Depuis 2001 • No 41 • Montréal • 15.01.2007
Janvier 2008

Sweet, sweet nouilles chinoises

Felicia Mihali

Pour mes vacances d’hiver, je me suis préparée des lectures en fouillant dans les rayons de la Bibliothèque nationale du Québec. Mes choix n’ont pas été trop heureux à part le livre de Ma Jian : Nouilles chinoises. Sur la quatrième de couverture, Gao Xingjian, prix Nobel de littérature, écrit : «  Ma Jian est l’une des voix les plus importantes et les plus courageuses de la littérature chinoise contemporaine ». Je suis tout à fait d’accord. Ce que Gao Xingjian ne dit pas c’est que ce ne sont que les auteurs chinois qui peuvent véritablement comprendre et écrire sur la Chine contemporaine.

Ma lecture de cet auteur chinois précède la sortie à Montréal de mon quatrième roman, publié chez XYZ, mon éditeur québécois. Sweet, sweet China est le roman de mes nouilles chinoises, que j’ai mangées à Pékin en tant que professeur de français, pendant un an, entre 2003 et 2004. Je n’ai jamais eu l’orgueil de penser comprendre la Chine de nos jours, bien que je comprenne sa langue et sa culture mieux que beaucoup de voyageurs : je suis détentrice d’un Baccalauréat en chinois et, de plus, ce séjour d’un an m’a familiarisée avec ce pays qu’on connaît surtout à travers la mauvaise presse sur son agressivité économique et, conséquemment, la mauvaise qualité de sa marchandise. Ma Jian me confirme ce que je sais depuis longtemps; malgré la connaissance du chinois et un séjour prolongé, c’est aux Chinois de révéler la vérité sur la Chine. Ce qu’un non Chinois peut écrire sur l’Empire du Milieu se retrouve grosso modo dans l’une des deux variantes suivantes : soit une image sombre sur la pauvreté qui règne dans le pays malgré la Politique d’ouverture prônée par Deng Xiaoping et le capitalisme chaotique pratiqué par les nouveaux riches, soit une image édulcorée sur la beauté des traditions ainsi que sur la nouvelle puissance économique, étudiée surtout dans les villes du Sud et loin de la faillite des régions du Nord-Est.

J’aime croire que mon livre n’est ni l’une ni l’autre, sinon qu’il est les deux en même temps. Ma Chine à moi se place au carrefour de la sympathie et de la peur, de l’admiration et de la déception. La Chine est pauvre alors qu’une couche très mince de Chinois est extrêmement riche. Les traditions peuvent être belles, mais elles ne signifient plus grande chose pour les générations d’après la Révolution culturelle. Cinquante ans de communisme ont effacé dans leur cœur la sympathie pour ce que la Chine ancienne considérait comme éternellement valable. Des bâtiments pharaoniques sont érigés au détriment des anciens quartiers historiques et par le dur labeur des travailleurs qui creusent à la pelle les fondations des gratte-ciels. La nourriture, cette obsession nationale, reste encore quelque chose pour laquelle il faut se battre. Ce n’est pas tout le monde qui mange à sa faim, et encore peu de familles peuvent mettre sur la table un peu de viande. Pour la mauvaise qualité de la marchandise, il ne faut pas blâmer les ouvriers chinois, ces adolescents démunis qui fuient leurs villages indigents, mais les nouveaux riches qui sont poussés à l’escroquerie par la luxure de l’Ouest. Ce sujet reste éternellement ouvert, pour cela je me contente de clore avec un bref passage de mon propre livre, basé sur mes observations ainsi que sur mes lectures :

« Le paradoxe de la Chine réside dans le fait que les règlements écrits ont peu en commun avec les pratiques courantes. Pour que quelqu’un fasse ce qu’il veut faire, il lui faut des stratégies et des habilités spéciales. La Chine est un système sans système, car presque rien de ce qui est écrit n’est respecté. Les règles sont contournées et la pratique de la corruption, des pourboires et de la parenté traditionnelle fait de nouveau surface. Le succès est presque toujours basé sur la transgression des lois et l’inefficacité du système.

Derrière la crise se cache peut-être l’écart entre l’idéologie communiste et le capitalisme installé de façon arbitraire et chaotique. Essayant de brûler les étapes, on a sauté aussi les périodes nécessaires à l’adaptation à un système de vie et de pensée entièrement différent. Le résultat est un système hybride qui déroute les gens, car les outils qui ont servi à façonner leur conscience ont vieilli. La Chine est saisie par une névrose dont la cause principale est l’opportunisme. Elle est encore partagée entre la légende de Mao et un avenir incertain. Nation nostalgique, les Chinois regrettent sans cesse l’époque où l’individualisme était sacrifié sur l’autel communautaire. À présent, ils ne sont pas préparés à faire face à la solitude du système capitaliste et à la concurrence.

