Depuis 2001 • No 42 • Montréal • 15.02.2008
Février 2008

Pictopoème de Février

Oana-Maria Cajal

Février 2008

Obsédante promenade et autres étrangetés

Jean-Sébastien Ménard

« La vie est donc ainsi. Seuls nos rêves, seules nos illusions nous consolent. Dès que nous ouvrons les yeux, dès que nous devenons lucides, tout s’écroule. »

Gilles Archambault, Comme une panthère noire 

Je pense aux explorateurs de l’Amérique

À l’odeur des rues

À mon pays prisonnier des espaces

À cette éternité qui se tait

qui avance vers un point dans la brume

Sous tes pieds les sons que je prononce

les gouttes de pluie se chargent de la trame sonore

à la recherche de mon âme au fond de ma poche

l’interrogation constante qui me perce l’œil

je ne sais plus que la beauté du moment

prisonnier de mon corps, de la femme

Tes lèvres dont je respire le parfum 

Il n’y a qu’une seule frontière. 

A-t-on conscience que l’on meurt ?

Que l’on abandonne son souffle au coin d’une rue ?

Comme on traverse une ligne sur une carte routière. 

Je pense à mon ami

à moitié décomposé

qui pend au bout d’une corde 

Comme s’il était là

je lui sers la main  

Demain Dieu va le réanimer,

mettre les dépotoirs de l’Amérique dans son regard. 

J’ouvre mon esprit pour une promenade dans mes jardins.

À la recherche de Dali, j’essaie de m’envoler.

Je suis un enfant perdu

Un chat de nuit qui danse, chante, joue sans réfléchir

pour ne pas mourir contre la mort avec mes rires

mes peurs, mes vertiges, mon amour, mes rêves

La géographie de ma pensée

Laisser au corps les idées intérieures

Le ciel est une télévision

où je regarde les nuages

Chaque image me fait rêver

Si c’est ça la vie, c’est bien.

S’écrouler dans l’herbe et y réfléchir

Je sais où je suis

Je sais où je vais

Je vais où je suis

Je peux voir l’horizon valser

alors qu’ils perdent des nuits

cette phrase entendue de la bouche d’un ami Roumain :

« Il se justifie et se condamne »

La réflexion toujours nous montre des clichés différents

L’heure avance  

je déguste un nuage   

le café est froid  

J’ai 30 ans   

La vie est belle.

Les couleurs brûlent.

Est-on celui qu’on croit être?

Elvis Presley à l’écran, 30 ans après sa mort, toujours idolâtré

Qu’est-ce que tout ça ?

Et moi qui lis certains écrivains comme d’autres lisent les saints

Sommes-nous simplement le fruit de nos questions ?

À chaque pas de l’errance, j’abandonne aux aboiements des chiens ce qui me hante

Un parapluie bleu au-dessus de la ville me fait croire que tout va bien

Tout me paraît plus léger depuis que j’ai compris que ma vie serait un échec

depuis que je me dis que je n’ai plus à réussir quoi que ce soit,

que je dois seulement tenter ma chance

et faire de mon mieux

Ne penser à rien est préférable

Ça me libère des définitions

Le monde devient ce que je crois qu’il est

Puis il se couche immobile sans émettre de commentaires. 

Te souviens-tu de ce jour

où nous nous sommes arrêtés

pour regarder les geais bleus

nous quitter? 

Te souviens-tu de ces fenêtres

que nous lorgnions,

qui dissimulaient des regards

pour qui nous n’étions que des silhouettes ? 

Faut-il s’amuser à dire

ce à quoi le monde ressemble ?

Illustrer le paysage plat de nos existences  

Tout se bouscule dans ma tête

il y a trop d’images

pour n’en retenir qu’une

Le son d’un piano s’échappe par une fenêtre

Aller à ma place avec du café et attendre

Attendre simplement

pour voir ce qui va se passer

Tant que nous sommes, la mort n’est pas. 

Je pense à l’Amérique.

Je mets un disque de Vincent Gallo.

Dans la rue, les corps se bousculent

en se frayant un chemin dans l’amoncellement de gens

Je me sens triste soudainement

Je voudrais n’être qu’un rêve

une ligne mince et étroite

qui se courbe face au regard défait

d’une hallucination

des images violentes me viennent à l’esprit.

Je vois de la merde

J’entends un ami

dire que la langue est malade

que cela explique la difficulté d’être

et de penser ? 

Je ne veux pas être d’accord avec lui.

Je crie.

Je voudrais dire

à la suite de Baltasar Kormakur

« qu’il n’est plus question de l’un ou de l’autre,

d’obscurité ou de lumière, du vrai ou du faux,

du bien ou du mal. Tout est vrai et tout est faux.

