Après le concert soutenu à l’Église Saint-Laurent, le 15 décembre dernier, la réputée soprano Mioara Cortez m’a présentée au jeune chef d’orchestre qui venait de diriger les musiciens amateurs de l’Orchestre symphonique CAMMAC. Pendant toute la soirée, j’avais été impressionnée par l’énergie, le charisme et la passion de cet homme qui réussit des merveilles avec sa baguette.
Après quelques jours, je me trouve à la Brûlerie Saint–Denis, devant un jeune homme souriant et très sociable. Jean-Pascal Hamelin est né à Montréal en 1974, d’une mère d’origine égyptienne et d’un père québécois. Pour son âge, son expérience de vie personnelle ainsi que celle professionnelle, est déjà impressionnante. Pianiste, chef d’orchestre, directeur musical, chroniqueur de musique classique et producteur de disques, mon interlocuteur a travaillé dans plusieurs domaines de la scène musicale. Le dialogue avec Jean-Pascal Hamelin s’enchaîne facilement et chacune de ses réponses me laisse découvrir des facettes surprenantes de sa personnalité.
Iulia-Anamaria Salagor : Vous êtes chef d'orchestre et pianiste en même temps. D’où vient votre passion pour la musique?
Jean-Pascal Hamelin : J’ai commencé à jouer du piano à 5-6 ans. J’ai fait des études à l’école Vincent D’Indy, puis à McGill avec Charles Reiner. Ma passion pour la musique s’est réellement déclenchée vers l’âge de 13-14 ans : mon meilleur ami, Alexei Ziskin, d’origine russe, s’était acheté un lecteur CD. J’ai fait de même et nous nous sommes mis à collectionner des CDs, à les écouter ensemble, à discuter et comparer avec acharnement les interprétations entendues. Ces écoutes attentives m’ont fait connaître l’ensemble du répertoire, et m’ont encouragé à travailler très fort pour devenir musicien moi-même. Dès l’âge de 18 ans, j’ai été attiré par l’idée de diriger, mais je ne me sentais pas prêt. C’est vers l’âge de 27 ans, en ayant atteint une certaine maturité au niveau personnel et musical, que je me suis lancé dans des études de direction d’orchestre (au Conservatoire de Montréal, avec Raffi Armenian, entre autres).
I.-A.S.: Vos parents sont-ils musiciens ?
J.-P.H.: Non, mais ma mère m’encourageait beaucoup à poursuivre des études musicales. Mon père a une excellente oreille par ailleurs.
I.-A.S.: La revue La Scèna Musicale a publié en mars 2000 un dossier sur les pianistes canadiens. À cette occasion, vous avez écrit un essai sur le pianiste Charles Reiner. Peut-on dire que c’est votre modèle? Avez-vous d’autres musiciens préférés?
J.-P.H.: J’ai étudié le piano pendant 5 ans avec Charles Reiner, un pianiste hongrois, naturalisé canadien en 1956. Il était élève de Dinu Lipatti et Louis Hiltbrandt au Conservatoire de Genève (1948-49). C’est de lui que j’ai appris la rigueur, de dire les choses d’une façon directe, simple. Il était un grand musicien et un grand professeur aussi. J’ai été vraiment chanceux de bénéficier de ses conseils pendant mes études à l’Université McGill.
I.-A.S.: Quelle est votre mission en tant que chef d'orchestre et directeur musical à l'Orchestre symphonique CAMMAC-Montréal ?
J.-P.H.: Je suis bien attaché à cet orchestre : ce fut mon premier poste de chef d’orchestre après mes études au Conservatoire. Cela m’a permis de faire mes premières armes et de gagner une expérience de travail inestimable. Mon but : que les musiciens puissent donner le meilleur d’eux même, à la fois sur le plan technique, et surtout sur le plan musical. L’aspect pédagogique est important lorsque l’on est chef d’orchestre, surtout si l’on travaille avec des jeunes ou des amateurs.
I.-A.S.: Fondé il y a 34 ans, l’Orchestre symphonique des jeunes de Sherbrooke (OSJS) a atteint une belle notoriété en Estrie. L’OSJS demeure une belle école de formation. Quel rôle jouez-vous au sein de cette organisation?