Tout ce qu’on ressent, à tous les niveaux, est que la spiritualité socialiste est dépassée, mais le mal est qu’on ne voit pas par quoi la remplacer. Dans le cas de la Chine, les changements sont encore plus difficiles à accomplir à cause de sa grande population, de son immense territoire, et de son ancienne isolation. Comment garder ce qu’on a si péniblement gagné? Après tant d’humiliations subies, comment raser les acquis et recommencer à zéro? Le développement économique et social se déroule trop vite pour qu’il soit compris et intégré de façon cohérente. »

Outre le côté documentaire de mon roman, on y trouve aussi une partie fantastique, des histoires que j’ai puisées dans des légendes et des mythes, ainsi que dans la cinématographie contemporaine chinoise. Ces histoires, qui ont comme élément central les errances d’une petite épouse évadée du gynécée de son mari, sont un éloge aux femmes, dans un pays où elles doivent encore subir la tyrannie de la famille et surtout celle des hommes, que ce soit le père ou le mari. Le bon côté de mon aventure chinoise est que j’ai découvert un pays prêt à s’ouvrir, à condition qu’on ne le juge plus à travers d’anciens clichés.

Décembre 2007

Le diner français

Felicia Mihali

Avant la période des fêtes, j’aime à revoir un film que j’affectionne énormément, Le festin de Babette, le meilleur film portant sur la nourriture et sur ce qu’un bon repas produit dans le cœur des gens. Pourquoi dans la période des fêtes? Les quelques jours qui précèdent Noël et le Nouvel An me semblent une véritable terreur pour une femme. Le devoir d’acheter et de préparer le diner pour ces jours-là me terrorise un mois d’avance. Quoi, quelle quantité et où faut-il acheter? Quels sont les meilleurs réseaux avec les meilleurs prix? Voilà ce qui précède l’autre torture : quoi préparer et en quelle quantité? Combien de personne nous rendront finalement visite, car la liste des amis qu’on ne voit pas pendant l’année et qu’on se croit obligé d’inviter aux fêtes est tellement longue.

Pour l’agape de Noël, j’essaie de m’en tenir aux plats traditionnels, ceux préparés par mes aïeules depuis des générations : de la salade de bœuf (un plat issu probablement des Français, mais qu’ils ne connaissent plus à présent), de la charcuterie de porc typique, acheté dans les boutiques de la communauté et réalisée selon des recettes spécifiques, de la gelée de pieds de porc, des sarmale (des rouleaux de choux mariné farcis de viande), du cozonac (un gâteau spécifique aux noix et cacao). C’est plus ou moins ce que l’on mange dans chaque famille en provenance d’un pays de l’Europe de l’Est, nommée la Roumanie. En terre étrangère, on continue ce que l’on connait depuis toujours. Cela représente en fait une agape de réconciliation avec notre passé, une manière agréable de tranquilliser notre conscience : malgré le grand déménagement, nous restons ce que nous avons toujours été.

Pour le jour de grâce où nos invités arrivent, il faut aussi prévoir la fatigue engendrée par la préparation particulière de la table pour le repas : rallonger la table du salon, sortir les plats, les couverts et les verres de fête, blanchir la nappe et les napperons et les repasser, arranger les chandeliers.

Pour m’armer contre ce dur travail, je me prépare donc en visionnant le film danois Le festin de Babette, du réalisateur Gabriel Axel, basé sur une histoire d’Isak Dinesen. Le film raconte la vie d’un petit village sur une côte venteuse du Danemark, là où autrefois un missionnaire avait fondé une petite communauté religieuse. Après sa mort, ses deux filles, Philippa et Martina, qui avaient sacrifié leur vie et leur amour pour suivre leur père, continuent de se dédier aux bonnes œuvres de bienfaisance auprès des vieilles gens de la communauté. Sauf que de plus en plus, la paix de la communauté est troublée par la chicane et par d’anciennes rancunes.

Un jour venteux, une inconnue frappe à la porte des deux sœurs, munie de la lettre d’un ancien admirateur de Philippa, un chanteur d’opéra français. L’étrangère s’appelle Babette. Elle fuit une France embrasée par les flammes de la Révolution, celle qui a déjà tué son mari et son fils. Pendant quatorze ans, Babette sert avec dévouement les deux femmes : elle s’occupe du ménage, des achats, et des repas des malades. Tout le monde l’admire pour son esprit de négociatrice, alors que les vieux adorent ses soupes.