Tout est bien et tout est mal. Tout est. C’est tout. »

Mais j’en suis incapable.  

La neige tombe.

Je me concentre là-dessus.  

Tout finira par passer.

Chez moi

Jean-Sébastien Ménard

La multiplicité des carnets

Les mots que tu m’as dits

Cette note de musique que tu fredonnais

les longs après-midis d’hiver

où nous restions imperméables

au reste du monde 

j’avais tout le temps pour respirer

tes mots,

leur faire l’amour.  

Mais j’ai brisé l’azur et mon pays

n’est désormais plus

qu’une idée. 

J’ai vomi ma liberté sur l’asphalte

prenant sur moi ce que je pensais être le poids du monde.  

Les feuilles d’automne.

La neige de novembre.

Le début de l’hiver

et Nelligan.

L’angoisse au creux du ventre.  

Je suis mon pays. 

Je meurs quelque part avec le froid.

La lumière au bout de mes doigts 

Ne me parle pas de survie.

Tu as toujours eu un toi

dans la confusion.

Ton identité profonde

n’est jamais un jeu.  

Chez moi, c’est différent.  

Mon invisibilité ignore le regard

qui reconnaît l’ailleurs

dessiné sur mon corps. 

J’encadre les semaines et les mois.

Je ne comprends pas

le temps que je mets à commencer.

À parler

À vivre 

Puis un soir, après que mon fils

M’eut chanté une comptine disant :

« Mon cœur bat, mon cœur bat.

Il est plein d’amour,

juste pour toi,

juste pour toi. »

j’ai pansé mon présent 

Les petites heures du matin

s’habillent avec lui

d’une nouvelle définition.  

Personne ne devrait mourir sans magie.  

Je me laisse bercer en écoutant ces guitares sur le toit qui jouent pour la lune…

Tu me dis : « Je voudrais d’une errance encore inconnue,

je voudrais l’horizon de cet état d’esprit

entre enfer et paradis

que je retrouve chez William Blake. »

Je t’embrasse.  

Tu es mon avenir.

La découverte des mots me brûle la gorge.

Je me sens chez moi partout

Avec toi.

Février 2008

Estrella Binaria

Luz Garcia Zielinski

Estrella Binaria

Eres uno?  No!….somos dos….
Nadie cree….
Pero yo sí
Me decían la loca….
porque desde hace miles de soles
yo sí creía en tu existencia
en nuestra existencia..
y desde que nos encontramos,
y a pesar de todo
con sus altas y sus bajas
ahí seguimos
mi estrella  binaria
mi estrella gemela
en alma,
en cuerpo,
en espíritu….
te quiero…
te odio…
te amo…
te detesto…
te idolatro….
mañana…
hoy…
ayer…y siempre!
Locura, sueño, fantasía?
Tal vez!
yo sé…
yo espero…
yo afirmo…
mi estrella binaria..
mi amigo
mi hermano
mi compañero
mi esposo
mi amante
j’attendais nos retrouvailles
j’ai beaucoup cherché
j’ai beaucoup attendu
j’étais fatiguée
et je ne croyais plus..
mais tu es apparu
et j’ai pu continuer à tourner
comme l’étoile binaire
 toi et moi
ensemble
together
for life and eternity…
for the Andromede Galaxie
for Tenochtitlan
for Lemur
for Atlanta
for the eternal flame
You and Me
finally burning
in the king of the universes
for good…..
My binary pulsar star!

Février 2008

Avec Rachèle

Camilo Gomez

Près de Saint-Denis
nous trouvons le salon de thé
« mystique ».

Les feuilles insolites
fumées avec du riz
japonais,
blanches
accentuées avec épices
indiennes,
ces autres
pour les connaisseurs,
séchées et moisies
au Bhutan…

Arômes de l’au-delà
hors contexte à Montréal.

Sur l’ordinateur,
nous observons mes photos
qui ouvrent de soudaines
fenêtres et fentes.
Ton histoire
triste, la plus belle, 
jaillit et coule…
Mince sang du monde
sur famélique
miche de pain.

À l’intérieur des tasses
et théières exquises,
grotte humide,
tu alunis
virginité et
sortilège,
promiscuité et
innocence,
ta douleur
mienne…

Tu te dévoiles,
Chiron…

En nous regardant,
nous buvons.

À Montréal, à Istanbul

Camilo Gomez

À Montréal, tu t’appelles Aisha,
à Istanbul, je me suis appelé Afzaneh.

Aimant sporadique,
te souviens-tu d’avoir été maître
d’un modeste harem
près de Hagia Sophia
où j’étais ta concubine
préférée?

