J’ai connu Sonia Anguelova cet automne, lors d’un lancement de livre, et je suis malheureuse d’avoir raté tant de fois l’occasion de la rencontrer auparavant. En lisant sa riche biographie artistique, j’ai constaté sa participation aux nombreux évènements littéraires qui sont toujours inscrits à mon agenda depuis que j’habite Montréal et où nous nous sommes sûrement côtoyées. En 1987, j’ai fait le tour de la Bulgarie à pied, car les pays socialistes étaient les seuls où nous, les Roumains, pouvions sortir sans problème. Bien que voisins et collègues dans le bloc communiste, j’ai trouvé la Bulgarie tellement différente de mon ancien pays. En fait, je pense que tous les autres pays étaient à envier sauf la Roumanie, qui a connu le régime le plus répressif, et le communisme le plus noir, qui n’a eu son égal peut-être que dans la Russie de Staline ou la Chine de Mao. Le pays d’origine de Sonia me semblait un pays ensoleillé, portant en même temps les traces spirituelles de la civilisation grecque et turque, malgré les frictions historiques entre ces trois pays. C’était l’été et j’associais les lieux au très connu parfum de rose produit dans la Vallée de Pazardžik, les hauteurs du sommet Musala, les maisons bâties sur les pentes rocheuses de Velico Tarnovo, les immenses melons rouges, les sables d’or de Slatni Piazatsi, au bord de la Mer Noire. C’était un pays ou j’aurais rêvé de naître. Sonia vient de ce pays et lorsque je l’ai vue pour la première fois, je me suis sentie comme devant une ancienne connaissance. Je sais qu’elle a une longue histoire derrière elle, et je préfère la laisser parler. Je veux ajouter cependant que maintenant, Sonia me semble une Québécoise à temps plein, et non pas de second ordre - comme nous appellent encore certains spécialistes en littérature -, tellement chez elle. Elle a vécu la plupart de sa vie ici, elle y a étudié, elle a été et continue d’être très active dans le milieu culturel. Qui plus est, elle travaille à la Grande Bibliothèque, ce qui est le rêve de tout écrivain. Sonia a publié de la poésie, des nouvelles, du théâtre, elle a animé des ateliers d’écriture, elle fait des lectures publiques. Ses livres Abécédaire des années d’exil, et Eux autres, ont été publiés par Lanctôt éditeur et Christian Feuillette éditeur. Bref, une carrière et une personnalité accomplies.
Felicia Mihali : - Comment es-tu arrivée à Montréal et quelles ont été les affres de ton intégration dans la société canadienne de langue française?
Sonia Anguelova : D’abord, merci Felicia pour cette belle présentation. Je vais juste dire que je me sens plutôt Montréalaise à temps plein. Je m’identifie beaucoup plus à un territoire, une ville, surtout que j’aime beaucoup Montréal.
Moi je suis arrivée à Québec. Ça serait trop long d’expliquer pourquoi, mais j’en parle dans mon roman (à paraître). Tout ce que je savais de la province de Québec est qu’on y parlait français. Je ne connaissais personne- la décision d’immigrer je l’ai prise seule et en cachette de mes parents, à Cuba. Je ne parlais ni français, ni anglais. Dans Abécédaire des années d’exil, je parle de mes dix premières années, de la naissance de ma fille, de ma vie « gaspésienne », de mon fils, né à la maison et de bien d’autres expériences. Bien sûr de la nostalgie du pays quitté, que je ne pensais pas revoir, tant il était certain que le régime socialiste allait durer! Et comme j’avais commis un crime, car à ce moment-là nous ne pouvions pas choisir de quitter et de vivre ailleurs, alors, je m’étais fait à l’idée que je ne reverrais jamais mon pays. L’immigration, ce départ pour le Canada, puisque je n’avais pas encore fait le choix de la ville canadienne où j’allais vivre, a conditionné tous mes rapports au temps, aux distances et aux relations humaines. Je m’en suis rendue compte récemment, grâce à l’écriture et aux départs. Déjà j’avais quitté Sofia pour La Havane, et quitté La Havane pour le Canada. J’avais le goût de m’arrêter, de m’établir quelque part. J’ai choisi la ville de Québec et le français. Mes années gaspésiennes m’ont permis de vivre en « immersion » québécoise et je peux te dire que l’hiver en Gaspésie n’a rien à voir avec l’hiver à Montréal, ou à Québec. Malgré les difficultés, je suis contente d’avoir traversé cette période de ma vie et d’avoir donné à mes deux enfants un beau cadre de vie (ou un bel environnement) pour leur petite enfance.
Je suis à Montréal depuis 8 ans, après avoir vécu 17 ans dans la ville de Québec et 9 ans en Gaspésie.
