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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 38 • Montréal • 15.10.2007 |
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Cinémania Par Lucie Poirier Mauvaise foi : Accommodements raisonnables Pour sa 1e réalisation, l’acteur Roschdy Zem aborde des thèmes d’actualité : les tensions multi-ethniques, les accommodements raisonnables, les droits des femmes, les conflits engendrés ou exacerbés par les pratiques religieuses. Roschdy Zem joue le rôle d’Ismael, musicien musulman qui après 4 ans de relation avec Clara, psychomotricienne juive, apprend qu’il va être papa. Chine et Japon, Palestine et Israel, le film évoque les drames internationaux pendant les appréhensions, les manigances, les illusions de Clara et Ismael qui annoncent l’heureux événement à la famille et aux amis dont les réactions oscillent entre l’incrédulité, la résignation, l’inquiétude. Peu à peu, le couple est envahi par des rituels, des traditions, des opinions, des fêtes, des symboles : Ramadan, Pesah, mezouzah… Et la circoncision? Dans un sondage entre amis, on se demande : « tu préfères qu’on te la coupe à 8 jours (pratique juive) ou à 8 ans (pratique musulmane)? » L’un des hommes répond : « Jamais ». Milou, un ami juif, déclare : « si je sors avec une juive, j’ai l’impression de coucher avec ma sœur », « moi aussi quand je sors avec une musulmane » lui réplique Ismael. Le personnage de Mounia, sœur d’Ismael, cristallise les aspirations des femmes aux prises avec le poids des traditions certes mais aussi celui de la misogynie qui caractérise toujours les religions quelles qu’elles soient. Elle abhorre le rose, a envie de jouer au soccer (sans voile), étudie et doit se débrouiller avec les attentes de sa mère qui veut la voir épouser un musulman. Clara et Ismael pourront-ils aboutir leurs intentions malgré les obstacles, maintenir leurs volontés à travers les circonstances? Engueulade, séparation, renouement, dispute, clinique d’avortement. Naîtra t-il l’enfant de l’espoir, de la coexistence, de la coopération? Zem procède par gros plan serré des visages à la fin du film quand, après des anecdotes et des péripéties, l’enjeu devient vital. Le titre induit déjà les dangers qui guettent le couple tentant de satisfaire les autres et de répondre aux dogmes. Zem a procédé avec délicatesse et respect, évitant les impositions dans lesquelles Yvan Attal s’était malencontreusement embourbé lorsqu’il avait tourné Ma femme est une actrice en 2001 et dont il devrait nous infliger le « remake » américain; la suite du mariage était conditionnelle au fait que le mari soumette son fils aux coutumes liées à la circoncision. Les Roméo et Juliette du 21e siècle triompheront-ils des tragédies qui les menacent? Le père de Clara, lucide, les prévient : « Vous allez en souffrir quotidiennement. Est-ce que vous êtes prêts à le vivre ? » Mauvaise foi France / Belgique réal. Roschdy Zem int.Roschdy Zem, Cécile de France, Pascal Elbé 2006 88 min. Dimanche 11 novembre - 14h30 au cinéma Impérial Pour informations : www.cinemaniafilmfestival.com
Le Grand Meaulnes : Charme classique Après l’adaptation sublime de Jean-Gabriel Albicoco en 1967 avec la belle éthérée Brigitte Fossey, Jean-Daniel Verhaeghe a scénarisé et réalisé Le Grand Meaulnes, roman classique, romantique, prenant et inoubliable d’Henri Alain-Fournier avec des dialogues superbes de Jean Cosmos. « L’arrivée d’Augustin Meaulnes fut pour moi le début d’une vie nouvelle » admet François Seurel, jeune étudiant à Sainte-Agathe, en France, en 1910. Meaulnes exprime aussitôt le sens de son existence en déclenchant des feux d’artifices : éclat, merveilleux, éblouissement, fugacité. Il a des airs supérieurs, ne répond pas, fugue. La scène de son sommeil interrompu près de la lune dans le lac relève du pur romantisme. « L’absence d’Augustin me le rendait plus proche » constate François qui espère son retour. Meaulnes revient pour dormir sur son pupitre et pour éluder les questions. Un gros plan des ombres sur son visage précède son arrivée à la fête des futurs mariés. Il rencontre Yvonne de Galais qui lui déclare « changer les gens qu’on aime c’est perdre ceux qu’on aimait » et son frère Franz que sa fiancée vient d’abandonner. Meaulnes promet de la lui ramener. De retour à Sainte-Agathe, avec François, il entreprend de retrouver le château de la fête. Les recherches dans la campagne, filmées dans une lumière dorée qui traverse les arbres, rappellent les scènes feutrées du réalisateur Jean-Gabriel Albicoco. François retrouve Yvonne et Augustin ramène Valentine, la fiancée de Franz. Celui-ci se consacre à l’aviation avec l’Excelsior et son rêve n’est pas d’aller plus loin mais plus haut avec son appareil métaphorisant la montée, la tête dans les nuages, l’inaccessibilité du rêve. Comme Yvonne est inaccessible pour François qui en est devenu amoureux et qui recueillera ses dernières paroles : « Nous sommes tous si maladroits avec le bonheur ». Le réalisateur s’est éloigné considérablement du roman dont il donne quand même le goût de la lecture, ou de la relecture. Aussi, le film nous fait découvrir le jeune homme qu’est devenu Jean-Baptiste Maunier, le petit prodige du film Les Choristes. De plus, en voyant ce rappel des grands classiques romantiques, on se prend à rêver d’une nouvelle adaptation d’Adolphe de Benjamin Constant. Le Grand Meaulnes France 2005 réal. Jean-Daniel Verhaeghe int. Jean-Baptiste Maunier, Nicolas Duvauchelle, Clémence Poesy, Jean-Pierre Marielle. TVA films distribue le film au Québec Pour informations : www.cinemaniafilmfestival.com
Nos retrouvailles : la douleur du fils Pour son 1er scénario et sa 1e réalisation, David Oelhoffen a développé une relation père-fils dans la médiocrité, la manipulation, la criminalité. Marco (Nicolas Giraud) retrouve Gabriel, (Jacques Gamblin), son père, qu’il n’a connu que par intermittence. Minable, raté, faible, Gabriel entraîne son fils dans l’illégalité. Sur cette trame père manipulateur, exploiteur, menteur et fils docile, subjugué, peiné, Oelhoffen filme des gros plans de pores de peau, de nerfs du cou, de sueur sur la nuque. Il insert des personnages, des objets, des pauses-cigarettes, des somnolences dans le métro, parfois le temps d’une seule scène, pour témoigner de la détresse sociale, de la misère des travailleurs, de l’accablement des pauvres. Oelhoffen introduit l’envers du père idéalisé et décevant, le personnage du père idéal et fiable, le veilleur de nuit; l’occupation déjà signifie celui qui veille, attentionné, protecteur et bon. Jacques Gamblin et Nicolas Giraud rivalisent de talent : Gamblin impressionne par ses brefs regards exprimant ses stratégies minables alors que Giraud charge ses regards fuyants de tension et de sensibilité retenues. De plus, Jacques Spiesser travers le film avec une présence remarquable de justesse dans un personnage banal, ordinaire mais essentiel comme sont indispensables les gens du quotidien. La démonstration de l’échec, de la déchéance et de l’impossibilité relève de l’acuité psychologique et de la maîtrise cinématographique. Une œuvre aussi forte et habile que fine et délicate. Un film solide sur la fragilité de l’être. Des débuts extraordinaires pour Oelhoffen. Nos retrouvailles réal. David Oelhoffen. Int. Jacques Gamblin, Nicolas Giraud, Jacques Spiesser. 99 min. 2006 France. Dimanche 11 novembre 12 :30 au cinéma impérial Pour plus d’information : www.cinemaniafilmfestival.com
