![]() |
![]() |
| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 38 • Montréal • 15.10.2007 |
|
Poètes et diplomates Par Felicia Mihali J’ai eu la grande surprise de découvrir qu’à l’aube de son existence, la poésie était souvent associée à la guerre et à la politique. En Angleterre, par exemple, les poètes du XVIe et du XVIIe siècle, tels que John Donne, Thomas Wyatt, Andrew Marvell, Sir Philip Sidney, Edmund Spencer, Thomas Nash, Ben Johnson étaient des militaires ou des diplomates. Il semble donc que ce magnifique art de la parole s’accorde bien avec les rouages de la politique. Comme tout bon discours, la poésie aussi doit être brève et concise : surtout, elle doit plus cacher que révéler. Cette année, pour la première fois je suis allée au Festival international de la poésie de Trois-Rivières qui vient de célébrer 23 ans d’existence. Comme cela arrive souvent, ce festival reste peu fréquenté par la grande masse des lettrés québécois justement parce qu’il est trop à portée. Alors que les gens parcourent des milliers de kilomètres pour y participer, le fait que Trois-Rivières se trouvent à mi-distance entre Montréal et la ville de Québec, séparées par moins de trois cents kilomètres, ne leur donne pas trop envie de se déplacer. Les écrivains des deux métropoles font des mains et des pieds pour participer à n’importe quel évènement littéraire d’outre mer; plus c’est loin, mieux c’est. Sans exagérer, je pense que le public de Trois-Rivières se compose généralement des poètes participants. Le bon côté est l’atmosphère intime qui se tisse lors des séances de lecture, les amitiés et les discussions entre connaisseurs. Le festival joue le rôle d’un cénacle littéraire et d’une université de poésie en même temps, car on apprend tout en apprenant aux autres. À ma grande honte, le fait d’avoir moi-même découvert ce festival se doit au hasard. J’y suis allée principalement pour écouter une poétesse que je connaissais et que je n’avais jamais entendu réciter ses poèmes. Les trois séances auxquelles j’ai participé pendant mon bref séjour m’ont redonné le goût de lire et surtout d’écouter la poésie. Chaque fois que j’entends un prosateur lire ses textes, cela m’ennuie à mourir. Quant à la poésie, elle va beaucoup mieux avec la lecture publique. La poésie porte en elle quelque chose du message messianique, du discours des premiers prophètes qui s’adressaient aux masses. Au Festival de Trois-Rivières j’ai eu la révélation que la poésie transmet beaucoup plus lorsqu’elle est lue à haute voix par l’auteur même, car lui seul est capable de révéler son message profond et secret. Voilà pourquoi un festival comme celui de l’ancienne ville au bord du fleuve Saint-Laurent reste un acte indispensable. Ce festival efface nos peurs d’être inondés par des textes : l’évidence est que malgré la quantité de vers qu’on publie, les véritables poètes sont tellement rares. Quant au festival, pour en apprendre plus, je vous invite à lire l’interview réalisée par Iulia-Anamaria Salagor avec le President du festival, Monsieur Gaston Bellemare. La poétesse que je voulais écouter à Trois-Rivières s’appelle Elena Stefoi. Présentement, elle est aussi l’Ambassadrice de Roumanie à Ottawa, fonction qu’elle occupe depuis 2005. Lors d’une discussion que nous avons eu au Café Bar Zénob j’ai compris pourquoi elle publie si peu. Après plus de vingt ans d’activité littéraire, son œuvre compte cinq recueils de poèmes. Et ce ne sont pas les invitations de publier qui lui manquent. À son avis, comme tout bon discours, un poème doit être travaillé jusqu’à l’épuisement. Les erreurs dans un texte la font souffrir « physiquement », disait elle. Son activité diplomatique la tient encore loin de sa grande vocation. Nous n’avons qu’ à attendre et espérer le temps qu’elle prenne un peu de répit de ses autres activités. Felicia Mihali : Madame l’Ambassadrice, je vous salue d’abord en tant que représentante d’un pays qui a grand besoin de diplomates comme vous. Ensuite, je m’adresse à vous tel que je le fais dans notre correspondance, Stimata Elena (estimée). Parlons d’abord de votre présence au Festival de Trois-Rivières. Je sais que ce n’est pas la première fois que vous y participez. Que pensez-vous de ce festival, de sa place et son rôle dans le paysage littéraire canadien et mondial. Elena Stefoi : Le Festival de Trois-Rivières représente d’un côté un événement littéraire de prestige dans l’espace nord-américain, et d’un autre une institution qui fonctionne déjà depuis 23 ans, se consolidant avec chaque nouvelle édition. Une fois de plus, cette année j’ai été impressionnée par le concept du festival, par la manière d’organisation et de financement, par le programme ainsi que par la diversité de pays et d’auteurs invités. Mis ensemble, tous ces éléments composent une stratégie pédagogique réussie, ayant pour but de cultiver le goût du public à travers l’art, en même temps que de faire la promotion de la langue française et de la beauté des paysages de la province du Québec, ainsi que de la spécificité canadienne dans son ensemble. De plus, tel que remarqué par les officialités fédérales, provinciales et municipales, qui contribuent ensemble au financement de l’événement, ce festival a sauvé pratiquement la ville de Trois-Rivières, en stimulant le tourisme, en offrant de nouveaux emplois, en éveillant l’intérêt des certaines compagnies et en transformant, petit à petit, les habitants de cette charmante ville en adeptes de la poésie.