F.M : - Y a-t-il une différence entre l’accueil fait aux nouveaux arrivants à l’époque de ton arrivée et celui d’aujourd’hui?
S.A. : Il n’y avait pas d’accueil fait par des organismes - j’étais accueillie par une fonctionnaire de l’immigration (fédérale) qui m’attendait à la gare de Lévis, puisque j’arrivais en train, en provenance de Halifax. C’était de juridiction fédérale à ce moment-là. Aujourd’hui, l’immigration relève du gouvernement provincial et de nombreux organismes s’impliquent dans l’accueil et l’intégration des nouveaux arrivants. Je trouve qu’on est mieux encadré aujourd’hui. Il y a beaucoup plus de services, de programmes. Autre différence : on nous a offert des cours de français et d’anglais à l’époque. Impensable aujourd’hui.
F.M. : - Quelle est ta perception de la culture québécoise? J’aimerais savoir quels sont tes modèles québécois. Peut-on faire un rapprochement entre la culture est-européenne et celle franco-canadienne?
S.A. : Faut comprendre qu’avant d’arriver au et à Québec, je venais de passer trois ans à Cuba où j’ai vécu une immersion complète dans la langue et culture latino-américaine et cubaine. Des écrits comme Cent ans de solitude et des poètes cubains ont laissé une trace sans doute dans ma « culture » générale. Dans ma culture bulgare, nous sommes fiers de nos poètes et écrivains. Dès la première année, j’ai appris par cœur de poèmes. Ce n’était pas marginal ni réservé à un public restreint. Ici, je me suis intéressée à la culture et au mode de vie des peuples des Premières nations. J’ai même acheté et habité mon tipi! (voir Abécédaire…). J’ai lu ce que j’ai pu trouver de livres, en anglais et en français. Ensuite, pour mon plus grand plaisir j’ai pu lire mon poète préféré Jacques Prévert dans le texte! Quel bonheur! Dans mes coups de cœur il y a la poésie d’Anne Hébert.
Si je dois faire des comparaisons entre ma culture d’origine et celle de mon pays d’adoption, il faudrait plutôt parler de la culture d’un pays socialiste versus celle d’un pays capitaliste. Je peux par contre dire que je trouve les québécois très créatifs, dans tous les domaines. Il y a ici, une liberté de création dans laquelle je m’inscris. Et un désir de participer, de voir, d’entendre ce qui se fait de nouveau. Surtout à Montréal. On est curieux, on sort, on participe, on va voir. Même que l’offre est si imposante, qu’on doit faire vraiment des choix, mais on manque toujours quelque spectacle intéressant. À Montréal, ce que j’aime c’est que la vie culturelle est multiculturelle justement.
F.M. : - Gardes-tu encore des liens avec ton pays d’origine?
S.A. : Oui, bien sûr. Ma mère y vit encore, mon frère, ma belle-sœur; j’ai des cousins et cousines. Ce sont surtout des liens épistolaires, téléphoniques.
F.M. : - Ta poésie, dans quelle mesure est-elle encore imprégnée du fond européen et balkanique d’où tu proviens?
S.A. : J’ai toujours aimé et vibré à la poésie, bulgare bien sûr (mon oncle est poète et journaliste), mais également à la poésie française, traduite en bulgare, russe aussi.
Mon « modèle » en poésie, comme je l’ai dit déjà est Jacques Prévert. Pour sa poésie avec des mots de tous les jours. Pour la musique qu’il y a dans ses mots. J’ai chanté Prévert sans savoir que d’autres avaient chanté ses textes. Est-ce qu’il y a un fond européen? Je suis mal placée pour le dire : je laisse ça aux gens dont c’est le travail d’analyser les textes littéraires. Comme je me suis volontairement « exposée » à plusieurs autres cultures, j’espère que ça s’entend dans mes écrits.
F.M. : - Dans une chronique publiée dans le numéro 108, du mois d’octobre de la revue Nuit blanche, ton volume de nouvelles Eux autres, serait « entre autres, dédié aux exilés, aux exploités, aux femmes monoparentales. » On lit que tu écris une prose « socialement et moralement engagée », et que par endroit tes nouvelles par leur concision semblent « des esquisses d'une rencontre touchante, bouleversante ou, simplement, drôle. » Qui sont donc tes héros de prédilection, pour Eux autres?
S.A. : Sur la couverture de mon recueil, que j’ai fait moi-même, j’ai placé un fauteuil. Symboliquement c’est pour que chacun à leur tour, mes personnages viennent s’y asseoir un moment, et qu’ils puissent avoir le droit de parole. Hommes et femmes. La plupart des personnages d’Eux autres existent vraiment, et d’autres sont inventés. « Les 29 nouvelles empreintes d’humour mettent en scène des personnages hétéroclites d’ici et d’ailleurs qui nous livrent leur regard sur la société québécoise ». C’est la fiche de présentation de mon recueil dans le catalogue du réseau des bibliothèques de la Ville de Montréal.