Nouvelle chance : tendresse de femme Avec le film Nouvelle chance, Anne Fontaine convie le public pour un hommage à Danielle Darrieux. Elle filme la comédienne et chanteuse avec une tendresse chargée de respect, d’attention et même d’affection. Sa caméra lente et alerte trace un parcours qui ressemble parfois à celui du documentaire; cette dynamique particularise la scène de l’audition du disque de vinyle laissant entendre Darrieux alors qu’elle chantait Fascination, gros plans et mouvements alternent avec douceur et sincérité. Anne Fontaine s’inspire des arts scéniques, cinématographiques et picturaux : elle commence son film avec une pièce d’inspiration japonaise, présente un extrait de Milady réalisé par Josée Dayan et filme le tableau L’Annonciation. Augustin, interprété par Jean-Chrétien Sibertin-blanc, monte un spectacle à partir de la pièce Les Salons; pour incarner Madame du Deffand, il demande à Odette (Danielle Darrieux) qui se décrit comme « un corps de 100 ans et une tête qui n’a pas 20 ans » et pour Julie de Lespinasse, il pêche (littéralement avec un filet dans la piscine du Ritz) la sirène filiforme Bettina (Arielle Dombasle). La grande dame rencontre la svelte vamp. Anne Fontaine sait filmer les entretiens de femmes, elle l’a prouvé avec Nathalie et le reconfirme avec Nouvelle chance. Son personnage d’Augustin, incarné avec une remarquable dignité par Jean-Chrétien Sibertin-Blanc, montre avec exactitude les démarches de quêteux, de solliciteur, d’entremetteur de quémandeur qui incombent aux artistes épris d’idéaux de qualité pour obtenir du soutien financier, matériel et personnel. Certes, Fontaine excelle dans le scénario, la mise en scène, le dialogue mais surtout elle parvient à toute fin à insuffler en nous à l’égard de Danilelle Darrieux qui chante du Charles Trenet une infinie « fascination ». Une femme a filmé une autre femme en révélant avec délicatesse la beauté de son âge avancé. Jamais, une telle vénération n’est exprimée, sauf dans de rares œuvres. Fontaine rejoint donc les cinéastes exceptionnels Jean-Luc Raynaud avec L’art de vieillir et Agnès Varda avec Jacquot de Nantes. Hélas, le film est très mal publicisé : l’affiche le trahit et la description achève de le démolir, alors que dans le film on assiste aux répétitions des phrases classiques d’un texte écrit au Siècle des Lumières, une comédie burlesque est annoncée. Mais il n’empêche que Fontaine a su exprimer son appréciation des beaux textes, du langage raffiné. Un film magnifique dédié à une forme d’amour rare. Nouvelle chance réal. Anne Fontaine int. Danielle Darrieux, Jean-Chrétien Sibertin-Blanc, Arielle Dombasle. France 2005 90 min. Pour plus d’information : www.cinemaniafilmfestival.com
Le candidat avec Niels Arestrup
Niels Arestrup, comédien de longue date, a scénarisé en 2003 et réalisé de mai à juillet 2006 son 1er film : Le candidat. Je l’ai rencontré pendant le festival Cinémania lors de la Première Nord-américaine de ce film où la naïveté peut rapidement basculer dans l’amertume. Pour décrire son long-métrage, il déclare : « C’est un film sceptique. J’ai toujours été sceptique par rapport à la politique et paranoïaque. J’étais parano de naissance. » Le personnage principal du film d’Arestrup, Michel Dedieu, un candidat en fin de campagne électorale, prépare un débat qui l’opposera à l’adversaire que les sondages donnent gagnant. Les gros plans d’une montre dispendieuse, du chauffeur, des belles jambes de femme, des verres à vin, des couloirs d’un château, témoignent d’une vie de luxe et de puissance. « Je voulais que l’environnement soit beau, le directeur-photo a fait un travail d’élégance, explique Arestrup. Les mécanismes qui font la politique sont les mêmes depuis la nuit des temps; la notion de richesse, de luxe, contraste avec la noirceur de certains personnages. En effet, les personnages sont mesquins (Sam depuis des mois exaspère son épouse en la baisant tout en critiquant la campagne et les conseillers), ou inquiets (Nadia la communicatrice pleure en parlant à sa mère des critiques que Sam lui a faites) ou désemparés (Laura se fie à l’alcool, Christine, aux médicaments, Édouard, à la bouffe compulsive et Michel défaille soudainement). Arestrup ne lésine pas sur l’hypocrisie, le mensonge, la traîtrise. Que peut-il rester de sincérité, d’idéal, de réalité dans un tel contexte? « Ce film est une réflexion sur la difficulté d’être soi-même, d’arriver à échapper à tout ce qui fait pression sur soi. C’est ce thème qui m’intéressait : ne pas se perdre. Est-ce qu’on peut encore être un peu soi-même quand on subit des pressions pour entrer dans le monde? J’ai de l’inquiétude par rapport à un petit espace qui nous est apparent et un grand espace qui est off the record » Michel Dedieu est vulnérable parce qu’il est doux, discipliné; il est la chèvre qu’on va sacrifier sans regret. Arestrup en fait un personnage encore intègre malgré le milieu. C’est sa conviction qu’il a choisi d’exprimer; il a la certitude que nous participons pleinement à ce qui arrive dans le monde, que la guerre est toujours une défaite, qu’on se trompe quand on ne décide pas et que la mondialisation nous appelle à partager. En quoi son expérience de comédien a –t-elle influencé sa critique des politiciens? « En tant que comédien je regarde les politiques et je suis tenté de voir la non-sincérité, l’apparence qui fonctionne très bien. Le 1er argument de vote c’est parce que le candidat ou la candidate est sympathique. Donc être sympathique est plus important que le programme. Cela me fait peur. » Conscient justement de ce règne de l’apparence, de la jeunesse, de l’immédiateté, Arestrup ajoute « J’ai beaucoup de chance d’avoir pu faire un film à un âge aussi avancé ». En voyant et en applaudissant son film foudroyant et superbe, aux images belles montrant des procédés sales, le public aussi a beaucoup de chance qu’il ait aboutit son projet et qu’il participe ainsi à une démystification nécessaire en cette ère de manipulation rapide. Le candidat réal, scén Niels Arestrup, Int. Yan Attal, Niels Arestrup. France. 2006, 95 min. Dimanche 11 novembre 2007 à 20 :30 Film de clôture du festival Cinémania au cinéma Impérial Pour informations : www.cinémaniafilmfestival.com
Suzanne : le dernier amour Quand Frank découvre le corps de Madeleine, son épouse, déchaussée, sur le sol, il caresse son pied pâle. Il est l’homme qui ne peut vivre sans une femme, sans sa femme qui quelques jours avant son décès lui exprimait encore le désir qu’elle avait de lui. Elle enseignait le piano, lui le grec et le latin. Leur fils était mort dans l’explosion d’une bombe. « Nous avons surmonté le mal, nous ne l’avons pas rendu » disait Frank. La réalisatrice et scénariste Viviane Candas a filmé un univers de livres, de sculptures, de peintures en 21 jours de tournage avec des comédiens âgés et avec des enfants. Elle a essaimé ses dialogues de phrases magnifiques : « Lire ça aide à vivre », « Le père c’est le miroir des femmes jusqu’à ce qu’elles se trouvent plus jolies dans un autre » « Madeleine… elle s’est transformée en une onde musicale ». Son parcours rappelle celui de Grant (Gordon Pinsent) mari de Fiona (Julie Christie) souffrant d’Alzeimer dans Loin d’elle , 1er film de la jeune canadienne Sarah Polley et ressemble à celui de Michel (Yves Montand) dans Clair de Femme de Costas Gavras d’après le roman de Romain Gary quand il déclarait à Lydia (Romy Schneider) « Certains hommes peuvent vivre sans une femme, pas moi, pas moi ». Frank traîne sa détresse, sa colère, son désarroi jusqu’à sa rencontre avec Suzanne. Dans le lit, se caressent la peau jaunie du monsieur de 70 ans et la chair pulpeuse de la femme potelée. Viviane Candas a rompu avec les stéréotypes, la porno et les clichés; elle proclame l’érotisme, l’amour, la sensualité et surtout le bonheur, la joie, l’épanouissement. Frank et Suzanne s’insufflent le plaisir de vivre. Dans l’appartement de Frank et Suzanne, à nouveau on chante, on danse, on boit, on cuisine, et Frank constate : « Le dernier amour est le plus beau ». Viviane Candas a réalisé un film merveilleux, une douceur palpable, délectable, respirable, un don d’humanité, une rareté dans la thématique et le traitement cinématographique. Suzanne réal, scén Viviane Candas Int.Patrick Bauchau, Christine Citti, Jean-Pierre Kalfon France, 2005 92 min. Pour informations : www.cinémaniafilmfestival.com
Naissance des pieuvres : le monde des filles Les émois de l’adolescence, la fragilité de la confiance en soi, l’expectative et la déception, les tentatives et les rejets, la suprématie de l’opinion des autres, faire semblant, faire croire, simuler, dissimuler. Ressentir. Ressentir des émotions, des sensations. Avoir peur, avoir mal, avoir envie, découvrir les affres et les forces du désir. La douceur et la cruauté des autres, de l’autre. Dans Naissance des pieuvres, avec éminence, délicatesse, authenticité, vérité, pureté la scénariste et réalisatrice Céline Sciamma a montré le monde des filles avec ses secrets, ses angoisses, ses larmes, ses sourires, et son entraide exceptionnelle. Cet âge est peut-être le seul où l’intensité est vécue avec autant d’abandon, de chavirement et de profusion. Les seins qui augmentent, l’hymen qui préoccupe, la réputation qu’on se donne ou nous inflige, la confrontation entre l’intimité et la relation, ce qui est préservé et ce qui est consenti, ce qui est choisi et ce qui est contraint, l’adolescence des filles, mystérieuse depuis le début de l’humanité est exprimée par Sciamma à travers les personnages de Marie, taciturne mais déterminée, Anne, troublée mais audacieuse et Floriane, convoitée mais malheureuse. Pour elles, la nage synchronisée changera tout. Et pour la cinéaste, elle permettra de filmer sous l’eau les mouvements inconnus des nageuses, métaphore de cet univers qu’est celui des filles, la différence entre ce qui paraît à la surface et ce qui s’agite en profondeur. Le retour à l’eau sera pour Marie et Anne la découverte de leur équilibre commun alors que Floriane restera seule et désirable. Les films qui nous apprennent