Une lettre arrive un jour pour Babette. Son neveu, resté en France, qui jouait toujours à la loterie pour sa tante les mêmes numéros, lui annonce qu’elle a gagné 10 000 francs, ce qui lui faciliterait évidemment le retour au pays, maintenant calme après les déboires de la Révolution. Babette ne sait quoi faire. Tant que l’anniversaire de la naissance du feu missionnaire approche, elle demande aux deux vieilles filles une faveur : qu’on lui permette d’offrir un diner français à ces fidèles croyants, nourris de toute leur vie que de pain et de poisson. Philippa et Martina acceptent difficilement son offre, car la première loi de leur communauté est la simplicité.

Babette part pour Paris afin de se procurer les provisions nécessaires. Lorsqu’elle débarque du bateau, chargée de boites et de cages, avec une tortue géante et des cailles vivantes, les deux femmes se voient déjà au festin de Satan. Effrayées, elles avertissent les fidèles de leur faute, en se faisant mea culpa devant la communauté pour avoir accepté ce maudit diner français. Pour les rassurer, les fidèles jurent qu’ils ne diront mot sur ce qu’on leur servira à table. Le temps venu, ils feront comme si la nourriture n’avait ni goût ni odeur.

Le soir de Noël arrive. Un général du voisinage annonce aussi sa visite en compagnie de sa tante, afin de passer la fête en toute modestie, loin des vanités mondaines. Une fois dans le petit salon des deux vieilles filles, qu’est-ce qu’ils voient? Une table qui ferait l’envie à la cour de Versailles : des porcelaines les plus fines, des couverts d’argent, des verres de cristal, des chandeliers. À l’aide d’un garçon du voisinage, Babette commence à envoyer les plats depuis la cuisine; soupe de tortue, du caviar, cailles en sarcophage, gâteaux, des raisins, des figues, des melons. Et le vin! Et le cognac! Et le champagne! Les langues commencent à se délier, les joues décharnées des vieux à prendre couleur, les yeux à étinceler de bonheur. Autour de la table, ils se pardonnent réciproquement les anciens méfaits, ils cessent de se rabrouer, ils s’aiment. Le général surtout savoure chaque bouchée, ahuri par le silence des vieux et par le naturel avec lequel ils mangent du caviar et boivent le vin le plus exquis, en pensant probablement que c’est de la limonade. Il raconte alors l’histoire du célèbre Café Anglais, un restaurant parisien géré par une femme, qui avait subitement disparue pendant la Révolution. Cette femme avait la réputation de préparer des plats qui effaçaient la frontière entre le matériel et le spirituel, qui réconciliaient les gens et ramenaient l’amour dans leur cœur. Beaucoup de ses clients auraient été capables de verser leur sang pour elle.

Le diner français se termine dans le bonheur collectif. Les convives quittent la maison en se tenant par la main. Philippa et Martina remercient Babette pour ce festin qui précède son départ. Mais Babette leur annonce qu’il n’y aura aucun départ, car elle n’a plus d’argent. C’était elle l’ancienne chef du Café Anglais, or au Café Anglais un tel repas coutait justement 10 000 francs.

« Chère Babette, lui dit Martina en larme, tu réjouiras les anges au ciel. »  

À l’occasion des fêtes, je fais de mon mieux pour m’élever au niveau de Babette.  J’essaie aussi de répandre un peu de bonheur et de plaisir avec mes plats, qui ne sont ni aussi exquis ni aussi rares. Et si je n’y arrive pas totalement, je me dis que le plaisir d’un repas réside aussi dans la qualité de la compagnie.

Bonne Nouvelle Année!

Janvier 2008

Mohamed Choukri : Le Pain nu dénudé

Jean-Sébastien Ménard

« Je poussais devant moi le poids d’une civilisation. »
Driss Chraïbi, Le Passé simple.

          La beauté d’une ville se mesure à l’étendue de ses horizons. Ce qui fait que j’en tombe amoureux, c’est son ouverture, sa capacité à me dépayser. Son charme vient de cette beauté de voir cohabiter plusieurs communautés se partageant, au-delà de l’espace, des coutumes, des manières de voir, de vivre, de se vêtir, de manger… Je ne pourrais pas vivre, en ce sens, sans Montréal, mon port d’attache, où, si souvent, je pars à la rencontre du monde.

