Depuis 2001 • No 41 • Montréal • 15.01.2008
Janvier 2008

Existences parallèles

Daphné Bathalon

Existences   parallèles

Selon la théorie des multivers du mathématicien Hugh Everett, chaque choix que nous prenons entraîne la création d’une multitude d’univers dans lesquels nous aurions pris une décision différente. En transformant une possibilité mathématique en un thriller à la fois dramatique et romantique, l’auteur ontarien John Mighton explore les mondes possibles de George Barber (Steve Laplante), un génie des chiffres.

Cet homme est retrouvé mort dans une pièce fermée à clef de l’intérieur. Il a 1000$ dans ses poches, mais il n’a plus de cerveau. L’enquête policière débute sur ce seul indice, un « morceau » manquant. Les deux détectives (Denis Bernard et Patrice Coquereau) ne croient pourtant pas que l’intelligence mathématique de George explique la mutilation. Afin de résoudre le crime, l’un des enquêteurs exerce son imagination à l’aide de leçons sur cassette. De cette manière, il réussit à concevoir différents scénarios et donc à entrevoir l’identité du coupable.

L’enquête s’entrecoupe de scènes tirées de la vie de George. Celles-ci ne sont jamais tout à fait les mêmes et les personnes qu’ils croisent, toujours légèrement différentes. Puis il y a Joyce (Catherine-Amélie Côté), l’amour qu’il rencontre dans tous ses univers parallèles. Pour parvenir à suivre les passages d’une vie à l’autre, le spectateur doit demeurer attentif à tous les détails (coiffure, vêtement, attitude) jusqu’aux mots prononcés par les personnages. Néanmoins, comme George, le spectateur finit par ne plus savoir dans quel univers ni dans quelle réalité il se trouve.

La traduction limpide de Maryse Warda révèle la thématique des possibilités dans les discours des personnages. George s’interroge sur ce qu’il aurait pu être s’il avait pris une décision plutôt qu’une autre. Joyce lui oppose un raisonnement dépourvu d’imagination : comment une chose aurait pu être autre chose que ce qu’elle est? Joyce ne voit qu’en deux tons, en noir et en blanc, tandis que George adore le moment où la mer se teinte du gris qui contient toutes les couleurs.

Sur la scène du Prospero, trois murs et une table. Des murs de sable qui, à l’instar de la vie de George, se désagrègent soudainement, lui filent entre les doigts. Le sable est omniprésent dans la mise en scène d’Arianna Bardesono, récente diplômée de l’École Nationale de Théâtre. Il y a le sable prisonnier des cloisons murales, le sable de la plage où George aime se rendre. Le sable s’insinue jusque dans les chaussures, les vêtements, surgit d’un tiroir, des lumières. Symbolisation ou métaphore du temps et du caractère éphémère de la vie? Le sable est avant tout un matériau constitué de milliards de particules, si nombreuses en fait qu’il est impossible de les compter. La vie, à l’image de ce sable qui s’échappe de partout, contient-elle une infinité de possibilités?

Les éclairages de Martin Sirois, le décor réduit aux cloisons opaques et à la structure métallique de Romain Fabre, le tout concourt à plonger le public au cœur des réflexions de George. À notre tour de songer aux univers que l’on crée en prenant une simple décision. Portée par une impeccable distribution (soulignons le jeu tout en nuances de Steve Laplante), « Les mondes possibles » suscite de nombreuses questions pour lesquelles trouver des réponses exigera sûrement de mettre à contribution tous nos moi parallèles.

Au Théâtre Prospero jusqu’au 2 février 2008

Le petit Quat’sous de poche 07-08 (saison itinérante)

Texte de John Mighton

Traduction de Maryse Warda

Mise en scène d’Arianna Bardesono

Assistance à la mise en scène et régie : Stéphanie Capistran-Lalonde

Décor : Romain Fabre

Costumes : Moïka Sabourin

Musique : Michel F. Côté

Éclairages : Martin Sirois

Maquillages et coiffures : Suzanne Trépanier 

Distribution : Paul Ahmarani, Denis Barnard, Catherine-Amélie Côté, Patrice Coquereau, Steve Laplante.

foto: Yannick MacDonald

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