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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 38 • Montréal • 15.10.2007 |
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Une femme de mots et d’amour Interview avec Florence Montreynaud Par Lucie Poirier Journaliste-analyste et poétesse
Florence Montreynaud, historienne Française, a publié plus d’une dizaine de livres dont Aimer, un siècle de liens amoureux (épuisé, en réédition), L'aventure des femmes, XXe-XXIe siècle et Le féminisme n’a jamais tué personne. Journaliste, diplômée de l’Institut d’Études politiques de Paris, elle a fondé « Encore féministes! », un réseau mixte et international avec lequel elle organise des actions de protestations et de solidarité dont la commémoration tous les 6 décembre à Paris du massacre antiféministe de la Polytechnique à Montréal. Elle a fondé « La Meute contre la publicité sexiste » réunissant plus de 6 000 personnes dans 57 pays. Je l’ai rencontrée, lors d’une visite non officielle, à Montréal, pour un entretien.
Lucie Poirier : J’aimerais que vous me parliez de votre parcours féministe. Florence Montreynaud : Dans mon enfance, le féminisme était normal. Ma grand-mère était féministe. Ma mère nous racontait l’histoire de ma grand-mère qui disait que c’était trop injuste que Marie Curie, un Prix Nobel, ne puisse pas voter. Le féminisme représente des droits égaux pour les hommes et les femmes. Christine Delphy, une des 9 femmes fondatrices du Mouvement des Femmes, avait déposé une gerbe pour l’épouse du Soldat Inconnu. J’avais lu Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, c’était une révélation, ça mettait des mots sur tout ce que je pensais. Jeune adulte, en août 70, je me suis jointe au Mouvement des Femmes. Je cherchais à retrouver le petit groupe et leurs réunions enfumées, désordonnées, chaque semaine. L.P. La conviction féministe a toujours été en moi mais j’en ai constaté la force vers l’âge de 13 ans, un événement m’a imprégnée, encore aujourd’hui j’en ai l’image avec précision. C’était le début des classes, nous attendions dehors une élève a dit que c’était sa dernière année d’études, que pour une femme savoir lire et écrire c’était pas important pour prendre soin des enfants. J’étais certaine qu’elle ne devait pas croire ça. Ma mère m’avait toujours encouragée à faire des études universitaires. Dès l’enfance j’économisais l’argent des cadeaux d’anniversaires dans ce but. J’ai complété trois diplômes. Pendant que je faisais ma maîtrise, j’ai eu mon 1er Prix littéraire pour de la poésie dédiée à mon fils auquel j’ai aussi dédié mon mémoire. Plus tard, dans son cours de français il devait présenter un poète et un poème, il a donc présenté sa mère et la poésie du Prix. J’ai complètement contredit les critères privatifs que l’autre fille avait voulu suivre. J’ai actualisé mon potentiel maternel et intellectuel, je n’ai pas sacrifié des aspects fondamentaux de mon être. Or, j’ai l’impression que le discours féministe sur la maternité correspond à jeter le bébé avec l’eau du bain. F.M. Tout à fait. Vous parlez de poésie. Mon 1er poème je l’ai fait à 26 ans pour parler de la maternité à une femme ambivalente qui m’a ensuite annoncé qu’elle avait eu un enfant. C’est le grand manque du féminisme en France, il n’a pas pensé la maternité qui a été laissée aux conservatrices. On n’est plus la même quand on a eu des enfants. C’est plein de théories sur la maternité mais quand on a des enfants on est dans la pratique. C’est le manque de Simone de Beauvoir, elle a contribué à ce que le féminisme n’ait pas de pensée sur la maternité; elle a insisté sur les aspects négatifs, ce n’est pas équilibré. Elle ne pouvait concevoir une maternité désirée. Quand ça retombe sur la mère seulement qui fait tout, ce n’est pas juste. On est deux à faire un enfant. C’est désolant que les hommes n’assument pas la paternité. Dans aucune culture, aucun mythe, aucune œuvre littéraire le père ne s’occupe des enfants. Ceux qui le font sont les meilleurs hommes. Ils découvrent les tâches humbles. C’est un grand atout du féminisme, une révolution dans l’Histoire de l’humanité. Ces hommes nouveaux, c’est avec eux que j’ai envie de construire le monde de demain. L.P. Vous avez accordé beaucoup d’importance à la sexualité des femmes. F.M. Pour exercer le féminisme, la sexualité est un domaine privilégié et