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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 38 • Montréal • 15.10.2007 |
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« Pour que se touchent à nouveau nos regards» Interview avec Gaston Bellemare, président et fondateur du Festival International de la Poésie, Trois-Rivières, Québec Par Iulia-Anamaria Salagor 28 septembre 2007. Une fin de septembre douce. Les feuilles des arbres commencent à tourner au rouge et au jaune, l’air est un peu frais après les premières pluies d’automne. Le vent se glisse parmi les feuilles de papier, avec des poèmes écrits à la main, accrochés comme le linge dans le parc central de la ville. Des poèmes qui s’envolent avec le vent à travers le monde : d’autres restent inscrits sur les murs des maisons, des vers sculptés en pierre comme des témoins de ceux qui sont passés par ici, des auteurs venus de par le monde. Des artistes d’ailleurs se rendent chaque année à Trois-Rivières afin d’amalgamer leurs sentiments dans un tourbillon d’émotions, de couleurs et de chaleur. À la Maison de la Culture de Trois-Rivières, l’ouverture officielle du festival a lieu vers 17 :00 heures : une brève présentation des poètes, des félicitations aux gagnants des prix de poésie (voir plus détails sur www.fiptr.com), des discours, et finalement la promesse, prise dans les vers d’Hélène Dion, devenue aussi le thème de cette année, « Pour que se touchent à nouveau nos regards ». Dans la soirée, j’ai assisté à plusieurs lectures de poésie dans des bars intimes, fière de pouvoir écouter deux de mes conationaux, les poètes roumains Elena Stefoi et Valeriu Stancu. Le lendemain, après une nuit imprégnée de poésie et de musique, j’ai rencontré sur la terrasse du Café Bar Zénob, Monsieur Gaston Bellemare, le Président du Festival, qui m’avoue : « Je suis un peu fatigué, car depuis une semaine je me couche toujours à 4 heures du matin, mais je suis content du début du festival ». Gaston Bellemare a été musicien professionnel pendant 17 ans, puis il s'est engagé dans le monde universitaire, tout en menant une débordante et effervescente activité dans le domaine culturel. Depuis 1996, il se consacre exclusivement à l'illustration et à la défense de la poésie. Poète lui-même, Gaston Bellemare est aussi l'initiateur de La Promenade de la poésie : 300 extraits de poèmes d’amour sur les murs du centre-ville; Monument du Poète inconnu, situé Place de l’Hôtel-de-Ville; des Poèmes d’autobus: 100 poèmes dans les autobus du grand Trois-Rivières; la Maison de la Poésie de Trois-Rivières, inaugurée en 2001, résidence des poètes étrangers. I.-A.S. : Nous sommes arrivés à la 23e édition du Festival. S’il vous plait, racontez-nous les débuts, et comment vous avez eu l’idée d’organiser ce Festival. G.B. : Au début des années ‘80, la poésie ne se trouvait nulle part. Dans toutes les librairies, les volumes de poésie se trouvaient soit dans la dernière rangée, soit dans le plus haut ou le plus bas rayon, le plus loin possible de la caisse. Le même méchant destin était réservé aux poètes dans les médias aussi : pas de poètes à la radio, ni dans les journaux. La poésie était une espèce invisible! Et quand la poésie est invisible il faut faire quelque chose pour qu’elle reprenne sa place, car la poésie doit avoir une place dans la société. Et un jour, à l’Université, j’ai dit à mes étudiants que je ferme la porte et je reviens dans une heure. Eux ne s’’intéressaient pas beaucoup à la poésie, et c’est pour cela que je me suis dit : je vais inventer quelque chose. Je suis revenu une heure plus tard et j’ai dit : « Voilà! Les médias ne sont pas obligés de parler de poésie, car ce n’est pas un sujet d’actualité. Mais si on rend la poésie d’actualité en organisant un événement qui marche et qu’il y a beaucoup de gens qui viennent pour y participer, les médias vont parler de l’événement, et de ce fait, de la poésie ». Nous pensions à l’époque ramasser 300 personnes, pour trois jours seulement, avec cinquante poètes, et une trentaine d’activités. Et c’était tout. Par la suite, nous avons eu 5000 personnes! Là on s’est dit : « Qu’est-ce qu’on va faire? ». On avait de sérieux problèmes, parce que c’était plein, plein partout. On travaillait déjà avec la formule à trois minutes, parce que si on est dans des bars, des cafés, des restaurants – pour moi c’est important d’emmener la poésie là où les gens aiment aller –, il fallait donc trouver un code de conduite, qui permettrait aux gens d’y être heureux, car on ne va pas au restaurant comme à l’église mais pour parler avec ses amis, boire un verre de vin, rire un peu. On a proposé comme code de conduite une lecture de trois minutes, suivie par un entracte de 8-10 minutes pour que le public retourne à ses amis, à son verre. I.