          En ces temps de réflexion, la commission Bouchard-Taylor tâte le pouls d’une population qui cherche encore et toujours son identité, son « nous », pendant que moi, je pense aux autres avec lesquels nous cohabitons et que j’essaie de comprendre.

Ces jours-ci, je m’intéresse beaucoup au Maroc et particulièrement à un de ses écrivains dont j’ai découvert l’œuvre en bouquinant dans une librairie d’occasion du centre-ville. Cet écrivain se nomme Mohamed Choukri. Il naît en 1935 près de Nador, dans le Rif marocain. À l’âge de sept ans, il débarque à Tanger avec ses parents, fuyant la famine qui sévit au Maroc oriental. Durant son adolescence, il mène une vie de vagabond et subsiste en faisant toutes sortes de petits métiers. En 1956, à vingt et un ans, il entre à l’école, et apprend à lire et à écrire. Très vite, il compose ses premiers poèmes et ses premières nouvelles, tout en suivant les cours de l’École normale afin de devenir instituteur.

          Dès 1966, il publie dans les revues littéraires arabes, américaines et anglaises. En 1980, la traduction française de la première partie(1) de son autobiographie, Le pain nu(2), paraît à Paris. Au cours de sa vie(3), il aura écrit des romans, des recueils de nouvelles, des pièces de théâtre, et des livres sur ses relations avec Jean Genet, Tennesse Williams et Paul Bowles. Comme le dit Tahar Ben Jelloun, dans sa préface au Pain Nu, qu’il a traduit : « Mohamed Choukri occupe une place à part dans la littérature arabe, à cause d’abord de son itinéraire personnel – l’histoire de sa vie – et ensuite de son écriture(4). » 

Ce qui est intéressant avec l’autobiographie de Choukri, c’est que, bien qu’elle ait été conçue en arabe, elle fut publiée premièrement en anglais et deuxièmement en français, l’œuvre étant censuré au Maroc :
En 1973, l’écriture en arabe est toujours contrôlée par des censures officielles ou intériorisées. [...] Le pain nu est refusée par les maisons d’édition arabes et publiée en anglais dans une adaptation de Paul Bowles [version française de Tahar Ben Jelloun en 1980] .

Pour Choukri, l’écriture est une protestation, pas une parade. En écrivant, il dénonce des situations, il dresse un portrait de la société qu’il connaît, une société dure et sans pitié où il est hanté, entre autres, par la peur d’être violé. Côtoyant voleurs, prostitués, proxénètes, contrebandiers et fumeurs de kif, il apprend d’eux et dira plus tard : « Je considérais le vol comme légitime dans la tribu des salauds . » Il choisit de parler de ce qui ne se dit pas; il parle de ce que la société tente de cacher, c’est-à-dire la pauvreté. Choukri dérange. Et pour que ses textes trouvent un écho, un lectorat, il est forcé de les exiler.
Mohamed Choukri n’est pas de ces intellectuels petit-bourgeois. Sa marginalité, sa vérité et sa vie, le fait de ne pas se contenter de vivre la pauvreté mais aussi de la dire et de la dénoncer dérangent le confort et les certitudes de beaucoup .

Le pain nu paraît d’abord à Londres aux Éditions Peter Owen, en 1973, dans une adaptation de l’écrivain américain Paul Bowles. Il y a une ambiguïté dans l’autobiographie de Choukri puisque, bien qu’il en soit l’auteur, rien ne nous dit que la version finale soit la version originale authentique. Les traductions de l’œuvre sont parues avant l’œuvre. Rien ne nous dit non plus que Le pain nu n’a pas été modifié par Choukri à la lumière du travail de Bowles et de Ben Jelloun. D’ailleurs, Bowles ne dira pas qu’il a traduit Le pain nu, il dira plutôt qu’il l’a adapté, voire « adopté ». Lors de la publication, Bowles ne se gène pas pour revendiquer sa participation à l’écriture en juxtaposant son nom à celui de Choukri, ce qui donne l’illusion d’un texte écrit à deux. Ce que Choukri niera dans Paul Bowles, Le Reclus de Tanger, où il parle de sa relation avec le romancier américain : 
J’écrivais tous les jours quelques pages et, le soir, j’allais chez Bowles et je lui dictais en espagnol, phrase après phrase, le texte qu’il transcrivait en anglais. On a dit que j’avais utilisé le dialectal [sic] marocain mais c’est faux; je ne maîtrise pas l’art de conter en dialectal [sic]. Ahmed Yacoubi, Abdeslam Boulaïch, Mohammed Mrabet et Driss Charhadi – le plus habile de ces conteurs – ont utilisé avec Bowles ce qu’il savait de la langue espagnole pour l’adaptation de leurs récits en anglais. Ils enregistraient leurs contes au magnétophone en dialectal [sic] marocain avec des mots espagnols. Et Bowles se chargeait de remanier et d’adapter [il ne s’agissait nullement de traduction littéraire au sens strict du terme] en s’appuyant sur les explications et interprétations des conteurs. Il est évident qu’il reconstruisait chaque texte plus d’une fois avant de le taper définitivement à la machine, mais il l’a toujours nié – par loyauté ou pour des raisons de stratégie artistique.