des vérités cachées sont rares, avec Naissance des pieuvres, son 1er long métrage, Céline Sciamma a fait un film unique, un constat délicat et sensible des confusions multiples et profondes de l’adolescence telle que vécue par les filles. À quand un film sur la sensibilité des garçons? Ils sont si mal représentés au cinéma, toujours réduits au stéréotype de l’abrutit sportif, buveur et obsédé par le sexe. Nous montre t-on d’eux ce qu’ils sont ou ce qu’on veut qu’ils soient, des fêtards violents sans capacité sentimentale ni aptitude intellectuelle? Ce que l’on catégorise « film d’ado » oscille entre l’humour et l’horreur. Est-ce vraiment un résumé de l’adolescence, est-ce réellement un portrait de l’adolescent? Naissance des pieuvres, naissance sur grand écran de trois jeunes actrices capables d’assumer des scènes d’appréhensions, de troubles, de peines avec naturel, modération et sincérité, naissance d’une scénariste et réalisatrice extraordinaire qui, sans vulgarité, sans brutalité, sans concupiscence, nous a fait entrer dans le vestiaire des filles. Naissance des pieuvres Scén. Réal. Céline Sciamma Int. Pauline Acquart, Louise Blachère, Adèle Haenel. France 2006 85 min. Pour informations : www.cinemaniafilmfestival.com Le Festival du Film Roumain vu par Lucie Poirier Par Lucie Poirier The tube with a hat: être enfant en Roumanie L’aspiration fervente et fébrile d’un petit garçon suscite rapidement un phénomène d’identification, un élan d’attachement et un stress d’inquiétude Dans The tube with a hat de Radu Jude, projeté uniquement le 2 novembre, l’enfant réveille son père dans la maison où la pluie s’introduit malgré les efforts pour colmater le toit. Il faut partir, ce doit être maintenant, on va y aller, pas dimanche prochain, parce c’est aujourd’hui le film de Bruce Lee. Sous la pluie, le père et le fils transportent l’énorme et lourd téléviseur enrobé dans une feuille de plastique et une couverture. Ils marchent sur une route, dans un champ, trouvent une planche pour passer au-dessus d’un ravin, font du pouce, prennent le bus, le père donne un montant au chauffeur en lui disant d’oublier les billets.(1) Chez le réparateur, tout se complique parce qu’il n’a pas la lampe nécessaire, celle avec un petit chapeau dessus. Le père va en chercher une chez le monsieur à coté du cimetière. Retour. Sur le pouce, dans le bus, à pied. Il est tard, le film a déjà débuté. Le père, épuisé, s’effondre dans la boue avec le téléviseur, se relève, devant son fils aussi consterné que désolé, et continue. À la maison, le téléviseur ne fonctionne pas, le père farfouille un peu en ouvrant l’arrière de la grosse télé ancienne, l’image apparaît, l’enfant devra s’en contenter, c’est un documentaire sur les montagnes enneigées. Radu Jude a réalisé ce film en 2006. Avec une caméra attentive, un rythme patient, il signifie la misère qui perdure, la précarité qui brime, les manigances qui incombent à la volonté de s’accommoder, de se débrouiller, de survivre. Le rêve fragile d’un enfant est confronté à des exigences énormes auxquelles son père tente de répondre. Avec ce court-métrage de 23 minutes, Radu Jude a condensé un portrait émouvant, réaliste et attendrissant de la Roumanie avec ses travailleurs, ses ménagères et ses enfants à travers cette petite famille courageuse. Un film magnifique. Les courts-métrages sont souvent les oubliés des articles relatant les festivals alors qu’ils s’avèrent parfois des bijoux précieux. Mardi le 6 novembre, le 3e programme des courts-métrages permettra de voir deux films réalisés en 2003 et 2004 par Corneliu Poromboiu dont 12 :08 à l’est de Bucarest, son 1er long métrage, clôturera le festival jeudi le 8 novembre à 21 h. et un court-métrage de Cristian Nemescu, jeune réalisateur décédé alors qu’il achevait son 1er long-métrage California Dreamin’. Des réalisateurs ont su avec perspicacité évoquer les réalités qui concernent les femmes pour lesquelles les divers systèmes politiques sont toujours plus difficiles. Elles sont les grandes perdantes, les plus accablées, les moins avantagées malgré leurs besoins spécifiques tel qu’on le constatait lorsque, dans les films 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu et Les fiancées de l’Amérique de Nicolae Margineanu, était rappelée la loi de 1966 empêchant l’avortement et ayant entraîné la mort de 500,000 femmes à la suite d’avortements clandestins. Y a t-il des réalisatrices en Roumanie qu’on laisserait témoigner de leurs conditions de vie? Otilia-Sorina Tunaru, l’une des organisatrices du Festival du Film Roumain, me confirmait que c’est toujours plus difficile pour les femmes. Les cinéastes de Roumanie savent refléter la réalité de leur pays à travers la sensibilité et les tourments, la détermination et les efforts qui particularisent les gens de ce peuple fascinant. Festival du Film Roumain à Montréal au cinéma du Parc Pour informations : (1) Cet aspect de l’économie roumaine est mentionné aussi dans 4mois, 3 semaines et 2 jours réalisé par Cristian Mungiu; vous pouvez lire mon analyse de ce film sur terra nova.
The beheaded rooster : Dilemme Le 23 août 1944, la Roumanie met fin à son alliance avec les Nazis; la population allemande sur son territoire est tiraillée entre l’allégeance allemande et l’adhésion aux Alliés. À Fagarash, petite ville de la Transylvanie Roumaine, se répercutent les conséquences de la décision radicale. Un jeune gradué de 16 ans, Félix, invite sa copine Gisela, son meilleur ami Hans Adolf avec sa copine Alfa Sigrid à une célébration appelée « Exitus »; cette tradition, qui se perpétue depuis 800 ans, marque la fin des études. Pendant la fête, un coq décapité, symbole de malheur, est jeté sur le plancher. Radu Gabrea, le réalisateur de The beheaded rooster, nous ramène en 1934 quand la vie est paradisiaque et que le prophète du village, Master Mailat, annonce aux 4 enfants la fin des amitiés. Nouvelle ellipse chronologique, en 1940, le nazisme se répand, et pour des Juifs dont Gisela et son père projectionniste, la vie devient difficile. Mais, les gens croient que l’influence antisémite ne sera que passagère. 1941, Les jeux deviennent entraînement militaire. Les jeunes découvrent l’amour et la guerre : pour Félix et Hans , la sexualité s’expérimente entre eux et avec leurs copines. Juifs, Gypsies, Hongrois, Roumains qui s’étaient côtoyés jusqu’alors deviennent ennemis. 1943, Félix et Hans compétitionnent pour exceller dans leur troupe. Mais Félix est de plus en plus déstabilisé par les événements, Master Mailat le conseille : « In the end love is what counts . Remember that ». 1944, Félix et Hans deviennent des adversaire pour obtenir l’attention de Alfa Sigrid jusqu’à ce que Félix revoit Gisela qui vit recluse. Hans dénonce Félix, il trahit sa confiance en divulguant des confidences amicales. Félix l’invite quand même à son Exitus. Ce soir-là les Allemands bombardent la petite ville. Le malheur symbolisé par le coq décapité s’est réalisé. Radu Gabrea nous apprend ces faits inconnus : des 250,000 allemands vivant en Roumanie avant la 2e guerre mondiale, il n’en reste que 17,000. Avec son film, le cinéaste ouvre la question de l’identification aux ancêtres versus à la nationalité. Pour les Allemands de Fagarash, le dilemme a été crucial. The beheaded rooster Roumanie-Allemagne réal Radu Gabrea 100 min. v.o. allemande avec s.-t. anglais Festival du Film Roumain à Montréal au cinéma du Parc Vendredi 2 novembre 2007 à 19 :00h Pour informations : California Dreamin’ : stratégies américaines Alors qu’il était dans un taxi le 24 août 2006, le jeune réalisateur Christian Nemescu est décédé laissant une version de 155 minutes de son film California Dreamin’ qui sera présenté lors du 1er Festival du Film Roumain à Montréal. Déjà, le film s’est mérité le Prix Un certain regard à Cannes. Avec une alternance de séquences en noir et blanc pour le bombardement d’une maison en Roumanie en 1944 et de scènes en couleurs pour l’arrêt forcé d’un train dans le village de Capalnita en mai 1999, un obus non-explosé et fabriqué en Californie symbolise la menace cachée dans une cave. Dans la poésie d’Andreï qui déclare à Monica « Tu es douloureusement belle », l’inutilité de la grève des manufacturiers, la pauvreté des Gypsies qui volent du charbon et l’immuabilité des vaches sur la route, un train militaire, avec des Américains transportant un radar sous les ordres du Capitaine Jones (Armand Assante), est stationné pour des raisons bureaucratiques par le chef de gare, le père de Monica, Doiaru (Razvan Vasilescu). Le maire du village veut séduire les Américains pour qu’ils investissent dans son bled; quand il constate que Jones refuse d’aller avec une jeune fille, le maire lui-même s’offre au Capitaine qui n’a qu’une idée : faire repartir le train.
