Le soir du Mardi-Gras, soir de carnaval, Leonida, petit bourgeois à la retraite, fait la lecture du journal libéral “L’Aurore démocratique” à sa femme Efimita. Féru d’idées républicaines, ce politicien de banlieue confus et borné essaie d’éclaircir sa femme sur les notions de république, d’indépendance et d’affirmation nationale. Efimita n’est que trop émue par les explications de son mari, sans rien y comprendre à part la promesse du gain matériel. De cette perspective, la révolution et les changements prônés par son mari lui semblent impératifs : elle est prête à brandir le drapeau sur le champ. Toutefois, épuisé par son discours enflammé, Leonida s’endort et ronfle à tout casser : de son côté la femme remet son plan au lendemain et se couche à son tour. Les coups de pistolet tirés en l’air par quelques fêtards les réveillent en sursaut : les deux croient que la révolution est déjà en marche dans la ville et, saisis de panique, ils se mettent en devoir de se barricader dans la maison jusqu’à ce qu’ils pourraient s’enfuir en province. L’arrivée de Safta, la femme de ménage, dévoile la véritable source du bruit et le couple reprend son train-train habituel. Pour toute explication de son effroi Leonida accuse les effets malencontreux que la lecture des journaux peut produire sur les “nerfs” des gens. Pour ce qui est de la révolution, il conclut que de toute façon cela n’aurait pu se produire sans “ordre de la police” et sans aucune mention dans la presse.
L’auteur
I.L. Caragiale est né le 30 janvier 1852 dans un petit village roumain dans le sud du pays et est mort en exil volontaire à Berlin en 1912. Dramaturge, nouvelliste, pamphlétaire, poète, directeur de théâtre, commentateur politique et journaliste, il est considéré comme un des plus grands auteurs dramatiques et une personnalité majeure de la littérature roumaine. Fils d’immigrants ( son père était né à Constantinople), neveu du célèbre chef de troupe et acteur ambulant Iorgu Caragiale dont il suit, pendant sa jeunesse, les pérégrinations à travers les Principautés roumaines et l’Europe centrale, Ion Luca passe sa vie d’errance en errance et de métier en métier. Tantôt adulé pour son originalité de pensée et tantôt conspué pour son refus de sacrifier à l’hypocrisie de l’époque, Caragiale reste encore aujourd’hui un auteur inclassable. Sa prose tient d’un réalisme poétique effréné où le quotidien, farci de mystères et de superstitions, se mue en sa propre légende; ses huit comédies et son unique drame Napasta (français: La tourmente) lui valent son intégration aux rang des classiques de la dramaturgie universelle. Ion Luca Caragiale est aussi un des maîtres de la langue roumaine dont il a enrichi le vocabulaire et l’univers symbolique. Ses écrits ont influencé en égale mesure le langage populaire et celui de certains dramaturges contemporains tel qu’Eugène Ionesco.
La pièce dans son contexte (Roumanie 1880-1900)
Publiée en 1880 dans la revue “Convorbiri literare”(français: Conversations littéraires) “Le père Leonida et la réaction” de Ion Luca Caragiale connut un succès retentissant et unanime auprès des cercles littéraires et intellectuels de l’époque. Sa représentation scénique eut cependant des échos différents de la part du public spectateur, celui des loges sifflant la production tandis que le parterre et le paradis l’applaudissaient à tout rompre. Ce n’était que le début d’une longue série de contestations, diffamations et coups montés auxquels l’auteur dut faire face pendant le restant de sa carrière et qui allait finalement le pousser à prendre le chemin de l’exil. “Miroir de la société” au sens propre du mot, l’œuvre de Ion Luca Caragiale reste encore aujourd’hui un exemple de la puissance de l’art de créer une réalité, vivante et autonome, qui depuis la scène lance au monde “réel” le défi de penser par soi-même en dépit du bruit soulevé par le discours politique.
Mot du metteur en scène
Ion Luca Caragiale est un auteur quasi inconnu au Québec, mais là n’est pas la raison principale pour avoir monté sa pièce “Le père Leonida et la réaction” à Montréal en cette fin d’année 2007. Cette raison se trouve dans le parallèle que j’ai décelé entre cette comédie de mœurs politiques datant du XIXème siècle et l’actualité politique d’ici. Reconnue en tant que nation sur le plan européen suite à la guerre d’indépendance de1877-78, la Roumanie de Caragiale est toujours aux prises avec la notion d’identité nationale et en proie d’une confusion profonde quant à ses idéaux sociopolitiques post-indépendantistes. La classe dirigeante abreuve la population de concepts farfelus, de peurs insensées et de promesses irréalisables. Les journaux – partisans ou autres – ne font qu’accroître cette confusion en donnant aux gens l’illusion de comprendre quoi que ce soit de ce qui se passe dans les hautes sphères de la politique. Journaliste lui-même, Caragiale recourt à la littérature pour contrecarrer le vacarme médiatique. Son théâtre se mue en une réalité nouvelle qui divertit en même temps qu’elle éveille: Qui? Quoi? Cela reste à prouver. Et c’est à vous, chers spectateurs, d’en tirer la conclusion.
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