Il est pourtant primordial de parler du travail de Bowles, puisque ce dernier a traduit l’œuvre à mesure qu’elle s’écrivait et non pas après coup comme son homologue Tahar Ben Jelloun, qui a pour sa part traduit le texte en français. Bowles, en plus de traduire, a pu influencer directement l’auteur dans l’écriture de son autobiographie.

          Pour ce qui est de la version française, on sait que Ben Jelloun a travaillé à partir d’un texte fini, complet. Ce qu’il fait subir comme changement au texte est moins profond et se résume souvent par des choix de traduction. En début de roman, par exemple, Ben Jelloun traduit ainsi :
Nous étions plusieurs enfants à pleurer la mort de mon oncle. Avant je ne pleurais que lorsqu’on me frappait ou quand je perdais quelque chose. J’avais déjà vu des gens pleurer. C’était le temps de la famine dans le Rif. La sécheresse et la guerre .

Voici le même passage du texte arabe, cette fois traduit littéralement :
Je pleure la mort de mon oncle. Il y a des enfants qui m’entourent. Quelques-uns parmi eux pleurent avec moi. Déjà je ne pleure que lorsqu’on me frappe ou quand je perds quelque chose. Je vois des gens pleurer aussi. La famine dans le Rif. La sécheresse et la guerre .

Dans ce passage, nous voyons un exemple de la modification que Ben Jelloun fait subir au texte. En utilisant la forme passée avec : « C’était le temps [...] », il donne au récit un ancrage historique, alors que dans le texte arabe, on utilise le présent, ce qui donne au lecteur l’impression « qu’il lit des expériences non telles qu’elles ont été vécues, mais en tant qu’elles sont en train d’être vécues par le narrateur  ».

Comme le manuscrit en arabe du Pain Nu est resté pendant près de dix ans sans être publié, il est permis de croire, comme l’avance Natij Salah dans Le Cas de Mohamed Choukri et de Tayeb Salah, que l’auteur a eu tout le loisir de consulter les traductions, au risque de se laisser influencer par elles , influences qui ont pu l’amener à apporter des modifications à son texte. Malgré tout, son autobiographie, si on fait objection de la participation des traducteurs, correspond aux critères exposés par Philippe Lejeune dans Le pacte autobiographique .

Il insère effectivement, au cours de l’œuvre, une note en bas de page où il nous dit ce que sont devenues les deux femmes dont il est question dans le texte. C’est la seule fois qu’il utilise ce procédé, ancrant le récit dans le réel et nous annonçant que les personnages existent en dehors du livre :
J’écris ces mémoires en 1972. Vingt ans ont passé. Je n’ai plus revu Sallafa et Bochra. J’ai appris en 1963 que les deux filles étaient entrées travailler en 1952 au bordel Prosper (on dit bousbir en arabe) à Casablanca. Quelques mois après, Bochra se maria avec un garçon de café d’El Jadida. Ce fut un échec. Elle retourna à la prostitution au même endroit. Aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’elles sont devenues .

Dans Le pain nu, il est important de souligner que Choukri ne parle pas au nom de la collectivité. Il parle cependant de lui à l’intérieur de la collectivité, ce qui est en soi subversif au sein de la culture arabe. Il est subjectif. Tout passe par son regard, par sa pensée. Il nous livre sa vision des choses, la vision de sa jeunesse. Il réclame son individualité.

L’époque où se déroule Le pain nu est en elle-même une époque riche en bouleversements; c’est celle entourant l’Indépendance marocaine. On assiste toutefois à l’action grâce au regard du jeune Choukri qui n’y est pas engagé, mais qui y est spectateur. À travers ses yeux et son expérience, on pose un regard sur la société dans laquelle il évolue.