révolutionnaire. Pendant une dizaine d’années avec Le Planning Familial je recevais des femmes, j’allais dans des collèges, des groupes de femmes, pour parler de contraception et d’avortement. Cela a ouvert mon horizon sur la détresse des femmes. Le droit à l’avortement n’est pas reconnu. Or, pour moi, c’est le droit fondamental. C’est l’entrave à notre liberté. Nous sommes punies par là. L.P. L’affirmation du féminisme ne se fait pas sans dangers. L’an dernier, lors d’un atelier mixte le 8 mars, un homme s’est mis à crier à une femme « Ta gueule ». C’était très violent. F.M. C’est surtout au Québec que l’agressivité est frontale. En France, c’est un dénigrement permanent. Benoîte Groult a dit : « le féminisme n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours ». Historienne, j’ai pu constater que ça a toujours existé, on nous accuse d’excès. Il faut faire avec. Ça m’est complètement égal l’opinion de gens que je n’estime pas. Le féminisme n’a jamais été un mouvement de masse mais celui d’un petit nombre de femmes très éclairées. Dans l’Histoire, elles étaient privilégiées par la fortune et l’intelligence mais, toujours, depuis 5 siècles les femmes de pouvoir ont été calomniées. C’est beaucoup plus facile de nous haïr que de nous entendre. On nous calomnie pour notre intelligence et notre sexualité. Notre intelligence est concurrente, notre sexualité dérange. Le désir des femmes est révolutionnaire. Il demande du temps alors que celui de l’homme est rapide, primaire, il est dans la saisie. Les femmes peuvent enseigner le plaisir aux hommes. Or, le temps est révolutionnaire dans notre monde productiviste. On parle de la nuit de noces de Victor Hugo, on raconte qu’il l’a fait 8 fois. Ça veut dire quoi du plaisir de Madame Hugo? Comme 1e fois, c’était pas idéal pour elle. C’est comme pour la prostitution. Combien de kilos de vaseline il faut pour supporter ça? L.P. On prétend souvent, à tort, que le féminisme est contre les hommes. Dans vos écrits et dans votre vie (vous avez eu trois filles et un fils, Raphaëlle, Aurélie, Léonore et Renaud ) vous n’avez jamais été contre les hommes. F.M. Le féminisme a toujours été mixte. Il est contre les machistes. Le féminisme n’est pas le contraire du machisme; le féminisme est une explication du monde, il remplace une religion. Il est porteur d’avenir, d’espérance. Le féminisme est une relation d’amour, il est de l’ordre de l’empathie. C’est être solidaire des autres. C’est un regard d’amour sur les femmes et les hommes. C’est rêver un monde meilleur. On a besoin d’utopies. Le féminisme est un humanisme. Nous sommes des êtres de paroles. Les mots nous relient et nous font du bien. Tisser des échanges, c’est ça être un être humain. Mettre des mots sur la souffrance nous fait progresser. La plus grande souffrance c’est la solitude avec son problème. La solution c’est par les liens, quelqu’un se noie, on lui tend une corde. Je crois que les mots peuvent changer le monde. Nous n’avons que ça comme outil. J’ai inventé le nom « Chienne de garde » pour renouveler le mouvement des Femmes. d’ailleurs je reprend la présidence dans un mois. J’ai changé la politique en France avec mes copines. Maintenant, il n’y a plus d’insultes à l’Assemblée Nationale en France. Alors, je veux m’attaquer à l’idée de l’incompétence des femmes, à une telle accusation envers Ségolène Royal. J’aimerais aussi faire quelque chose pour les jeunes femmes qui sans cesse sont traitées de putes. Avec les mots on peut détruire les monuments. Le génie grec a traversé les siècles. Horace déclarait : « J’ai élevé un monument plus durable que l’airain ». Le poète est plus fort que l’architecte. L.P. Vous avez été très affectée par la mort de l’actrice et scénariste Marie Trintignant. Elle avait eu 4 enfants de 3 pères différents. Elle aimait la poésie. Elle symbolisait la femme nouvelle, libre, amoureuse. Elle a été battue à mort par son compagnon le chanteur Bertrand Cantat. Vous avez réagi, vous continuez à réagir. F.M. Pour la 1e fois, la violence conjugale avait 2 visages célèbres. Elle était féministe, fille de féministe, il était célèbre. On dit que les hommes battent quand ils n’ont pas les mots. Or, il était parolier. Il avait les mots. Il était débordé par les émotions. C’est l’aboutissement du machisme : je t’aime je te bats. On n’apprend pas aux petits garçons que la violence n’est jamais