J.-P.H.: L’OSJS existe maintenant depuis une trentaine d’années, et j’ai eu la chance d’en prendre la direction depuis septembre 2006. Les jeunes musiciens de Sherbrooke ont une excellente formation musicale, et il existe en Estrie un grand bassin de musiciens. C’est un réel plaisir de travailler avec des jeunes (12 à 17 ans), de les voir progresser de semaine en semaine! Nous avons récemment fait la création en Amérique de la Cantate de Noël de Gilbert Bécaud, L’Enfant à l’Étoile, avec orchestre, chœurs, chorale d’enfants et baryton solo. Un beau succès bien médiatisé, à Sherbrooke!
I.-A.S.: Quels sont les compositeurs que vous aimez interpréter en tant que chef d’orchestre?
J.-P.H.: Quand on dirige un orchestre de musiciens amateurs, on ne peut pas aborder le répertoire le plus difficile. J’aime évidemment Mozart, Beethoven, Brahms, Schubert, Chopin, Tchaikovsky, Dvorak, Rachmaninov, Debussy, Ravel, Stravinsky.
I.-A.S.: Vous avez fait vos études musicales à Montréal, mais vous avez suivi des stages en Europe et aux États-Unis. Quelles sont les similitudes et les différences entre la vie musicale européenne et nord-américaine?
J.-P.H.: Lorsque j’ai fait des stages comme chef d’orchestre en République Tchèque et en Italie, et aussi aux États-Unis (New York et Caroline du Sud), j’ai pu constater qu’il y a plusieurs différences. Du côté nord-américain, on est plus centré sur la technique, la précision, tandis qu’en Europe, l’accent est mis sur la musicalité, l’individualité. Je dirais aussi qu’aux États-Unis, et même parfois ici, à Montréal, faire de la musique classique est vue comme une activité un peu marginale. Parfois, lorsque l’on parle de son métier de musicien, les gens nous voient un peu comme un extraterrestre…En Europe, la musique classique fait davantage partie de la culture, et faire de la musique, c’est plus « normal »…
I.-A.S.: Est-ce qu’on pourrait dire que le public d’ici est moins réceptif, moins éduqué dans ce sens?
J.-P.H.: Pas moins réceptif, mais le public européen a tout de même plus de connaissances sur le plan de la musique classique, en général : cela fait partie de leur bagage culturel depuis des siècles. En Europe de l’Est notamment, les compositeurs et les instrumentistes sont plus reconnus et respectés et leur métier plus valorisé. En Amérique du Nord, certaines personnes ont encore tendance à penser qu’un musicien joue uniquement pour son propre plaisir, et par conséquent que ce travail n’est pas un véritable métier avec lequel on peut gagner sa vie!
I.-A.S.: Vous êtes aussi cofondateur et directeur artistique de la maison de disques Palexa. Est-ce qu’on peut parler d’un côté entrepreneur chez vous?
J.-P.H.: C’est avec mon ami d’enfance Alexei Ziskin que j’ai fondé la maison de disques Palexa en 1996. Nous voulions à la fois faire connaître de jeunes artistes talentueux, et publier des enregistrements inédits de grands artistes du passé. Pour financer cet effort de promotion de la relève, PALEXA mise sur sa collection Documents qui propose des enregistrements historiques et inédits signés par quelques-uns des plus grands artistes du siècle, comme les pianistes Vladimir Horowitz, Dinu Lipatti, Annie Fischer ou Jorge Bolet, ou encore le violoniste Henryk Szeryng. Grâce au vif intérêt suscité par cette collection à l'étranger, notamment au Japon, ainsi qu'au caractère international du catalogue, les portes des distributeurs étrangers se sont ouvertes rapidement. Nous avons produit, entre autres, le premier disque de la pianiste vénézuélienne Gabriela Montero en 1996 : elle enregistre depuis 2003 pour EMI.
I.-A.S.: Quels sont vos projets et vos rêves pour le Nouvel An 2008?
J.-P.H.: De poursuivre mes recherches musicales et de continuer à progresser dans ma carrière de chef d’orchestre, diriger différents orchestres, ici comme à l’étranger.
I.-A.S.: En tant que spectateur et passionné de musique classique, quels sont les événements inscrits dans votre agenda à ne pas manquer, en ce début d’année à Montréal?
J.-P.H.: Un des récitals les plus attendus de la saison sera sans doute celui du pianiste roumain Radu Lupu, à la fin de janvier. À ne pas manquer aussi les concerts Tchaikovsky, et Mahler avec l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal sous la direction de Yannick Nézet-Séguin.
I.-A.S.: Merci pour vos recommandations et bonne chance dans vos activités !
J.-P.H.: Merci à vous!