Choukri est issu d’un milieu social très pauvre. Pour survivre à la famine qui sévit dans la région          qu’elle habite, sa famille doit migrer vers la ville, à Tanger. Le père de Mohamed est un contrebandier et un déserteur de l’armée espagnole, qui gagne sa vie comme il le peut. Il incarne un pouvoir suprême et incontestable, c’est un Tout-Puissant, qui se permet tout, même d’égorger sa propre progéniture , et ne tolère rien . Très violent, on le présente comme un père absent qui déteste ses enfants. Comme Driss Chraibi le fait dans Le passé simple , Choukri associe l’image de son père à l’image de Dieu: « Mon père, c’était Dieu, ses prophètes et ses saints réunis. Quelle terreur ! » Ou encore : « Oui je t’entends, héritier de Dieu sur cette terre dominée par les pères . » Mohamed se révolte contre le père et contre Dieu : « Maudite soit la religion de la vie et maudit celui qui l’aime […] Nous ne sommes ni des musulmans ni des chrétiens  ». Il désire la mort de son père plus que tout :
S’il y avait quelqu’un dont je souhaitais la mort, c’était bien mon père. Je le haïssais comme je haïssais aussi les gens qui pouvaient lui ressembler. Je ne me souviens plus combien de fois je l’ai tué en rêve. Il ne restait qu’une chose : le tuer réellement .

La violence avec laquelle Mohamed s’exprime est sans bornes; il n’a aucune limite. Il répond à la haine par la haine, au mépris par le mépris. De fait, quand il assistera à une scène où l’on bat son père sous ses yeux, il n’éprouvera aucune pitié. Au contraire, il désirera qu’on le maltraite encore plus :
- Quel fils de pute ! Qu’est-ce qui t’est arrivé avec ce chien ?
- Rien. C’est mon père.
- Ton père !
- Oui, mon père, mais il mérite encore plus que ça.
Un autre copain, Sebtaoui :
- Quel fils de rien ! Quel fils de pute ! Que s’est-il passé entre vous ?
- Tu sais, dit Abdeslam, c’est son père.
- Son père ! (se tournant vers moi) C’est ton père ?
- Oui. Il mérite encore plus. C’est un chien .

Si l’on peut qualifier sa révolte d’adolescente, on ne peut pas en ignorer l’extrême violence. Choukri s’oppose à son père et à la société entière qui tendent à se figer dans le dogme et la tradition.

Dans l’œuvre de Choukri, la mère est passive, lâche, soumise. Il éprouve envers elle de la sympathie et de l’affection, parce qu’elle l’aime et qu’elle le protège le mieux possible. Par contre, en même temps, elle lui répugne, et il la déteste parce qu’elle se soumet à l’autorité du père, le craignant plus que tout. Mohamed se sent responsable d’elle et parfois envahi d’un sentiment protecteur, mais cela ne dure pas. En fait, la passivité de sa mère l’incite à se révolter davantage. Sur tous les points, Choukri refuse de se soumettre à l’autorité du père, c’est pourquoi il est laissé à lui-même, dans la rue. Très vite, il trouve un refuge dans l’univers des cafés. Sans abri, il dort plus souvent qu’à son tour dans les rues et parfois même dans les cimetières , ce qui est formellement interdit et tabou dans la société marocaine. Pour se nourrir, il fait les poubelles, vole, accepte des petits boulots ça et là, se débrouille comme il peut. À vrai dire, il souffre beaucoup de la faim et il est prêt à manger n’importe quoi pour survivre. L’épisode de la mie de pain du pêcheur traduit bien cette situation. Dans ce passage , Choukri plonge à l’eau pour récupérer un bout de pain qu’un pêcheur a jeté. En nageant avec la nourriture en main, il s’aperçoit qu’ils trempent, lui et le bout de pain, autour d’une nappe de pétrole et d’un morceau de merde. Choukri est à l’école de la rue. D’ailleurs, il ne fréquentera pas d’école « institutionnelle » avant vingt et un ans, âge où il décide de s’instruire. Toute sa jeunesse, Choukri sera analphabète.

          La raison pour laquelle il ne va pas à l’école est simple : son père l’oblige à travailler. De ce travail, Mohamed ne voit pas le salaire. C’est son père qui récolte les dividendes , ce qui le pousse au vol pour avoir un peu d’argent. Au café, il découvre vite les vertus échappatoires du vin et du kif, auxquels il s’habitue rapidement. Et il fréquente les bordels et les prostituées.

          Choukri a conscience de son état et de la pauvreté dans laquelle il vit :
La distinction entre riches et pauvres n’épargne pas les morts. […] Étrange ! Mon père en prison, ma mère se débrouille au marché, et moi, laissé seul entre les doigts de la faim. […] Passer sa vie dans ce lieu, entre ces murs, dans cette misère ? Jouer nos rôles, ceux qui composent notre vie, les jouer jusqu’à la lie, jusqu’au dégoût, jusqu’à avoir la nausée de notre passé et de notre présent. On finira par atteindre le silence éternel, disparaître les uns après les autres. Le plus malheureux sera le dernier à disparaître .