-A.S. En tant que participante, j’ai été invitée à remplir un questionnaire… G.B. : Oui, ça nous aide à évaluer l’impact du Festival, à savoir combien de places il y a dans chaque restaurant, quel est le prix de la bière, et combien de personnes s’y rendent à chaque jour pendant le Festival. Par exemple, ici, chez Zénob, c’est toujours plus de monde que des places, en réalité il y a 70 places, mais des fois on est 170 et cette année c’est la première fois qu’on organise des rencontres à midi, et voilà il y a déjà 40 personnes. Ici ils ouvrent d’habitude à 5 heures de l’après-midi. I.-A.S. : Vous avez commencé à rêver à 300 personnes, et aujourd’hui les poètes sont venus d’une trentaine de pays pour réciter leurs poèmes; il y a des expositions de livres en bibliothèques, en librairies, des concours, des conférences, des ateliers d’écriture. Il y a d’autres manifestations semblables dans le monde? G.B. : L’événement a étendu ses tentacules à travers le monde; dans le sens où on a maintenant 12 000 à 15 000 jeunes de 6 à13 ans qui participent à des concours de poésie : ça vient de Moldavie, de Roumanie, du Liban, de Bulgarie, de France d’Égypte, du Maroc, etc. On a un lauréat dans chaque pays, un lauréat par continent, et on a un lauréat mondial. Il y a deux catégories d’âge : 6 à 9 et de 10 à 13 ans. Nous avons des ententes bilatérales; il y a des festivals en Europe, en Belgique, en France, au Sénégal, en Argentine, au Mexique et avec 14 autres festivals à travers le monde. On va tous se retrouver à Moscou le 23 octobre prochain parce qu’il y a une Biennale à Moscou qui est bâtie sur le modèle d’ici. De plus en plus on exporte notre modèle. I.-A.S. : Comment faites-vous pour trouver les fonds pour un événement de telle envergure? G.B.(en souriant): Je peux comprendre que les administrations de la Ville nous aide parce qu’on rempli la ville pendant 10 jours, la municipalité perçoit des taxes de toutes les activités qui se déroulent dans la ville : restaurants, hôtels… I.-A.S. :Est-ce qu’on peut dire que la poésie a sauvé Trois-Rivières, une ville qui est connue maintenant partout dans le monde comme Capitale de la Poésie? G.B. : C’est la culture au complet…On doit cela à la culture, car on a trois collèges et une université dans la ville, au total à peu près 45 000 étudiants, donc ça change une ville. Beaucoup de ces étudiants ont décidé de rester ici dans la ville, on a des ateliers où les artistes sont propriétaires, c’est un phénomène spécifique à Trois-Rivières, la plupart des sculpteurs on leur propre atelier. Pour les peintres c’est la même chose, ils ont un atelier de production avec une galerie. Pour moi c’est très important d’avoir une ville où les artistes se gèrent eux-mêmes. I.-A.S.: J’ai vu des gens qui ont récité dans leur langue maternelle et après en français… G.B. : Il y a beaucoup de traductions, parce que si on ne lit pas aussi la traduction, on rate les émotions de l’autre côté du public. C’est vrai que toute traduction est toujours approximative, mais c’est mieux d’avoir une approximation que rien du tout. On dit au public : « Voilà, on vous donne le sens en français et après le poète vous donnera les émotions dans sa langue ». On est arrivé à cela dans la dernière année, parce qu’au début on a eu des poèmes seulement en français, mais le public a dit: « Est-ce qu’on peut avoir un vers en chinois ou en wallon? » et, finalement, on s’est dit que le public est mûr maintenant et qu’on peut le faire. Il faut toujours attendre que le public soit mûr pour faire quelque chose, sinon, il ne reviendra pas, et sans public il n’y a pas de festival » on fait un festival pour les poètes, mais pour le public aussi. I.-A.S. : Je vous félicite pour votre travail et je vous remercie beaucoup pour votre temps! G.B. : Merci beaucoup et Bon Festival! |
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