Les étudiantes aussi sont pâmées devant les soldats américains. Constatant que le temps passe sans règlement de la situation, Jones s’adresse aux villageois dans un discours politique. Il prétend qu’il faut s’unir pour détruire Doiaru, il est l’ennemi de tous et avec l’aide de Dieu, il sera anéanti. Sous la directive de Jones, la foule scande « Unis ». Alors s’amplifient des batailles, Doiaru est poignardé, des gens crient : « Il faut appeler les Américains »; eux, qui ont attisé les tensions, sont appelés à la rescousse comme des sauveurs. En fait, ils ont repris leur train et s’éloignent pendant que continuent les combats dans le village. Jones fournira un radar opérationnel deux heures après le cessez-le-feu du Kosovo. Christian Nemescu a démontré l’efficacité des stratégies américaines : manipulation des mentalités, galvanisation des foules, direction des forces ennemies qui se retournent contre elles-mêmes. Jones n’a pas utilisé d’armes, ni aucune force physique, il a influencé les esprits et, dans la gravité du conflit, il est devenu le messie. Nemescu a étalé le fonctionnement de la politique américaine; à travers l’Histoire, de Néron à Hitler, ces vils procédés ont été maintes fois repris. Le mérite du réalisateur est de l’avoir démontré, prouvé, clairement. Nemescu savait tourner des scènes intimistes et des plateaux grandioses, des gros plans tremblants et des ensembles larges. Son mélange des genres ajoutait un détail authentique aux apparences fallacieuses. De sa brève carrière, il aura laissé un inestimable héritage. California Dreamin’ de Christian Nemescu d’une durée de 155 min. sera présenté lors du Festival du Film Roumain à Montréal au cinéma du Parc vendredi 2 novembre à 21 :00h Festival du Film Roumain à Montréal au cinéma du Parc Pour informations :
Le papier sera bleu : nuit de confusion Un char d’assaut, une longue attente, deux hommes courbatus en sortent pour fumer une cigarette. Il sont fusillés par d’autres militaires. Exemple de la confusion qui sévit en 1989 lors de la poursuite, de l’arrestation et de l’exécution du tyrannique despote roumain Nicolae Ceausescu dans la conjugaison d’insurrections civiles et d’actions militaires. Le lieutenant Neagu et le milicien Costi patrouillent dans le char d’assaut. Des gens se réjouissent en défilant dans la rue pendant qu’on annonce des tirs et des morts aux locaux de la télévision roumaine nationale. Quittant la patrouille pour aller combattre, Costi se rend en métro aux locaux de la télé en croisant un pépère avec son sapin de Noël. Simultanément, la patrouille dans le char d’assaut regarde une carte pour essayer de se retrouver dans la ville. On constate « On ne sait jamais ce que le futur nous réserve », on scande « À bas le Communisme ». On entend les tirs, on court, on crie, on fusille, on s’engueule, et, parfois, on reçoit une balle. L’officier de la marine donne des ordres à l’armée, l’armée suspecte la milice, le mot de passe est changé : « Le papier sera bleu ». Par endroits, les lignes téléphoniques sont coupées, l’eau est empoisonnée, la radio, déréglée mais, malgré l’incohérence infinie, la télé fonctionne. Les scènes de la famille en pantoufles à 3 heures du matin alternent avec les ordres contradictoires des officiers. C’est la révolution, c’est la guerre, c’est la préparation des escalopes pour le Jour de l’An, c’est l’aube qui point sur les baisers des amoureux, c’est la chanson « Lambada » à la radio. Le talent du réalisateur de Le papier sera bleu , Radu Muntean, réside dans cet amalgame de tournages précis, descriptifs, accompagnateurs et de situations troubles, désordonnées, exaltées, concentrées en une nuit. Le calme et la patience du cinéaste contrastent avec le désarroi et l’excitation des divers protagonistes. La lenteur de l’observation accentue la précipitation du chaos. L’ellipse narrative finale de Muntean relève d’une forte habileté dramatique, nous ajoutons la conclusion, déjà divulguée, à la suite des événements. Nous connaissions le destin des personnages, nous en savons la cause Dans une réalisation sensible, Muntean a montré la confusion, la brutalité et la folie qui ont pourtant côtoyé un rêve de liberté. Le papier sera bleu Réal. Radu Muntean Roumanie 2006 95 min. v.o. roumaine avec s.-t. français Festival du Film Roumain à Montréal au cinéma du Parc Dimanche 4 novembre à 19 :00h Jeudi 8 novembre 19 :00h Pour informations : Les fiancés de l’Amérique : Mensonges et vérité
Malgré les rires, les embrassades et les blagues, la tension ne diminue pas lors d’une rencontre réunissant Maria, son amie Sanda, leurs compagnons et leurs enfants. Maria était hôtesse de l’air et amoureuse de Radu. Elle a fuit la Roumanie. Radu, qui devait la rejoindre en Amérique, s’est marié à Sanda; ils sont les parents d’Irina. Dans un plan de réconciliation, Sanda a invité Maria, son fils Petru, son compagnon Willy et sa mère Eliza dans leur maison à la campagne au bord d’un lac. Site magnifique pour des échanges vitrioliques. Les mœurs et les comportements distinguent les hôtes et les invités. Le réalisateur révèle les difficultés d’acceptation et d’entente chargés d’amertume et de ressentiment. Derrière la façade traînent des rancœurs et des peines mais, surtout, couve « une occasion de sang, de feu et de vengeance ». Car la politique a continué son influence dans les existences après le départ de Maria. « Mère Eliza pouvait être menacée, interrogée, terrorisée » explique Sanda qui a menti et prétendu que ses inventions colmataient la situation, protégeaient ceux qui restaient dans un pays de surveillance, d’enregistrement, de contrôle. Et même d’interdiction. « À cette époque l’avortement était défendu. Oui, on pouvait aller en prison pour ça ». Ainsi, se justifie le mariage de Sanda avec Radu, elle était enceinte d’Irina. (Donc, elle a couché avec l’amant de son amie) Le réalisateur Margineanu, à l’instar du cinéaste Mungiu dans 4 mois, 3 semaines et 2 jours, rappelle cette loi empêchant l’avortement et qui a brimé le peuple sous le régime communiste. Sur tous ces êtres tendus et troublés plane un secret grave de conséquences pour Irina qui devient amoureuse de Petru. Margineanu fait intervenir les risques et conséquences du non-dit entre le mensonge et le silence. Sincère, spontanée, authentique, Irina devient la victime de la dissimulation des autres hypocrites dont les souvenirs blessent plus qu’ils ne rapprochent. Ces êtres n’ont pas développés entre eux une relation réconfortante à travers le mal que leur infligeait un système totalitaire. Proférer des insultes, cacher la vérité, relèvent de la méchanceté. Les individus dans leur convoitise choisissent d’utiliser la suprématie du régime. Encore, des listes sont publiées, des emplois, précaires; les dossiers personnels constitués par les autorités inquiètent la population et des opportunistes en profitent. Dans une scène où Margineanu bouge une caméra incessante pour la captation des échanges criards et délirants de l’un à l’autre, la plus sentimentale du groupe, Irina, est bien sûr, celle qui souffrira le plus de cette conspiration où la famille et les amis, avec leurs infidélités, leurs manipulations, leurs stéréotypes, leurs, soûleries et leurs mesquineries, s’avèrent le microcosme du régime, une reproduction à échelle réduite et à effets dévastateurs. Les fiancées de l’Amérique réal. Nicolae Margineanu Roumanie 2007 80 min. v.o. roumaine avec s.-t. français Mercredi 7 novembre à 21 :00h Jeudi 8 novembre à 17 :00h Festival du Film Roumain à Montréal au cinéma du Parc Pour informations :