une solution. L.P. On a minimisé sa responsabilité à lui, on a parlé de fait divers, de crime passionnel… F.M. …de drame de la jalousie comme si c’était une fatalité ou comme si elle l’avait mérité. Or c’est politique ce crime. Il s’est emporté, a perdu le contrôle. Sa responsabilité est totale. On juge un acte à ses conséquences. Ce sont des circonstances aggravantes quand on tue la personne qu’on aime. Qu’est-ce qu’on va faire à l’avenir? J’ai interpellé le pouvoir public, que le temps de prison serve à leur faire faire un travail sur eux. Un homme qui a battu, battra. On le sait, ce n’est pas une fatalité, on peut remédier à ça. Que la prison soit un temps de réflexion. Tout ce que nous avons inventé, nous les féministes, avec les groupes de paroles, ça peut apporter à tout le monde. Le féminisme est une parole d’amour. Il n’y a pas d’autres solutions pour vivre que pardonner. Le féminisme c’est intégrer les horreurs, les violences, en faire quelque chose de positif. Le pardon est la solution. Il faut bien qu’on vive ensemble avec le mal. Le jour des funérailles de Marie il a fait une chaleur dangereuse. J’avais un lumbago. Mon compagnon m’a dit qu’il voulait y aller et me représenter, il croyait à la cause. Il est allé. Il est revenu et il est mort ce jour-là. Cantat est responsable de sa mort aussi. J’ai mis trois ans à écrire un livre sur l’acceptation de la mort de mon compagnon, le pardon envers Cantat. Mon livre s'intitule La dernière lettre. Il faut réinsérer Cantat dans la communauté pour que la haine cesse dans le monde. Je lui ai écrit mais il ne m’a pas répondu. Vincent, le frère de Marie, lui m’a écrit, il m’a remercié après mon texte :Qu’attend-on, le prochain meurtre? Regardez, c’est la montre de mon compagnon, je la porte toujours, c’est lui qui me donne l’heure juste. Il faut pardonner sinon on est empoisonné par sa propre haine. À travailler sur la douleur, le calme revient et pour créer il faut du calme. L.P. D’après vous, pourquoi les lois et les systèmes judiciaires découragent-ils les femmes de porter plaintes pour viol? F.M. Alors là je veux donner une leçon de français. On dit « elle s’est fait violer » comme on dit « elle s’est fait couper les cheveux ». C’est volontaire, il y a une contradiction dans les termes, on suppose qu’elle y est pour quelque chose. C’est parole contre parole et on met en doute la parole des femmes. La justice est faite non par des hommes mais par des systèmes machistes qui imprègnent les femmes et les hommes. Elle a été violée, c’est ça qu’il faut dire. Et il faut changer les lois. En France, dans les cas de harcèlement sexuel au travail si la femme ne prouve pas sa cause elle est automatiquement condamnée pour diffamations. Nous sommes dans une époque de malaise. Les modèles sexuels sont typés, traditionnels. Nous avons des problèmes identitaires. Nous sommes pessimistes, nous avons peur de l’avenir, c’est une époque noire pour nos idéaux et on renforce l’homme guerrier. Les féministes ont toujours été des pacifistes parce que le féminisme est un langage d’amour. L.P. J’admire qui vous êtes et ce que vous faites, vous voulez contribuez à changer le destin des femmes et celui des hommes. F.M. Je me considère comme une intellectuelle et une artiste. Je veux changer le monde avec mes livres, mes mots. J’ai inventé des mots : adelphité, ce mot pourrait remplacer le mot fraternité, nous aspirons à l’idéal républicain de Liberté Égalité Fraternité, adelphité, pourrait mieux exprimer l’idée d’une solidarité harmonieuse entre tous les humains, femmes et hommes. J’ai inventé Chiennes de garde et putanier pour les clients des prostituées. Après 37 ans d’action, je souhaite me retirer dans 3 ans. Je veux finir ma vie en écrivant des histoires. Dire JE et qui est le JE, un JE unifié qui se connaît. « Je pense donc je suis ». Le JE qui pense. Ma pensée me crée. Cette pensée là fait de moi un être de justice et d’égalité. Ainsi, un même idéal, le féminisme, de semblables moyens, les mots, une pareille détermination, l’Amour, ont réuni, le temps d’un entretien, la poétesse fascinée et l’historienne fascinante. Il est possible de signer le Manifeste sur http://encorefeministes.free.fr/ ainsi que le Manifeste "Non à la pub sexiste !"sur le site de La Meute http://lameute.fr/index Photo: Léonore Branche |
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