Je fais partie des personnages et en voici un court extrait (pour les récits humoristiques, s.v.p. lisez le recueil) :
Extrait de La socialiste attardée, page 12-13
"Ça fait plus de vingt ans que je vis dans un pays capitaliste.
Ici aussi, j'ai le même regard critique sur les hommes, la politique et les médias.
La même sympathie pour les exploités.
Oui, je trouve ça indécent que l'on exploite le travail d'autrui pour s'enrichir. Je m'indigne contre le racisme. D'ailleurs, la couleur de la peau, je ne la vois pas. Un jour une amie m'a demandé si la secrétaire du bureau était noire. Je ne savais pas quoi répondre. Elle était rwandaise, ça je le savais, mais la couleur de sa peau ? Je l'ai regardée et j'ai vu qu'elle avait la peau caramel. Pour moi, elle était tout simplement Monique.
Et puis, je m'indigne quand je lis dans les journaux qu'une sous-ministre, à la condition féminine en plus, reçoit un salaire de presque 100 000 $ par année, alors qu'une femme qui a un, deux enfants à élever seule, est souvent sous le seuil de la pauvreté, avec 10 000 $ annuels - ce même gouvernement faisant régulièrement état de fraude, d'abus, de la part de ces mères prestataires de l'aide sociale."
F.M. : - Est-ce que la publication et la réception de tes livres correspondent à tes attentes? Penses-tu que le public québécois, ou canadien en l’occurrence, est préparé pour valider des auteurs d’ailleurs?
S.A. : La publication d’un livre prend du temps et de la persévérance. Il y a plein de facteurs, mais aussi de la chance. Je ne peux que constater et déplorer qu’on soit encore ici trop tourné vers la France et ses auteurs. Il faudrait faire un Salon du livre québécois pour donner la même visibilité aux auteurs d’ici, comme le suggérait récemment Alain Stanké.
Nos lecteurs et surtout lectrices, celles qui se retrouveront dans ce qu’on écrit, ce sont nos semblables : c’est toi, ceux et celles qui lisent Terranova magasine, mes compatriotes, des immigrants, des exilées. C’est un cercle restreint, mais ajoutons la deuxième génération et quelques québécois curieux, et pourquoi pas, des lectrices hors frontières…
Ce n’est pas pour en vivre, je ne vis pas de mon écriture, je vis avec elle. Elle est ma compagne fidèle. Je peux l’amener partout où je vais, elle peut venir à l’improviste, me surprendre, quand je l’appelle elle est toujours là. Et si ce plaisir peut être partagé avec d’autres humains, peu importe leur nombre, j’en suis comblée.
F.M. : - Tu écris en français et je crois qu’après tant d’années passées ici, il n’y a aucun conflit entre ta langue maternelle et le français. Toutefois, j’aimerais savoir si tu t’imagines encore écrivant dans ta langue maternelle et et s’il y a un apport de ton origine linguistique dans ton écriture?
S.A. : J’ai rapidement commencé à écrire en français. Peu à peu, le français a pris toute la place. Pour écrire dans ma langue maternelle, j’imagine qu’ aller passer quelque temps en Bulgarie, parler, lire et penser, y vivre, alors sans doute, ce que j’écrirais viendrait naturellement en bulgare.
Je crois par ailleurs que le français que j’écris est différent de celui d’une personne dont c’est la langue maternelle. Et je ne parle pas d’orthographe et de syntaxe. J’ai des influences, de tournures et des teintes qui viennent autant de l’espagnol, que du bulgare. J’en suis fière et revendique cette particularité, ce rapport à ma langue d’adoption qui lui donne une couleur autre. Ce qui n’est pas toujours accepté, ni compris par les personnes qui dirigent les maisons d’éditions. Encore moins par les correcteurs!
F.M. : - Quels sont tes projets d’avenir? Passeras-tu au roman? De quoi parleront tes livres, car ta carrière une fois entamée, elle va continuer avec certitude.
S.A. : Mon premier roman est terminé et j’espère voir sa publication en 2008. Je travaille sur plusieurs projets, dont un conte pour enfants, autour d’une légende qui remonte au temps de la fondation de la Bulgarie, au sud du Danube, au 7e siècle. J’aimerais aussi réunir, dans un recueil, des poèmes qui sont parus dans les revues littéraires, et des inédits.
F.M. : - Sonia Anguelova, merci pour l’amabilité d’avoir répondu à nos questions.
Merci Felicia pour m’avoir donné cette occasion de m’exprimer.
Je sais maintenant que j’ai une nouvelle amie et c’est un beau cadeau de la vie.