12h08 east of Bucharest : hilarant et chargé de sens Dans l’aube grise, sur la petite ville à l’est de Bucarest, les réverbères s’éteignent, l’un après l’autre. Pepe Piscoce, veuf de Maria, tourmenté par des jeunes qui font éclater des pétards, prêt à débourser, de sa poche, pour un nouveau costume de Père Noël acheté au boutiquier Chinois (qui fait fortune en vendant des pétards) et Manescu, professeur ivrogne, hagard, endetté et qui insulte le Chinois quand il est ivre mais lui emprunte de l’argent le lendemain matin, vont participer à une émission de télévision préparée par Virgile qui veut savoir si leur ville a réellement participé à la révolution. Le 22 décembre 1989, Ceausescu, à la télé, promettait 100 lei aux gens du peuple. L’émission fut interrompue puis, la révolution était annoncée. Le moment charnière était 12h08. La population de la petite ville était-elle déjà sur la Place où si tous ne sont venus qu’après? Telle est la question que pose Virgile. L’évocation glorieuse de la « Sainte Révolution », ainsi que la nomme Bejan (comptable de la Securitate devenu propriétaire de 3 usines avec 154 employés) grâce à la tribune téléphonique pendant l’émission, dévie sur l’achat d’un sapin par le gardien de la Place en 1989 (qui termine en disant : C’était mieux du temps de Ceausescu) et sur la tradition de tuer le cochon pour le repas festif. Pepe Piscoce fait des bateaux en papier, Manescu déchire sa feuille en lambeaux, Virgile cite Platon et le cameraman oublie de recadrer. Soudain, la scène devient émouvante quand Pepe Piscoce (en gros plan) raconte que le 22 décembre 89 il s’était disputé avec Maria parce que, même à 60 ans, il était trop jaloux, il voulait lui apporter des fleurs et a dû voler 3 magnolias au Jardin Botanique; il aimait le sourire de sa femme. (C’est là qu’on passe des rires aux larmes.) C’était ça pour lui le jour de la Révolution. Parce qu’un tel événement qui se caractérise par des coups de feux isolés, des tirs groupés, des tueries, des bouleversements, des changements, la mort et la liberté avant Noël, concerne des êtres humains dans leur quotidien. Pepe Piscoce compare les effets de la Révolution aux réverbères qui s’allument d’abord au centre-ville et ailleurs par après, « On fait la Révolution qu’on peut, chacun à sa manière » ajoute t-il. Cocasse dans une forme de tendresse, axé sur la réalité humaine, le regard du réalisateur, scénariste et producteur, Corneliu Porumboiu, oscille entre l’appréciation du déroulement du temps (il suit l’auto de Virgile flanquée d’un sapin de Noël sur le toit, il filme le musicien à l’instrument brisé et le caméraman qui regardent le groupe de musiciens et non ceux qui font la prestation musicale…) et le soulignement des gaffes inopinées et nombreuses des protagonistes (mauvais cadrages du cameraman de la station de télévision, Pepe Piscoce qui se cache pour faire sauter des pétards à son tour, les débiteurs de Manescu qui attendent en ligne pour qu’il les rembourse, le sapin malingre qu’il a rapporté à sa femme quand il était soûl et son effort pour s’en débarrasser, les gens qui s’engueulent mais n’oublient pas de se souhaiter « Joyeux Noël…) À travers les situations loufoques, Porumbiu incite au questionnement : à la télé un groupe de musiciens répète une chanson Latino et non un air roumain, Pepe Piscoce a donné un ourson et non une arme à un enfant lorsqu’il incarnait le Père Noël, quand Manescu annonce participer à une émission soulignant les 16 ans de la Révolution, le barman lui demande « Quelle Révolution ? », quand le professeur questionne les élèves sur la révolution qu’ils connaissent le mieux, ils répondent « la Révolution Française ». Un parcours chronologique de la situation roumaine inclut le film 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu qui a montré la réalité de la vie sous le communisme despotique de Ceasescu. Après Le papier sera bleu du réalisateur Radu Munteanpour savoir les enjeux divergents et les actions confuses de la nuit précédent la Révolution, 12h08 à l’est de Bucarest est le film à voir pour comprendre l’impact et les suites d’une révolution. Avec ceux qui s’en réjouissent, ceux qui la regrettent, ceux qui l’ignorent.(1) D’ailleurs, Le papier sera bleu se déroule la nuit, se termine à l’aurore et 12h08 east of Bucharest commence à l’aube et continue pendant la journée. Porumboiu a multiplié les anecdotes hilarantes qu’il a ponctuées d’interventions chargées de sens. Son film est drôle et triste, loufoque et émouvant, inattendu et réflexif, divertissant et profond, à voir et à revoir. Quand Virgile exprime son souvenir de la Révolution « C’était calme et beau », dans le crépuscule gris, sur la petite ville à l’est de Bucarest, les réverbères s’éteignent, l’un après l’autre. Prix Caméra d’Or au Festival de Cannes, 2006, Prix Label Europa Cinemas au Festival de Cannes, 2006, Trophée Transilvania, Prix pour le Meilleur Film Roumain et Prix du Public au Festival International du Film Transilvania, Cluj 2006, Prix Cygne d’Or au Festival International du Film de Copenhague, 2006, Prix Spécial au Festival du Film de Cottbus, 2006, 12h08 east of Bucharest. A fost sau n-a fost? est le 1er long métrage professionnel de Corneliu Porumboiu, né à Vaslui, Roumanie, en 1975. Festival du Film Roumain à Montréal au cinéma du Parc 12h08 east of Bucharest. A fost sau n-a fost? Réal. Corneliu Porumboiu Roumanie/Romania, 2006, 89 minutes, V.O. Roumaine / O.V. Romanian, S.T. anglais / English ST Le jeudi 8 novembre à 21h Puis en programmation régulière dès le 9 novembre au cinéma du Parc Pour informations : (1) Le chanteur et compositeur Charles Aznavour disait dans sa chanson La Bohême « Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître », c’est ainsi pour la jeunesse roumaine du film, elle n’a pas vécu la tyrannie du communisme de Caesescu; c’est donc un sujet abstrait pour les élèves et le barman, bien que ce soit l’Histoire de leur pays, ils ne se sentent pas concernés. Buddha Collapsed out of Shame : Inéluctable Par Lucie Poirier Avec courage, Hana Makhmalbaf a réalisé, à 18 ans, un film sur la situation désespérée de l’Afghanistan. Déjà à 8 ans, elle avait fait son 1er film et à 14 ans elle avait tourné Samira. Hana ouvre son film avec des séquences d’archives montrant la destruction par les Talibans de deux statues excavées dans une falaise et représentant Bouddha; appelées Bouddhas de Bâmiyân , du nom de la vallée où elles étaient en Afghanistan, les statues avaient traversé 15 siècles avaient d’être jugées idolâtres et bombardées en 2001. Dans les trous des parois maintenant vivent des familles sans eau, ni électricité. Baktay, 6 ans, envie Abbas, son petit voisin qui sait lire. Elle entreprend de vendre des œufs afin de se procurer un cahier et d’aller à l’école. Elle marche mais est empêchée dans son projet. Alors, elle vend un pain donné par une boulangère à qui elle avait exprimé son rêve. La beauté lumineuse de son visage quand elle obtient son cahier éblouie, émeut et convint de l’importance de son but pour elle. Mais l’école des filles se situe de l’autre coté de la rivière. Encore elle marche, encore elle est empêchée. Des garçons simulent la guerre. Ils prétendent être des Talibans et déchirent une partie de son cahier pour en faire des missiles qu’ils lancent sur les parois où s’élevaient les Bouddhas. Baktay est leur prisonnier qu’ils menacent de lapider. Elle les supplie « In God’s name let me go to school ». Ils placent un sac sur sa tête, la laissent dans une grotte avec d’autres filles arrêtées parce qu’elles étaient jolies. Quand Abbas revient de son école, les enfants l’accusent d’être un espion américain et le maltraitent. Baktay s’enfuit et se rend à l’école. À son retour, alors qu’elle marche, les mêmes enfants guerriers l’arrêtent à nouveau en se déclarant Américains combattant les terroristes. Abbas la rejoint pour fuir les enfants. Ils sont poursuivis. Baktay répète : « I don’t like playing war ». Abbas lui crie « Die and you’ll be free ». Baktay tombe et le film s’achève avec la même séquence qu’au début, la destruction des statue de Bouddha. Les enfants ont des jeux violents, misogynes et destructeurs. L’instruction et la culture sont découragés, prohibés. Les efforts semblent vains et même risqués. Hana Makhmalbaf a su donner un rythme lent, attentif, observateur à sa métaphore socio-politique, à sa critique lucide et triste dans un éclatant soleil. Buddha Collapsed out of Shame réal. Hana Makhmalbaf Iran 2007 81 min. couleur / 35mm persan (pharsi) (s.t. anglais) int. : Abbas Alijome, Abdolali Hoseinali, Nikbakht Noruz Le film a mérité à sa jeune réalisatrice le Prix de l’innovation Daniel Langlois lors du Festival du Nouveau Cinéma. 