J’ai récemment lu le livre d’un écrivain qui, il y a quelques années, a décidé d’immigrer aux États-Unis : après une année d’expérience, il est rentré dans son pays d’origine en maudissant l’Amérique.
Ce qui m’a étonnée d’abord dans son témoignage c’est qu’il est parti en critiquant farouchement le système politique, social et économique de son pays, et qu’il est rentré en vantant ses beautés et le pittoresque des rues où il avait grandi. Beaucoup d’immigrants justifie leur désir de partir par le désaccord avec les valeurs morales du pays : si parfois ils n’arrivent pas à s’accommoder au nouveau milieu, ils expliquent cela par l’impossibilité de vivre en dehors du paysage national. Au départ, donc, mécontentement métaphysique et au retour, amour paysager.
Certains immigrants quittent leur pays en déplorant le fait qu’ils ne mangent pas à leur faim, et ils y rentrent vitupérant contre la mal bouffe américaine. Ils détestent la classe moyenne de leur pays, mais ils méprisent par la suite le consommateur moyen américain et ses mauvais goûts. Ils accusent les films américains de leur avoir vendu le rêve américain, ignorant volontairement que l’industrie cinématographie américaine a produit aussi Taxi driver. Ils déplorent la pauvreté de leur pays, mais la pauvreté américaine leur semble encore plus déplorable. La météo, l’architecture, les supermarchés, les appartements, les voisins de toute origine ethnique, les embouteillages sur les autoroutes, tout est sujet de grisaille et de malheur quotidien.
Le plus palpitant est lorsque l’immigrant en question, qui dans son pays avait un certain statut d’intellectuel, est embauché dans un KFC. Derrière sa serpillière, il juge sévèrement la faune immigrante qui, même après des années de séjour, ne parle pas la langue du pays et qui, poussée par la solitude, se convertit parfois à toute sorte de religions afin d’appartenir à un groupe qui le protège. Au début, il méprise les tics verbaux des américanisés plus anciens que lui: plus tard, lui-même n’en décolle de See you et Take care. Tant qu’il ne peut s’acheter une auto, il vente encore les vertus écologiques et environnementales du transport en commun. Lorsque, finalement, il peut se le permettre, il commence par en acheter une très grosse.
Pour échapper à l’ennui, il perd des heures à décrire cette situation kafkaïenne dans les lettres envoyées aux amis, restés au pays. Et bien que ces lettres soient parfois auto ironique, elles le mettent dans la situation privilégiée d’être au-dessus de tout, un intouchable en apprentissage spirituel. Aux anciens amis, il affirme que tout est mal, mais ses propos dissimulent à peine le désir d’être envié pour le privilège de vivre en direct ce mal américain. Au sein de cette couche d’intellectuels devenus des nettoyeurs, il fait figure de sage dans une cage de singes. Il décrit avec cynisme ceux qui l’entourent et qui ont toujours l’air plus sots que lui.
Pour l’écrivain en question, je crois qu’il a fait un bon choix en rentrant dans son pays aussi tôt. Car plus on s’attarde dans un endroit, même lorsqu’on ne l’aime pas, au retour on découvre un autre pays que celui qu’on a quitté. L’immigrant déplore le manque d’amis dans le nouveau pays, mais derrière lui, il n’y a personne qui le regrette. Il a fait son chemin, mais son ancien pays a fait le sien aussi. Ses valeurs ont changé, mais celles de la mère patrie également. Il parle la même langue, mais au retour il n’arrive plus à comprendre les blagues racontées par ses ex-concitoyens; ou il en rit plus fort que les autres, en les considérant un peu trop vulgaires.
Plus l’immigrant s’attarde, plus il commence à faire ses propres choix dans cette nouveauté étrangère qui lui tombe dessus comme un sac de sable : sous le choc, il essaie d’en prendre le plus possible dans ses mains, mais tout s’écoule entre ses doigts. Ce n’est qu’après plus d’un an, toutefois, qu’il commence à se forger un modèle de vie à lui, une moyenne optimale entre ce qu’il connaissait avant et ce qu’il apprend à présent.
