Cette année, du 21 au 30 septembre, le neuvième festival d’automne nous a offert dix jours de bonne musique, grâce à une gamme diversifiée de concerts, divisés en trois catégories : sept grands concerts, cinq concerts apéro et cinq concerts midis à la carte. Toutes ces manifestations ont eu lieu à Montréal, à huit endroits différents.
Sans doute, dans la ville aux cents clochers, les concerts d’orgue ont toujours eu une signification particulière. Cet automne, l’invitation dans l’univers musical de l’orgue a renfermé trois moments distincts.
Tout d’abord, le 22 et le 23 septembre, au château Dufresne, monsieur Régis Rousseau a donné, avec élégance et professionnalisme, une conférence sur les particularités esthétiques de cinq orgues différents : un grand Casavant, un Wilhelm à l’italienne, un Wolff français, un Beckerath allemand et un Warren-Wolff anglais.
En deuxième lieu, ces deux causeries ont été suivies par cinq concerts donnés par les organistes Marc André Doran (à l’Église Saint-Nom-de Jésus), Réal Gauthier (à l’Église Très-Saint-Rédempteur), Laurent Martin (dans la Salle Redpath de l’Université Mc Gill), Catherine Todorovski (à l’Église Immaculée Conception) et Louise Brouillette (à l’Église de la Visitation de la Bienheureuse-Vierge-Marie).
Finalement, le 30 septembre, dans plus de trente églises au Québec et sous le titre « orgues ouvertes », le public a eu l’occasion de connaître les artistes-organistes et, selon l’expression utilisée dans le programme-concert, « démystifier » un tel instrument : quel est cet instrument et comment se joue-t-il?
Voilà une invitation qui me rappelle l’une des obsessions de notre époque : dévoiler les coulisses d’une forme de création artistique ou d’une croyance. Certainement, on vit dans une époque où le besoin de chercher les traces concrètes d’un phénomène qui nous touche ou qui soutien le sens de notre vie est aussi important que son côté mystérieux.
Dans le cas des instruments musicaux, c’est le son qui nous conduit à la source de ce mystère. Dans la même mesure que notre regard ou notre sourire, le son musical possède une double nature. Il jaillit d’une matière spécialement crée et, une fois libéré de cette matière, il gagne sa propre autonomie, d’une nature toute à fait différente. On pourrait analyser la structure des sons musicaux tout en mettant en évidence leur nature physique, mais on ne pourrait pas nous aventurer là où les sons deviennent expression musicale en utilisant les mêmes moyens.
Cette conclusion constitue le résultat de la forte sensation que l’on ressent toujours quand on passe quelques minutes dans une ancienne église en écoutant les sons d’une orgue. On oublie la matière, autrement dit, la terre, pour nous laisser envahir par le ciel – une éternité qui évolue, selon l’expression du philosophe E.M. Cioran.
Même si nous pensons, pour un instant, à l’origine physique des sons musicaux, notre besoin de transcendent est plus fort que notre curiosité scientifique. Avant de nous demander s’il y a vraiment une correspondance entre notre émotion et l’image du monde que l’orgue créé tout à coup, ce monde-là trahit l’existence d’une réalité divine, à laquelle l’on croit instantanément. En paraphrasant encore Cioran, on pourrait dire que l’on croit au moment où on écoute Bach.
Donc, le plus grand mystère se trouve, surtout, en nous même et dans la manière à laquelle on perçoit les sons musicaux, sur lesquels la physique et la théorie de la musique nous offrent des informations concrètes. (Mais, d’autre part, il existe vraiment des situations où le mystère d’un instrument musical réside en sa fabrication. Les violons Stradivarius en constituent un exemple incontestable).
Chaque fois que j’écoute une pièce pour orgue, j’ai l’occasion de renforcer le sentiment qu’il s’agit d’un instrument cosmogonique. Il peut instaurer un monde entier, sans rien laisser en dehors de celui-ci. L’impression que les sons de l’orgue remplissent toute la réalité est dominante pendant l’audition. Quand on joue Bach, c’est le sentiment profondément religieux qui s’harmonise avec l’intérieur d’une église catholique. Mais, avec la même force, les sons de l’orgue peuvent créer un monde troublé, plein des ténèbres et des tensions. La persévérance sonore d’un tel instrument donne une ampleur sans égal aux dissonances d’une pièce moderne. L’effet obtenu est plus « dissonant » lorsque l’espace du concert en est un religieux. C’est pour cela que, à l’audition d’une pièce de Roger Matton, intitulée « Suite de Pâques », j’ai eu la forte impression qu’une telle musique ne trouve pas son lieu à l’intérieur d’une église ou d’une cathédrale.
Il s’agit, à mon avis, d’une contradiction entre ce symbole physique de la croyance parfaite (l’église) et les harmonies laïques dont le compositeur s’est servi pour traiter un sujet religieux. Une salle de concert ordinaire aurait mieux abrité une telle pièce, tout en neutralisant la discordance entre les éléments esthétiques et le sujet. Autrement, au début du 21ème siècle, dans les églises de Montréal, la sonorité de telles pièces mettrait un lourd accent sur les ruines de la croyance.