4 mois, 3 semaines et 2 jours : Une affaire de femmes Par Lucie Poirier Roumanie 1987, les files d’attente pour acheter de la viande, le marché noir, l’achat des contrôleurs, les pilules contraceptives illégales, l’obligation constante de montrer sa carte d’identité, la peur des vigiles, le communisme. Otilia et Gabita vivent dans un foyer d’étudiants à 6 par chambre. Débrouillarde, Otilia a rendez-vous avec M. Bebe qu’elle amène dans une chambre d’hôtel où les attend Gabita. L’énigme latente depuis le début du film aboutit : Gabita est enceinte et M.Bebe va l’avorter à la condition que les filles couchent avec lui. Nous assistons à la pose de la sonde, nous voyons le fœtus expulsé, nous accompagnons Otilia quand elle doit s’en départir. Les problèmes de femmes doivent être solutionnés dans la clandestinité. La morale, la santé, l’argent ne sont pas des considérations prédominantes, il importe de ne pas se faire prendre, l’avortement depuis 1966 est interdit para la loir. Résultat : 500,000 femmes sont mortes des suites des avortements clandestins. Sous le règne communiste, un million d’avortements étaient faits annuellement, hypothéquant la santé physique et psychologique des femmes obligées à l’illégalité. Cristian Mungiu, réalisateur de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, inspiré par une histoire personnelle fut étonné de constater que de tels faits avaient été vécus par plusieurs autres : « Je fus quelque peu surpris de découvrir à quel point ces histoires étaient variées, dissimulées, parfois horribles ». Pour transmettre le climat oppressant qu’induisent la peur de la grossesse, le recours à des transgressions, l’incompréhension des nantis, l’intransigeance des vigiles, l’indifférence des fonctionnaires, la mesquinerie des profiteurs, Mungiu a utilisé la caméra patiente et impitoyable du plan-séquence. Anamaria Marinca dans le rôle d’Otilia assume le poids de l’émotion d’une femme inquiète et courageuse, déjà ravagée par la vie et pourtant acharnée contre l’adversité. Très forte actrice. Le climat politique a influencé le contexte roumain comme le fanatisme religieux détermine la mentalité américaine : les femmes en assument toujours les implications et les conséquences. Le choix de tournage de Mungiu entraîne pour ses acteurs une obligation d’interprétation intense dans un minimum de manifestation. Tout est réduit expressivement dans des lieux balayés à 3600 et des temps longs. Le détail et la puissance s’amalgament particulièrement dans la scène où Otilia assise dans la chambre d’hôtel réfléchit, puis, se lève, a décidé de se sacrifier pour aider son amie parce qu’il faut une solidarité féminine dans un monde misogyne. La misère des femmes résulte souvent des exigences des hommes qui prétendent une conviction religieuse ou un idéal politique, ils dénient toujours aux femmes la possibilité de choisir quand elles sont concernées dans ce qu’elles ont de plus intime et de plus relationnel avec eux; la fécondité la parentalité inhérentes à l’hétérosexualité. Un homme, Cristian Mungiu s’est fait l’allié des femmes en montrant avec les faits et les émotions ce vécu spécifiquement féminin sur lequel les hommes exercent un contrôle éprouvant, répressif, dangereux. Il a investi son talent artistique pour révéler ces secrets que les femmes assument avec peine, traumatisme, fatalité. Il a réalisé un film rare par son sujet et fort par son esthétisme. Il a su devenir véritablement « L’homme qui aimait les femmes ». (1) 4mois, 3 semaines et 2 jours réal Cristian Mungiu Romumanie 2007 Int. Anamaria Marinca, Laura Vasiliu, Alexandru Potoceanu. Palme d’or à Cannes, Prix de l’éducation nationale, il a été le film de clôture du FNC et sera projeté à l’Ex-Centris à Montréal dès le 26 octobre. Pour info : ex-centris.com (1) Une affaire de femmes fut un livre, que j’ai lu, un film, que j’ai vu, relatant un fait réel en France sous le régime de Vichy. On encourageait les hommes à mourir à la guerre mais on exécuta par la guillotine le 31 Juillet 1943 une femme qui pratiqua alors des avortements. Il fallait repeuplé la France, les femmes devaient enfanter. Claude Chabrol en 1988 réalisa un film qui révéla aux enfants de Marie Latour le sort caché de leur mère. Isabelle Hupert, Marie Trintigant et François Cluzet interprétaient les principaux rôles de ce film que Chabrol dédia à ses interprètes. L’homme qui aimait les femmes réalisé en 1977 par François Truffaut, relatait les aventures du personnage Bertrand Morane incarné par Charles Denner, un autre alter ego du réalisateur. Alors qu’on déplore si souvent l’absence des femmes dans l’univers cinématographique, parce qu’il s’agissait de l’histoire d’un homme, plusieurs actrices ont eu l’occasion de jouer un rôle. Ainsi, Claude Chabrol et Cristian Mungiu ont prouvé qu’il est possible que des hommes comprennent les femmes et les contradictions, les difficultés, les risques qui leur sont imposés à travers des condamnations morales et des systèmes législatifs. Cowboy Angels : La vraie présence du père Par Lucie Poirier « Ce film est dédié à mon père et je suis très heureuse de le partager avec vous » confiait Kim Massee lors de la projection de sa réalisation Cowboy Angels. Un « rif de base », demi-jour, deux âmes errantes, un mec tabassé, un gosse abandonné, Paris, sale, et triste. « L’attachement est le fondement important de la personnalité permettant pour l’enfant jeune des apprentissages et régissant plus tard à l’âge adulte la qualité des relations sociales. Le nombre de jeunes mâles qui ont fait des enfants et qui disparaissent dès que l’enfant arrive est relativement élevé dans certaines conditions sociales. Je ne dirais pas que c’est la règle heureusement il n’y aurait plus de vraies familles » Gloria Jeliu (1). Et une famille, Kevin-Pablo en a besoin. Sa mère est une pocharde qui l’abandonne après lui avoir dit « T’arrêtes de tout faire foirer ». L’enfant entretient des fantasmes sur les cowboys centrés sur la scène finale de Once upon a time in the West lorsque l’enfant doit jouer de l’harmonica alors que son père pendu reste les pieds appuyés sur ses épaules; scène symbolique de l’enfant prêt à tout supporter pour maintenir une unité familiale, une présence parentale (2). Dans sa recherche du père-géniteur, Kevin-Pablo s’accroche à Louis Leroy, un malfrat désœuvré; il l’entraîne dans un road-movie qui les mènera en Espagne. Mais c’est un périple, ils reviennent en France où ils entreprennent une expédition chez les « ex »de la mère : un voleur, un mystique et un futur-papa. L’un d’eux, Paul, dans une métaphore de la relation entre Kevin et Louis, parle d’un « écho qui se répercute entre deux solitudes » et un autre, François, évoque son enfance comme un condamné à la prison : « La DAS c’est quelques années à tirer avant d’avoir 18 ans ». Un père aime et prend soin, il diffère d’une géniteur qui n’est qu’une certitude ADN. Un père assure une présence attentionnée, fiable et constante. Louis procure tout cela au gamin. On passe de la défection à l’affection. Entre deux blessés de la vie, un beau cicatrisé et un petit malin, naissent et progressent des sentiments. Grâce à la rencontre de Billie, jeune serveuse, la famille est complète et va se baigner dans la mer. Kim Massee donne alors des scènes magnifiques de tendresse, de caresses, de confiance et de bonheur; on joue aux cowboys, on dort ensemble, on est une vraie famille heureuse. Kevin-Pablo offre à ses parents un porte-clés avec un cœur bombé et lumineux d’amour. D’ailleurs, Kim Massee est une réalisatrice impressionnante parce qu’elle fait des scènes à la fois belles et significatives. La séparation sera brutale. Les représentants d’une autorité dangereuse, incompétente et incompréhensive (3) récupèrent l’enfant et lui infligent un destin redoutable. Pendant quelques jours, un père et un fils auront été ensemble pour vivre ce qui a particularisé leur relation, l’affection; pas la génétique, pas les circonstances, mais, l’affection que représente un cœur débordant et lumineux. Je me suis entretenue avec Kim Massee qui précisait qu’entre les membres d’une famille l’important est « ce qu’ils se donnent. Ils sont des miroirs. C’est pas seulement le parent qui peut apprendre à l’enfant, ca marche aussi dans l’autre sens ». Pendant 2 ans, Kim a fait des courts-métrages de 20 minutes avec des jeunes de la DAS, qu’à l’instar de Cowboy Angels, elle scénarisait avec Chloé Marcais. La beauté et la force du scénario et de la réalisation sont éminemment appuyées par le talent des interprètes : Diego Mestanza est un Kevin-Pablo frondeur, espiègle et sympathique avec son acharnement à obtenir une réponse à ses rêves et Thierry Levaret fait un dur au cœur tendre qui émeut autant qu’il charme, un pauvre type sans méchanceté qui ne demande qu’à déverser sa bonté. Kim Massee s’est concentrée sur un besoin occulté par les personnes les plus concernées : le père. Que connaît-on du père dans la littérature, le cinéma, le théâtre? Une terreur punitive? Où est-il dans le couple avec la mère? Que fait-il dans les activités familiales? Le père et le fils, que s’échangent-ils? Le fils et le père, que partagent-ils? C’est encore une femme, qui à l’instar des féministes, exprime l’importance de la vraie présence du père. Parce que dans la relation avec un enfant, la quantité et la qualité importent. Cowboy Angels réal. Kim Massee France 2006 100 min. couleur / 35mm int. Diego Mestanza, Thierry Levaret, , Noëlie Giraud, Françoise Klein, Stefano Cassetti Pour informations :www.nouveaucinema.ca
