle Blais et Louise Turcot. Les dialogues à l’intérieur des couples qui se forment et qui se dissolvent à toute vitesse, Grâce-Jocelyne, Grâce-Anne, Grace-Henry, Grâce-Jenny, ont beaucoup de naturel et d’éloquence, ce qui tient d’un art de la parole bien maitrisé par Carole Fréchette.

Février 2008

Au Centaur Theatre Company 

Relative Good, un spectacle de David Gow

Relativement bon

Felicia Mihali

Tout le monde au Canada a sûrement entendu parler de Maher Zahar, citoyen canadien né en Syrie, arrêté aux États-Unis et déporté dans une prison syrienne, où il affirme avoir été torturé. Sa faute était son présumé lien avec des groupes terroristes musulmans, le lendemain des événements qui ont secoué la démocratie occidentale : les attentats du World Trade Center. Évidemment, ce soupçon tombe surtout sur tout citoyen d’origine orientale, ce qui fut le cas de Maher Zahar.

À présent, son histoire est mise en scène et jouée au Centaur Théâtre, sous la direction de David Gow, qui signe aussi le texte, et qui en est à sa première collaboration avec cette compagnie. Lors d’un voyage d’affaires aux États-Unis, Mohammed El Rafi (Mikel Mroué) est arrêté à l’aéroport, détenu plusieurs jours, obligé à signer des papiers incriminants et envoyé en Syrie. Claire Hopkins (Stephanie McNamara), son défenseur canadien, se promène de Anna à Caïphe, du consul au vice-consul canadien, dans un essai désespéré pour faire libérer le présumé terroriste. Durant ce temps, Mohammed est mentalement terrorisé par un enquêteur américain (Don Anderson)  qui veut à tout prix déceler sa faute, au-delà du fait qu’il soit à la fois syrien et canadien, ce qui est déjà mal vu. De l’autre côté de la frontière, Laila El Rafi (Christine Aubin Khalifah) mène un combat publique, fortement médiatisé, pour clamer l’innocence de son mari.

Au-delà des enjeux politiques et diplomatiques, l’arrestation de Mohammed a un bon côté kafkaïen : ce  citoyen modèle, bon mari et bon père de famille, ne comprend absolument pas son délit. Quelqu’un qui travaille dix heures par jours, qui voit à peine sa famille, pourquoi se ferait-il arrêter? Avant de payer cher son innocence, le personnage kafkaïen a brièvement la vision du fait que sa vie est déshumanisée par le système. De son côté, Mohammed comprend qu’il y a un délit universel qui pèse sur lui; celui d’être immigrant, ce qui implique, dans l’imagination collective, une attitude et des conceptions préétablies. Quoi qu’il dise, l’officier américain ne changera pas son verdict.

Malgré une scénographie qui fonctionne bien et qui partage parfaitement la chronologie et la topographie de la pièce, le spectacle laisse une ombre de doute. La Constitution canadienne est bonne mais la citer ouvertement dans un spectacle, ça fait un drôle d’effet, en sachant surtout ce que Mohammed, respectivement Maher Zahar, a subi. Il est vrai que les injustices doivent être dénoncées, mais lorsque cela se fait à travers des propos qui feraient la fierté de n’importe quel politicien, cela semble un peu idéologique.

Février 2008

Au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 mars 2008

Bacchanale, d’Olivier Kemeid

La langue des louves

Daphné Bathalon

La langue des louves

La salle principale du Théâtre d’Aujourd’hui se dévoile dans une inhabituelle organisation : sur quatre côtés, les spectateurs encadrent la scène. Il n’y a là qu’un comptoir de bar et quelques tables rondes. Sous les ordres d’une gérante à l’aspect caricatural, quatre filles s’avancent pour prendre leur place, celle qu’elles occupent chaque nuit pour servir les clients. Mais ce soir, après le last call libérateur, il y aura éclatement des passions. 

Bacchanale, la nouvelle pièce d’Olivier Kemeid se développe en véritable incendie de la parole. Descendantes directes de Françoise Durocher, waitress, six femmes s’emparent de la scène. Elles survivent à une nuit de folie pendant laquelle les gin tonic, les drinks et les bières valsent d’un bout à l’autre de la salle. Frédéric Dubois, qui signe ici sa première mise en scène à Montréal, a rassemblé autour de lui des comédiennes d’expérience : Violette Chauveau, Marie-Claude Giroux, Johanne Haberlin, Michelle Rossignol, Isabelle Roy et Isabelle Vincent. Toutes endossent avec énergie les costumes de serveuses, gérante et propriétaire. Isabelle Vincent est particulièrement truculente dans le rôle de la gérante stressée. Elle n’entend pas à rire, mais provoque chaque fois les rires du public. 

Les personnages s’expriment dans un « surjoual » qui rappelle celui des Belles-sœurs et s’apparente fortement au langage déformé de Gauvreau et de Ducharme. Les phrases se tordent (« j’aime autant te le prévenir ») et le son « re » se multiplie, les serveuses parlent par exemple du « réfrigérerateur ». En plus de s’approprier ce langage déformé, Kemeid en développe un second, davantage poétique. Durant les monologues, les femmes l’emploient pour exprimer leurs rêves et leurs cauchemars. Lors de ces échappées, le texte perd en vivacité et en rythme, le temps s’arrête et, bien souvent, le spectateur décroche. Mais les voix féminines regagnent en puissance lorsqu’elles s’unissent pour le chœur des alcools. Immobiles au milieu du public, les comédiennes résument l’infernale soirée qu’elles traversent en énumérant les commandes des clients et les actions qu’elles posent. Ce chœur monte jusqu’à la cacophonie puis explose littéralement lorsque le cathartique last call résonne enfin dans la salle. 