Il est révolté face à une pauvreté qui le prive de son enfance, et il ne s’empêche pas de dénoncer cette pauvreté autant qu’il le peut.

À travers le monde des cafés, des bordels, de la misère et de la pauvreté, Choukri découvre le sexe. Il y voit, comme tous les adolescents, à la fois de la tendresse et de la violence, de la douceur et du mépris. Il est très vite attiré par la beauté physique des femmes, beauté dont il fait souvent l’éloge. Le corps de la femme est pour lui merveille et fascination, source de fantasmes et de mystères, puisqu’il n’arrive pas à comprendre celle-ci : 
Les femmes ! Quel univers compliqué ! Je n’arriverai jamais à les comprendre. Quand on pense qu’elles vont provoquer une catastrophe, elles vous sauvent. Le contraire est aussi vrai. Tout dépend de leur état d’esprit .

En proie à une libido juvénile très forte, il pratique au départ la masturbation, puis s’invente des fétiches, tels des arbres qu’il transforme en femmes, et fantasme sur des passantes ou des photographies pour assouvir ses besoins. Il a sa première relation sexuelle avec une prostituée, Harrouda . C’est le début de ses rapports intimes avec les femmes de joie. La vision choukrienne de ces dernières est très romantique. Toutefois, sa vie sexuelle sera à l’image de son milieu, dure. Choukri ira même jusqu’à se prostituer avec un pédéraste .

          À travers le récit de son expérience, Choukri dresse un portrait des bas-fonds de la vie sexuelle marocaine. S’il a été le «client» d’un pédéraste, il a lui-même couché avec plusieurs prostituées et eu des expériences homosexuelles et de domination . Comme pour le reste, il n’y a pas de tabou dans son discours.

          Le sexe est très important pour Choukri puisque c’est ainsi qu’il affirme son désir de vivre, et qu’il apprend la vie. Chaque relation est une leçon. Le sexe est une école.

Le personnage de Mohamed Choukri dans Le pain nu fait beaucoup penser au protagoniste du Citron, écrit par Mohamed Mrabet en collaboration avec Paul Bowles. Comme le personnage de ce roman, Choukri se révolte et se sépare de sa famille pour aller vivre et travailler dans les cafés, où il sera initié au kif, à l’alcool, et au vol, et où il fréquentera des prostitués, des mécènes et tous ces « gens de la nuit ». L’univers de Choukri en est un de pauvreté et de misère dans lequel la souffrance humaine est à son apogée. Il faut toujours qu’il trouve un moyen pour survivre. Il a la réputation d’être un garçon rude. Tout le monde se méfie de tout le monde dans son milieu. C’est une jungle !

Sachant que Le citron a été écrit relativement à la même époque que Le pain nu, aux alentours de 1972, et que Mrabet autant que Bowles connaissaient l’histoire de Choukri, on pourrait penser qu’ils ont romancé l’autobiographie de ce dernier dans leur livre. En effet, les deux récits se ressemblent énormément, et la parution du Citron, avant Le pain nu, aurait bien pu être une réponse détournée de Bowles à l’arrogance de Choukri . Si l’hypothèse s’avère fondée, cette arrogance serait alors comparée à un citron :
Il y a des gens qui sont comme des citrons. Beaux à voir et acides intérieurement […] Il ne fallut pas longtemps pour que l’on oublie que son nom était Abdeslam. Ils l’appelèrent Citron .

          Si le parcours paralittéraire de publication du Pain nu n’est pas, comme nous l’avons vu, habituel, et que les traductions de l’œuvre sont parues avant la version originale, le texte en lui-même demeure riche et intéressant à étudier. L’expérience de Choukri n’est pas commune et donne amplement matière à réfléchir.

Grâce à Choukri, il devient par ailleurs possible de poser un regard différent sur le monde arabe, et celui-ci nous laisse apercevoir autre chose que les murmures habituels et nous aide à connaître un peu mieux cet univers qui semble effrayer tant de Québécois.

 

BIBLIOGRAPHIE

Ben Jelloun, Tahar. Harrouda, Paris, Denoël, 1973.

Chraibi, Driss. Le passé simple. Paris, Denoël, 1954.

Choukri, Mohamed. Le pain nu. Traduit par Tahar Ben Jelloun, Paris, François Maspero, 1980.