(1) Gloria Jeliu, pédiatre, a participé à la série documentaire Un tueur si proche dans l’épisode consacré à Isabelle Blain accusée d’avoir piétiné sa fille, Kristina, 3 ans, jusqu’à ce qu’elle meurt. L’enquête et le procès se sont avérés un cafouillage grave. (2) Once upon a time in the West a été réalisé par Sergio Leone. Le film a contribué à la notoriété du réalisateur certes mais aussi à celle du compositeur de la trame sonore Ennio Moricone. Par ses caractéristiques machistes et traditionalistes assumées par un Italien, il a engendré l’expression Western Spaghetti. Toutefois, dans son idéalisation Kevin-Pablo a substitué le personnage, en effet, dans le film italien, c’est son frère pendu que soutient le personnage désigné par le nom Harmonica. (3) Le Québec ne réussit pas mieux que la France, plusieurs reportages, documentaires et le film Les voleurs d’enfance de Paul Arcand ont prouvé les négligences et les abus de la Direction de la Protection de la Jeunesse. Elle s’appelle Sabine : un documentaire réalisé avec affection et style Par Lucie Poirier Mercredi le 24 octobre 2007 avait lieu à Montréal lors du Festival du Nouveau Cinéma la Première du film Elle s’appelle Sabine réalisé par Sandrine Bonnaire. Après un étalonnage, c’était la première copie totalement terminée et la réalisatrice voulait assister avec le public à la projection. Sandrine Bonnaire et Catherine Cabrol se sont partagées l’écriture et la captation des images pour présenter une œuvre qui tient du portrait, du plaidoyer, du témoignage et du documentaire, centrée sur la jeune sœur de l’actrice, Sabine. La 1e image nous éblouit par une Sabine de 20 ans absolument magnifique avec une chevelure longue et bouclée. Dès l’image suivante, l’intention de la réalisatrice s’affirme : accentuer par contrastes l’évidence d’une dégradation, Sabine a 38 ans, elle bave, pèse 30 kilos de plus, a les cheveux courts et articule difficilement. Sandrine Bonnaire utilise les procédés narratifs particuliers au langage cinématographique. Le flash-back nous montre le passé de Sabine. À travers des films d’archives familiales, nous la voyons avec sa sœur en 1993 qui l’a amenée à New-York en Concorde. À 24 ans, elle était vive, réactive, prononçait des phrases en anglais. Sandrine traite artistiquement en high-contrast l’image de Sabine dans l’eau. La vie de la jeune femme a été marquée par les extrêmes : son état n’était pas évalué, elle fréquentait l’école où sa différence amenait les enfants à l’appeler Sabine la folle. Alors, à cause des moqueries des autres, elle devient violente, se mord, se déshabille. Par manque de structures adaptées, elle est restée à la maison jusqu’à 27 ans. Elle tricotait, fabriquait des poupées, se promenait en mobylette. En 1996, elle est témoin du décès de son frère. Le choc fut si fort qu’elle a basculé dans la violence pour s’exprimer. Son état se dégrade, elle profère des vulgarités, maltraite sa mère, se brutalise et commence le cycle de l’hospitalisation sans diagnostique. Elle sera à l’hôpital pendant 5 ans alors que ses angoisses s’exacerbent et que sa peur de l’abandon s’accentue. Elle en ressort diminuée. Sandrine le déplore : « Les hôpitaux sont des lieux qui détériorent, ce sont des lieux de transition, pas des lieux de vie » En gros plan dans le film, on voit le pilulier des médicaments de Sabine. Là encore Sandrine remarque avec amertume : « Les médicaments c’est pour mettre en sourdine leurs pulsions, donc c’est pour le confort des autres ». Dans un fondu enchaîné se succèdent deux époques de la vie de Sabine, à 20 ans, elle joue du piano, elle avait même composé une mélodie qu’elle intitula : Le chemin de la France, à 38 ans, elle joue encore mais ne peut terminer la pièce classique commencée. En tenant la caméra, Sandrine, devenue chef opérateur et interviewer, favorise l’expression de la mère d’Olivier, infirme-moteur-cérébral et épileptique, résident dans le même centre que Sabine; cette mère, sensible et acharnée, confie : Le vrai problème c’est trouver un centre. La préoccupation, c’est la prise en charge. Il y a une pénurie. C’est permanent la culpabilité. On se sent responsable, Dans mes tripes, je suis toujours coupable. Toute sa vie, on se sent coupable ». Sabine est psycho-infantile et autiste. On a repéré qu’il existe plusieurs formes d’autisme. Elle a de la difficulté à exprimer son angoisse et à vivre avec les autres. Elle souffre d’un anéantissement de soi. Elle s’est déjà jetée par la fenêtre. Comment ne pas vivre dans l’inquiétude quand on aime quelqu’une affligée jusqu’à être un risque pour elle-même? Sandrine souhaite que ces personnes soient acceptées avec leur différence car « ces gens ne seront jamais comme nous ». Grâce au montage anachronique, on constate que Sabine répète les phrases qui signifient sa crainte de perdre celle qu’elle aime, elle demande « Sandrine tu viendras demain? » et malgré la réponse affirmative elle repose, et repose la question au même moment, au fil des jours; dans une exception qui concourt à la vérité du film, Sandrine lui rétorque doucement « J’en ai marre je te l’ai dit ». Pendant des années, l’actrice a loué un appartement en face de chez-elle et engagé deux personnes pour s’occuper de sa sœur, le personnel s’est épuisé à la tâche. Il a fallu 1 an pour qu’en associant sa notoriété et la ténacité d’un médecin, un centre soit créé où maintenant Sabine a sa chambre. C’est là que s’est passé un moment poignant de tendresse amoureuse mais aussi d’une détresse sincère : Sabine a blotti son visage et l’a maintenu sur la tête de sa sœur aînée, comme si elle voulait y rester à jamais, en répétant : « Les cheveux à Sandrine ». Ce film intime, franc, délicat, attentionné révèle emblématiquement la vie de milliers de personnes; il indique l’insuffisance des ressources pour les handicapés mentaux certes mais aussi l’énormité des difficultés constantes dans lesquelles se débattent leurs familles inquiètes et parfois épuisées. Sandrine a rencontré Xavier Bertrand, ministre du Travail, des Relations sociales et de la Solidarité en France, pour demander que des moyens et des interventions soient développés, ainsi, il serait bénéfique que les handicapés aient plus de possibilités de scolarisation et que les familles soient soulagées par une plus grande aide à domicile. Elle voudrait que son film soit présenté dans les écoles pour que très tôt une conscientisation soit faite. Sandrine croit que sa sœur récupérera de plus en plus si la dose de ses médicaments est diminuée, même si elle en a toujours besoin. À la fin du film, elle se demande : « La dégradation est-elle réparable? Pourrais-je un jour repartir avec ma petite sœur en voyage? » Après la projection, j’étais près d’elle, l’actrice talentueuse jusqu’à en être sublime (voyez Sans toit ni loi d’Agnès Varda) , la femme belle jusqu’à en être fascinante (regardez Monsieur Hire de Patrice Leconte), la sœur dévouée jusqu’à devenir la porte-parole de Sabine et des êtres qui comme elle sont négligés, ostracisés, ignorés; elle sentait divinement bon et elle était extrêmement émue, elle venait de confier : « Sabine au téléphone me dit qu’à chaque jour elle regarde notre film. Et c’est vrai, c’est notre film ». Elle s'appelle Sabine réal. Sandrine Bonnaire France 2007 85 min. couleur 35mm Vendredi 15h15 à l'Ex-Centris, salle Fellini Dimanche 15h30 à l'Impérial Pour informations :www.nouveaucinema.ca En salle au Québec dès le 2 novembre, le film de Sandrine Bonnaire sera ensuite distribué en France. Anna M. : Amour fou Par Lucie Poirier Des intérieurs sombres, des lieux désertés, des ombres, une image floue, une actrice au regard fou, une tension grandissante, une menace croissante, un danger réel concourent au climat oppressant que Michel Spinoza a conféré à Anna M. , film qu’il a scénarisé et réalisé. Une jeune et belle restauratrice de documents anciens, Anna, interprété avec contrôle et gravité par Isabelle Carré, se précipite sur une voiture. Blessée, elle se rétablit sous les soins du Dr Zanesky qu’elle commence à espionner. Elle s’empare de son courrier, le harcèle au téléphone, au travail. Elle parvient à empoissonner son existence et même à faire croire qu’il l’a maltraitée. Apeurante, imprévisible, déconnectée de la réalité, elle devient agressive, violente. Intelligente, instruite, elle manœuvre, manipule jusqu’à la pathologie. Elle n’a plus de dignité, elle est obsédée, elle hallucine. Nourrie de lectures religieuses, sans père, puis sans conjoint lorsqu’elle a une fille, elle maintient son idéal amoureux excessif, malsain, destructeur. Isabelle Carré et Michel Spinoza ont su doser les effets : elle exprime la folie avec son regard, il la filme avec sobriété, le climat n’en est que plus angoissant. Anna reste redoutable avec sa conviction. Souvent n’y a-t-il pas confusion entre amour et sacrifice, masochisme, souffrance; surtout lorsqu’il est vécu par une femme? Elle va jusqu’à l’abnégation et même l’abjection, la haine et même la méchanceté. Elle persiste à appeler amour ce qui fait mal à l’autre. Et à elle-même. Anna M. réal. Michel Spinosa France 2007 106 min. couleur / 35mm int. : Isabelle Carré, Gilbert Melki, Anne Consigny Dernière projection dimanche 21 octobre 21 :30h au cinéma Impérial.