F.M. Comme je le disais avant, il semble que la poésie ait souvent été pratiquée par des hommes politiques. Dans votre cas, quel est le rapport entre politique et poésie, à part le fait que les deux tiennent beaucoup de l’art de la parole. E.S. De manière générale, je pense que la poésie est une forme d’expression à travers laquelle l’auteur s’auto-représente : la politique est, par contre, une forme d’implication qui confère à l’actant politique - dans des cadres strictement normatifs –, le droit de représenter les autres. Dans mon cas particulier, je me suis depuis toujours intéressée au monde dans lequel je vis ainsi qu’à la manière dont moi, en tant qu’être humain fragile, je pourrais réagir aux réalités environnantes afin de structurer, d’éduquer et de conserver ma propre identité. Mon écriture m’exprime moi-même et personne d’autre, autant en poésie qu’en essais. Je ne suis pas du tout l’adepte de l’idée qu’un auteur doit rêver dans sa tour d’ivoire, tout en attendant que les autres changent le monde pour lui, que les autres engendrent des institutions ou des stratégies culturelles afin de créer une nouvelle image de la Roumanie et de laquelle notre pays a tellement besoin. Tout compte fait, je n’ai jamais fait de politique. Avant ’89, j’écrivais de la poésie pour ne pas être avalée par le système ; après ’89, je suis passée à l’analyse politique dans la presse libre afin de me clarifier le processus d’auto-transformation que je subissais à l’époque, dans le tourbillon ahurissant de la transition.
F.M. Vous avez commencé à écrire dans les années ’80, pendant la pire période du règne communiste en Roumanie. Parlez nous un peu de cette expérience. E.S. Au tout début, j’ai commencé à écrire de la poésie en deuxième année du secondaire, c’est-à-dire dans les années ’60. J’ai débuté au Babillard de l’école, là où l’on affichait les beaux textes des élèves : plus tard, au lycée, j’ai commencé à me considérer une poétesse pour de bon tant que je publiais dans des revues scolaires, je gagnais des prix aux concours provinciaux, et je me faisais remarquer dans les cénacles littéraires ( où je faisais bonne équipe avec mon concitoyen Matei Visniec, qui allait devenir mon collègue à la Faculté de Bucarest, lui optant pour Philosophie, moi pour Psychologie). Entre 1973 et 1983, mes poèmes avaient été publiés un peu partout dans les revues littéraires du pays, primés par certaines publications avec des distinctions qui vous apportaient une certaine notoriété. Toutefois, je n’ai pu publier en volume qu’à partir de 1983, même si pendant sept ans consécutifs j’ai été sur la listes de plusieurs « plans éditoriaux ». Pour le lecteur d’aujourd’hui, la guerre avec la censure n’est probablement qu’une belle histoire. Pour ma génération, cependant, la censure agissait comme une méthode extrêmement cruelle afin de vous amener les pieds sur la terre ferme : chaque individu qui aspirait à une carrière littéraire devait soit vendre son âme, soit trahir ses amis. La censure des textes visait en fait la malformation des consciences des auteurs. Pour tout écrivain, la gloire est un élixir dangereux, et le communisme savait l’offrir généreusement surtout aux faibles. Beaucoup de grands poètes de mon entourage ont été les victimes de cet odieux mécanisme. Par la suite, certains ont payé, succombant à l’alcoolisme, d’autres acceptant de terribles trahisons, ou pire encore, commençant à se haïr soi-même ce qui conduisait inévitablement à l’envie maladive de leur confrères. Quant à moi, j’ai essayé de me protéger en m’isolant dans la carapace dure de l’esprit critique et en exacerbant mon sens d’observation. Mon esprit anti-vedette ne m’a jamais rendu la vie facile ni parmi mes confrères ni dans ma carrière de poète. À partir de 1985, j’avais commencé à comprendre que j’étais « une pièce embarrassante » au sein de la bohème de Bucarest, que les hiérarchies littéraires étaient des constructions artificielles autour de certains groupes d’intérêt et que, finalement, les critères de promotion des talents fabriqués de toute pièce au détriment des véritables talents étaient devenus l’apanage de la politique officielle. J’ai fréquenté le Cénacle du Lundi pendant quelques années sans participer activement aux débats et sans être touchée par la fièvre de la gloire à laquelle succombaient la plupart de mes collègues. Le phénomène me tenait connectée à une certaine réalité, mais je ne m’y suis jamais sentie partie prenante. À un certain moment, j’ai compris que ce n’est pas juste d’écrire de la poésie dans l’unique but de défier