« Sur ton front brille une couronne que personne ne remarque / À tes poignets des bracelets scintillants / Ils rappellent que tu as été une esclave / Dans tes yeux l’éclat de la révolte qui gronde et ne demande qu’à sortir ». Ainsi l’auteur décrit-il ses personnages dans le programme de la pièce. Une transformation s’opère en effet après la fermeture du bar, les femmes deviennent des êtres sauvages et revêtent des peaux animales (magnifiques costumes de Linda  Brunelle). Ces capes guerrières dans lesquelles elles se drapent leur donnent une prestance proche de la furie. Elles veulent voir flamber le bar car il « faut faire disparaître leurs traces1 ». 

Bien sûr, on reconnaît aisément les sources d’inspiration d’Olivier Kemeid pour sa Bacchanale, mais les Ducharme, Gauvreau et Tremblay ne font qu’alimenter le feu de cette dynamique production. 

Au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 mars 2008

Texte : Olivier Kemeid

Mise en scène : Frédéric Dubois

Dramaturgie : Stéphane Lépine

Assistance à la mise en scène : Maude Labonté

Scénographie : Olivier Landreville

Costumes : Linda Brunelle

Éclairages : Martin Gagné

Environnement sonore : Ludovic Bonnier 

Photo : Valérie Remise

Février 2008

La femme d’avant, au Théâtre Prospero

Schimmelpfennig - Popescu, une signature à succès sur la scène montréalaise

Grâce au metteur en scène Theodor Cristian Popescu, lors des trois dernières années, le public québécois a pu connaître le meilleur de la dramaturgie de Roland Schimmelpfennig. Sur la scène du Théâtre Prospero, qui vient d’ouvrir ses portes au spectacle La femme d’avant, on en est à la deuxième représentation après Visage de feu, fortement remarquée par la critique d’ici. Au Théâtre de Quat’sous, avant sa démolition, on a pu assister à l’excellent spectacle Une nuit arabe, une des pièces les plus connue et jouée de par le monde, signée par le même jeune auteur terrible de l’Allemagne contemporaine. Ces derniers temps, ce pays nous a réservé de grandes surprises : il y a quelques semaines, le spectacle du groupe Tokyo hôtel faisait ravages parmi les ados québécois; au mois de janvier, au Département d’Études allemandes de l’Université de Montréal, on assistait à une conférence sur la littérature migrante en Allemagne où un auteur d’origine bulgare, Ilia Trojanov, est en liste pour les plus prestigieux prix littéraires du pays. Pas étonnant donc, l’éclosion de cet auteur qui choque par sa capacité de découvrir l’échec là où les autres ne voient que du bonheur. Cet auteur peu commode fait pendant aux préférences artistiques du metteur en scène T.C. Popescu, qui va avec les interrogations jusqu’à la limite du supportable. « Ce qui me pousse, c’est la description de l’échec. Ce n’est pas original. Mais c’est comme ça. La perte traverse toutes mes pièces » déclare  Roland Schimmelpfennig, ce qui peut être considéré comme une constante chez les deux créateurs. En sachant cela, l’association des deux noms sur la même affiche, Schimmelpfennig - Popescu, est à l’avance une garantie de l’inédit, sinon de réussite. À cela on pourrait ajouter la présence de Cristina Toma dans la distribution, cette actrice possédant un sens bien à elle de la représentation théâtrale, et surtout une grande capacité de nuancer chaque nouveau personnage.  

      Sur une scène parée uniquement de quatre portes, qui délimitent une chambre où les meubles viennent d’être déménagés, les cinq personnages de la pièce déroulent le drame qui marque cette nuit. Franck et Claudia, un couple dans la quarantaine, vivent leurs derniers moments dans une maison d’où ils veulent effacer toute trace de leur passage. L’indélicatesse du fils de laisser le signe de son passage, en écrivant des graffitis sur les murs, met le père en colère. Tout ce qu’il a appris est de bien faire le nettoyage dans sa vie, ce qui causerait en fait sa perte. La sonnerie de la porte ( tous les bruits de la pièce sont marqués par des messages projetés sur le cadre de la porte, excellente intrusion vidéo dans ce décor austère) annonce une apparition inattendue. Romy Vogtländer, la petite amie de Franck à l’époque où il avait vingt ans, vient troubler ce que le couple considérait une vie heureuse. Elle vient réclamer son dû, ce que Franck lui avait promis lors de leur bref amour d’été : « Je jure que je t’aimerai toujours ». Cela déclenche l’avalanche qui va engloutir tout le monde, coupable et non coupable, jeunes et vieux, hommes et femmes. Rien ne tient debout devant la rage de quelqu’un trompé par la douceur d’une déclaration. Les mots peuvent et doivent tuer, voilà ce que Romy croit ferme. Sa rage ne concerne pas l’homme de sa vie, mais tout ce qu’il a engendré, tout ce qu’il a façonné à sa manière à lui : un fils qui ne sait pas tenir sa promesse et une épouse jalouse qui refuse à son mari le droit d’avoir été heureux ailleurs. Et Franck? Romy le supplie de lui dire qu’il n’est pas comme un de ces monstres qui ont traversé sa vie à elle, cette horde d’hommes programmés, dans la vie desquels rien d’humain n’est possible à part des projets. Cependant, devant l’impitoyable Styx, Franck donne la mauvaise réponse.   

      Au Théâtre Prospero jusqu’au 1er mars, 2008 

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