Dans Un autre soleil, Joël Desrosiers et Patricia Léry racontent l’histoire d’un chauffeur de taxi qui vit au rythme des lieux, des fragments d’histoires empruntés aux passagers qui hèlent son taxi. Il recherche dans leurs gestes, leurs sentiments, leurs émotions « non pas quelques similitudes avec [sa] propre vie, avec [ses] propres expériences, mais à les écouter bafouiller leurs secrets, il [lui vient] parfois des lueurs pour comprendre le sens de [ses] errances. Le tracé de [son] propre vagabondage. » Ainsi, il collectionne des « dizaines, voire des centaines de bouts de destin » qu’il retranscrit dans un cahier ou qu’il enregistre sur son MP3.
Le personnage principal de Desrosiers et de Léry est un immigrant vivant à Paris. Avant de devenir chauffeur de taxi, il a travaillé en tant que maçon. Après que son entreprise a fait faillite, il s’est « recyclé » dans le transport. Au-delà de son métier, cet homme rêve de devenir écrivain et parfois, le soir, il se transforme en DJ dans une boîte de nuit du Marais, le Magnolia. Là, il aime « animer ces nuits où les corps, foudroyés par les remix torrentiels, [s’exaltent] dans le soulèvement général ».
Un jour, pendant qu’il raccompagne dans son taxi une femme en pleurs, il se laisse charmer par la beauté de cette passagère. En sortant du taxi, celle-ci s’affaisse sur le sol. Il sort alors de son véhicule, la prend dans ses bras et la porte jusqu’à son appartement. Puis il prend soin d’elle jusqu’à ce qu’elle se sente mieux. À mesure qu’elle reprend ses esprits, ils discutent ensemble, se rapprochent. La conversation cède bientôt le pas à des contacts physiques; les nouveaux amants s’enlacent, se caressent, s’aiment.
La femme, comme lui, est immigrante. Elle vient des Antilles. Aux yeux du chauffeur, elle représente l’élégance noire. Toutefois, sous le couvert de l’origine et de la beauté se cache une tragédie, celle du destin qui font se rencontrer deux personnes de clans farouchement opposés. Elle appartient à une famille de dictateurs, dont les régimes ont fait couler le sang de sa famille à lui. Les suites d’un drame qui s’est joué dans leur pays d’origine se dessinent sous un autre soleil, celui de Paris. Les déchirements continuent, les blessures ne guérissent pas.
Ce récit fait ressentir au lecteur une énorme douleur, celle des blessures qui n’arrivent pas à se cicatriser et dont on ressent la profondeur. En fait, grâce à Joël Desrosiers et à Patricia Léry, on s’interroge sur la possibilité de réconciliation entre des gens de mêmes origines, déchirés par des drames sociaux et politiques, et réfugiés dans un autre pays. Ces personnes peuvent-elles parvenir à cohabiter, à fraterniser, à s’unir enfin ?
Il faut déguster Un autre soleil avec lenteur. Ce texte est un pur bijou et propose une vision totalement différente du métier de chauffeur de taxi que celle de Patrick Huard dans Taxi 22. Ce livre remarquable rappelle par ailleurs Chicago Cab, de l’américain Will Kern, film inspiré de la pièce Hellcab du même auteur, dans lequel les destins de plusieurs personnages se croisent dans un véhicule jaune de Chicago. À croire que le taxi serait pour certains auteurs contemporains ce que le train était pour Tolstoï, soit un lieu de rencontres inspirant…
Un autre soleil, de Joël Desrosiers et Patricia Léry. Triptyque, 2007