le système, mais en réalité la poésie m’a aidée à me découvrir moi-même et à maintenir mon équilibre intérieur. J’ai plutôt choisi de lire beaucoup, d’écrire peu et de publier encore moins. J’ai accepté ma condition marginale, mais je veux croire que je n’ai pas renoncé à moi-même, la vraie. F.M. L’événement ‘89 , à part les changements qu’il a évidemment engendré dans votre vie professionnelle, qu’est-ce qu’il a signifié pour votre art. E.S : En 1989, je me trouvais à une certaine distance par rapport à la scène littéraire, même si mes amis ( et qui le sont restés par ailleurs) étaient des écrivains. En janvier ’90, à côté d’un groupe d’écrivains tenus jusqu’alors en dehors des structures littéraires officielles, j’ai été admise dans l’Union des Écrivains. Deux mois plus tard, j’ai été invitée à joindre la rédaction de la revue culturelle Contrapunct, pour devenir, peu de temps après, son secrétaire général. Cette revue avait été fondée par l’Union des Écrivains dans le but de donner satisfaction postrévolutionnaire, disons, à la Génération ’80. Ces trois premières années de journalisme littéraire ont été des années de liberté, mais en même temps elles m’ont offert de nombreux motifs de réflexion sur les nouvelles réalités engendrées par les changements politiques. J’avais à l’époque 35 ans, et je pense que c’est un âge juste pour exploiter toute forme de liberté car l’individu n’est plus assez jeune pour se laisser tenter par de belles promesses, ni trop vieux pour se tenir à l’écart. La liberté d’expression que j’ai goûté alors m’a portée de la poésie vers l’essai culturel et de là à l’analyse politique. À partir de 1993 jusqu’ en mars 1998 j’ai été la rédactrice en chef de la revue Dilema, éditée par la Fondation Culturelle Roumaine. Je crois d’ailleurs que cet épisode d’éducation culturelle dans un collectif d’exception représente un moment déterminant dans mon évolution existentielle. J’ai, donc, écrit et publié régulièrement, entre 1990 et 1997, des éditoriaux, des analyses, des reportages, des commentaires et des recensions, tant dans la presse quotidienne que dans celle hebdomadaire ou mensuelle. Cela va de pair aussi avec une collaboration quotidienne à la Radio France Internationale et des rubriques hebdomadaires sur les ondes de Europe Libre et BBC. Toutefois, lorsque le hasard m’a conduite vers le Ministère des Affaires étrangères, j’arrivais à la conclusion que ces premières sept années paradisiaques, lorsque personne n’avait essayé d’influencer mes opinions ou de censurer mes textes, tiraient leur dernier souffle : la presse roumaine dans son ensemble allait inévitablement franchir le seuil de « l’économie de marché », avec ses rigueurs, ses partisaneries et ses intérêts cachés. F.M. Les écrivains de partout sont de plus en plus inquiets en ce qui concerne l’avenir du texte écrit et imprimé, vu l’avènement de l’Internet et d’autres médias. Partagez-vous le même pessimisme? E.S. Je suis d’accord que le texte imprimé perd, malheureusement, devant le tout-puissant Internet et que l’humanité entière tend vers une superficialité de plus en plus évidente. « La navigation » est une méthode de te maintenir à la surface, alors que la lecture t’oblige à plonger dans les profondeurs du texte. Mais pourquoi me lamenter, lorsque moi-même, après avoir cru des décennies d’affilés que je ne serais pas capable de m’exprimer autrement qu’à l’aide d’un crayon bien taillé et d’une feuille blanche de papier, je passe maintenant des heures et des heures devant mon ordinateur? F.M. En ce qui concerne le paysage littéraire roumain, quels sont les auteurs qui retiennent votre attention? E.S : Je lis encore certains des auteurs que je lisais dans les années ’80 - Mircea Cartarescu, Carmen Francesca Banciu, Ion Grosan, Marta Petreu, Matei Visniec, Carmen Firan, Ion Muresan, Ioana Craciunescu, Ion Mircea, Dinu Flamand, Grete Tartler, Mircea Ivanescu ou Ioana Ieronim. Je m’intéresse aussi aux auteurs arrivés plus tard sur la scène littéraire, tels que Simona Popescu, Caius Dobrescu, Ioana Nicolaie, Rodica Draghincescu. Toutefois, je relis toujours avec joie et reconnaissance les deux grands poètes qui ont marqué ma vie, Nichita Stanescu et Gellu Naum. F.M. Je vous remercie beaucoup pour le temps accordé, et je vous souhaite beaucoup de succès dans votre activité diplomatique et littéraire. |
| Littérature | Poesie | Essai | Prose | Livre | Politique | Arts Vis | Événements | Archives | Musique | Contact | Interview | ||||
Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés |
|||||||||||||||
|
|