Le visage de guerrière,
les yeux aquilins,
le corps et les mains
affilés,
fins,
habiles de tourneuse.

Je te rencontre
en terres nordiques
pour nous deux,
froid et chaud Québec,
Babel,
ferme mélange de races,
de cultures
et de nos sexes
convertis, aujourd’hui.

Nous avons opté
pour une jouissance épique,
éphémère,
en évoluant
goutte à goutte
l’un dans l’autre,
en nous nuisant
avec armes molles…

 

En tournant comme
minuscules
lunes volcaniques
qui se regardent
et s’effleurent
en mille ans
une fois,
nous nous sommes attachés
mutuellement
à la tangence
de la danse brève,
belle tragédie
au présent
et en incarnation
passée…

Et dans l’instant
ta voix tendre et
voyageuse,
buée humide
de papillon,
me nomme encore,
« mon petit amour secret. »

Frères

Camilo Gomez

Tu navigues
dans l’air
accrochée à un fil
d’encre suspendue
à « Aux vivres »
Maud-Krishna,
déesse d’Automne
postmoderne
en Québec.

Tes cheveux tressés,
mince Ganges
déchaîné
qui fait translucide
la terre cuite des déserts
au-dessous la neige endurcie,
démasque la paillasse,
le troubadour, la jongleuse…

Tricote
qui ensorcelle
à Montréal,
ville des cloches sourdes-muettes
et de bref spectacle.

Au retour des randonnées
urbaines
je te dis,
« charmer la Ville est découvrir,
faire fuir
la peur de ton pourpre… »

Nous nous enlaçons à peine,
gitan troublé sans fille,
mère consacrée jeune:
magiciens.

Parcourent tes silences,
en Fête du Père
tu me laisses savoir, douce,
tous ceux que tu comprends
au sujet des pères solitaires
sans patrie…

Nous jouissons l’encens,
la peau,
l’huile,
la race.

La lune se glisse,
attire, exile, fait l’amour,
laisse en rade,
abîme, caresse,
catapulte le fleuve;
tu aimes, Sappho,
sourire-serpentin sur corps svelte,
je chéris, Chiron,
—médecin blessé sans patient que je suis—.

Par la force des rencontres
et des fuites naines
comme lumières de planétarium,
j’empoigne des prismatiques interestellaîres,
Le magnum de Brigitte Fontaine…

Sans avoir soigner,
à sang,
liés à la rencontre
en futur incarnation,
nous sommes devenus frères.

Sylvie

Camilo Gomez

Image, tu arrives
dans une des nefs
lapis-lazuli
de la Basilique de notre-dame,
bijou des grottes de dieu
en Nord Amérique.

Promptement
tu ériges un arbre nu
silhouetté par
crête blanche…

Neige
au fil de minces branches
qui coupent
l’eau obscure et statique
d’un lac…

Notre solitude…

Chèvre et chatte sauvages
en cage moirée
observent…

Tes seins
seulement à ton avis
grands, tertre
d’où je regarde
ta remise…

Rosaire de petites mortes
et de renaissances!

Cœur de fruit
irrigué par sèves
d’autrui,
tu animes
par instants
mon âme
tandis que
Québec
se couvre
de pureté…

Babylone
où nous nous donnons
depuis regard premier,
licence
pour crémer
sentiments-cadavre
jumelles,
enterrements aériens
pour les deux
reconnus…

Refusés.

Pendant
saisissante
Messe de minuit,
chœur et orgue,
suspendue
dans un tel monde
non plus mien,
image
annoncé,
tu abandonnes.

Xiaolian

Camilo Gomez

La géométrie courbe
rougit
le chemin vers l’Université
de Montréal,
ton corps près du mien
dans l’autobus 51,
en avançant
à la vélocité de la lumière estivale.

Sourire dégagé,
scintillement inusuel de liberté
sous regard déchiré
en amande,
sporadiques yeux bruns
et noirs
miroitant
d’ombres
chinoises.

Faire au figuré
l’amour
dans le bercement du navire
ou surpris
avec les mains serrées
en balbutiant Français;
les deux, inconnus,
nous écroulons un peu
le Babel
construit
à l’époque
des églises pleines.

L’idylle repose en Orient,
tu confesses avec
meilleur idiome:
te veré el Domingo,
te verrai le Dimanche,
nous nous accordons.

Quantique hasard,
rencontre de races antipodes,
un seul langage humain
de balançoires et poupées de chiffon,
de mensonges minuscules,
de petites tapes et pincements,
comme si j’étais
Don Juan séducteur.

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