Choukri, Mohamed. Paul Bowles, le reclus de Tanger. Traduit de l'arabe par Mohamed El Ghoulabzouri, Paris, Quai Voltaire, 1997.

Choukri, Mohamed. Le temps des erreurs. Traduit de l'arabe par Mohamed El Ghoulabzouri, Paris, Seuil, 2005 [1994].

Joubert, Jean-Louis et al.. Les littératures francophones depuis 1945. Paris, Bordas, 1986.

Lejeune, Philippe. Le pacte autobiographique. Paris, Seuil, 1996 [1975].

Mrabet, Mohamed et Bowles, Paul. Le Citron. Traduit par Gilberte Marchegay, Breteuil-Sur-Iton, Christian Bourgeois, 1989 [1969].

Salah, Natji. La présence du roman arabe en France. Le cas de Mohamed Choukri et de Tayeb Salah. Bordeaux, Université Bordeaux III, Thèse, 1990.

La deuxième partie s’intitule Le temps des erreurs. Traduit de l'arabe par Mohamed El Ghoulabzouri, Paris, Seuil, 2005 [1994].

Mohamed Choukri, Le pain nu, traduit de l’arabe par Tahar Ben Jelloun, Paris, François Maspero, 1980.

Mohamed Choukri est mort en 2003.

Tahar Ben Jelloun, dans la préface de l’autobiographie de Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 7.

Jean-Louis Joubert et al., Les Littératures Francophones depuis 1945, Paris, Bordas, 1986, p. 205.

Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 28.

Tahar Ben Jelloun, dans la préface de l’autobiographie de Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 2.

Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 1.

Natji Salah, La présence du roman arabe en France. Le cas de Mohamed Choukri et de Tayeb Salah, Bordeaux, Université Bordeaux III, Thèse, 1990, p. 224.

Ibid., p. 225.

À ce titre, il est intéressant de souligner que les traducteurs de Choukri sont tous deux célèbres au moment de leur collaboration avec ce dernier. Bowles, autant que Ben Jelloun, jouit d’une célébrité et d’une popularité notoires. Ce sont des auteurs reconnus, contrairement à Choukri.

Dans sa définition de ce concept, Philippe Lejeune s’appuie sur quatre critères : 1. Forme du langage; 2. Sujet traité; 3. Situation de l’auteur : identité de l’auteur (dont le nom renvoie à une personne réelle) et du narrateur; 4. Position du narrateur. Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1996 [1975], p. 14.

Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 115.

Ibid., p. 115.

Ibid., p. 13.

Ibid., p. 72. Au cours de ce passage, l’intolérance du père apparaît clairement. Dans cette scène, Mohamed n’a pas faim et son père le force à manger: « Tu mens. Tu n’es pas rassasié, dit le père, du moins pas tant que je le désire. » La scène se terminera à l’hôpital où Mohamed subira un lavage d’estomac.

Driss Chraibi, Le passé simple, Paris, Denoël, 1954.

Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 71.

Ibid., p. 74.

Ces propos, auxquels Choukri adhère, sont tenus par Hamid, un copain. Ibid., p. 128.

Ibid.

Ibid., p. 62.

Ibid., p. 84.

Ibid., p. 79.

Ibid., p. 28.

Ibid., p. 17.

Ibid., p. 20.

Ibid., p. 130.

Ibid., p. 55.

Il y a ici un lien intéressant à tisser avec le premier roman de Tahar Ben Jelloun, Harrouda, Paris, Denoël, 1973.

Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 82.

Ibid., p. 57 : « Je le suppliai des yeux. Il essaya de se lever. Je le retins avec force. Mon corps tremblait de plaisir. J’étais fou de désir. Il se détacha et voulut s’enfuir. Je m’agrippai à ses jambes et montai sur lui. Je le possédai. Il était à moi [...] Je caressai son pénis qui commençait à s’ériger dans ma main. »

Après avoir collaboré avec Bowles, Choukri crie à l’imposture et brise tout lien entre lui et son traducteur. Il tente de changer les contrats de publication. Choukri parle de ce rapport intime dans Paul Bowles, le reclus de Tanger, traduit de l'arabe par Mohamed El Ghoulabzouri, Paris, Quai Voltaire, 1997.

Mohamed Choukri, Le pain nu, Op. Cit., p. 145.

Mohamed Mrabet et Paul Bowles, Le citron, traduit par Gilberte Marchegay, Breteuil-Sur-Iton, Christian Bourgeois, 1989 [1969], p. 145 et 217.

 

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