Pour informations :www.nouveaucinema.ca La capture : Règlements de comptes Par Lucie Poirier Lors de la Première de son 3e film, La capture, la scénarisatrice, productrice et réalisatrice Carole Laure déclarait : « J’ai fait le film que j’avais envie de faire. Je l’ai fait sur la violence conjugale. 1 femme tous les 4 jours meurt sous les coups de son mari. Dans mon film comme dans la vie il y a du beau et du laid. Mais il y a de la lumière au bout du tunnel. ». De la beauté il y en a effectivement car on retrouve l’importance de la danse à laquelle Carole Laure s’est beaucoup consacrée et qu’elle avait privilégiée dans son 2e film CQ2. Ainsi que de la laideur car un père dur, brutal, humiliant avec ses enfants l’est aussi avec sa femme. Dans le rôle de la mère, Pascale Bussières reprend le personnage de mère éplorée qu’elle interprétait déjà dans Emporte-moi de Léa Pool et pour lequel elle avait obtenu le Prix Jutra de la Meilleure actrice de soutien en 2000; elle y ajoute toutefois une sévérité impitoyable à l’égard de sa fille Rose lorsque celle-ci entreprend de l’aider. « Tu n’as jamais appelé la police quand c’était lui mais quand c’est moi t’es prête à le faire » lui objecte Rose qui agit de façon drastique pour intervenir dans le cycle de la violence installée depuis des décennies. Car Rose, (Catherine de Léan donne une interprétation pertinente et solide de ce rôle exigent) devient le personnage de la « Mère Courage » précédemment représenté dans des rôles joués par Carole Laure, Marie et Normande : dans Les fils de Marie le 1er film de Carole Laure, Marie dans sa cuisine voulait tout solutionner et dans La tête de Normande Saint-Onge de Gilles Carles, dans sa cuisine (1) Normande lavait les cheveux de sa voisine. Dans La Capture, Rose accueille sa mère à qui elle trouve un emploi, son frère et son ami David auxquels elle dit de prendre une douche. Carole Laure oscille entre l’argumentation scientifique avec la lecture d’un extrait d’un ouvrage de Boris Cyrulnik, le conte enfantin avec la présence de 2 grand-mères et leurs paniers (2) qui vont voir le méchant loup et la chorégraphie théâtralisée avec les scènes de la noce et du défilé dans la forêt. Elle avait remercié Huguette Oligny et Janine Sutto avant la projection : « Ce sont deux très jolies vieilles dames. C’est quand même rare d’avoir des dames comme elles, elles amènent beaucoup de poésie dans le film ». Leur présence charmante fait sourire à travers le drame. De plus, rarement les actrices de plus de 40 ans trouvent des rôles agréables ou intéressants. Carole Laure leur a confié une participation originale et importante non seulement pour son film mais pour rappeler à l’industrie cinématographique, télévisuelle et théâtrale que les comédiennes d’un certain âge existent et veulent travailler. Dans La Capture Rose kidnappe son père à la pointe du revolver. Le recours à une arme à feu est substitutif à un volontaire et progressif parcours psychologique. Rose l’admet : « J’avais besoin d’une explication. J’aurais aimé que t’avoues ta haine envers nous ». Mais un cheminement réflexif ne peut être forcé. Qu’on se rappelle Dave Hilton, un père et un mari violent qui jamais n’a admit ses torts. Le plus grand pouvoir, paradoxalement, reste entre les mains des victimes, dans leur décision de s’extraire d’un milieu néfaste. Et la mère y est réticente. Finalement, Rose, sa mère et son frère sont prêts à confronter la possibilité de l’absence du père. Parce que la famille est devenue capable de vivre sans lui s’il continue ses comportements dangereux, à travers Rose qui prend la parole, un choix est offert au père : « Tu parles ou tu pars ». Il faut féliciter Carole Laure de n’être pas passée à côté du consentement, d’en avoir reconnu l’importance déterminante pour chacune des personnes concernées. Car le frère à sa façon cherchait un père substitutif en allant travailler pour un bandit violent. Donc, le travail sur soi revient à chaque personne impliquée dans une relation de violence familiale. Quelques heures après avoir assisté à cette Première, j’apprenais la libération de Bertrand Cantat qui n’a purgé que la moitié de sa peine de 8 ans pour avoir tué à coups de poings au visage sa compagne l’actrice et scénariste Marie Trintignant.(3) Le sujet du film La Capture est d’actualité. Carole Laure a su donner une dimension artistique à une démonstration concrète. Elle a réuni stylisation et réalisme. Elle a ajouté des aspects attrayants à la preuve que ces faits, souvent banalisés ou niés, surviennent et que nous n’y avons pas encore remédiés. La Capture Focus Québec/Canada réal. Carole Laure Canada,France 2007 94 min. couleur / 35mm française (s.t. anglais) int. : Laurent Lucas, Catherine de Léan, Pascale Bussière Présenté en Première lors du Festival du Nouveau Cinéma, en salle le 19 octobre 2007 (1) Carole Laure a déjà précisé que la cuisine est la pièce la plus importante pour elle dans une maison. (2) Lors de son spectacle avec Lewis Furey « Vous avez dû mentir aussi » Carole Laure et des enfants, pendant la pause, allaient dans la salle avec des paniers d’osier contenant des bonbons. (3) Sur terranovamagazine.ca vous pouvez lire l’entrevue que j’ai faite avec l’écrivaine féministe française Florence Montreynaud dans laquelle nous discutons du meurtre de Marie Trintignant par l’homme auquel elle avait accordé sa confiance et donné son amour. C’est aussi dans les heures qui ont suivi la parution de cette interview qu’a eu lieu la libération du tueur. Silent light : Splendeur et Sensualité Par Lucie Poirier Le ciel étoilé pâlit peu à peu jusqu’au lever du jour. Dans la ferme de Johan, Esther et leur sept enfants, on prie, on déjeune. Cette famille de mennonites vit dans le Nord du Mexique. Ces adeptes de la doctrine de Menno Simons (1496-1561) qui prônait un pacifisme radical, descendent d’Européens ayant fuit la répression et la guerre. En 1922, ils ont émigrés au Mexique. Ils parlent Plautdietsch, un dialecte germanique, néerlandais et flamand et conversent en espagnol avec les Mexicains. La famille incarnée dans le film pratique de façon modérée puisque les membres se déplacent en auto et fréquentent les médecins. Carlos Feygadas, inspiré par Ordet de Carl Dreyer, avec des images qui rappellent Elvira Madigan de Bo Widerberg, a réalisé Silent Lignt un film de 142 minutes avec des acteurs non-professionnels. Peine et émerveillement, désespoir et éblouissement, occupations du quotidien et attention aux sensations s’amalgament. Johan pleure seul à la table. Il aime Marianne. Dans cette communauté austère et religieuse, il ressent l’amour et le désir pour une femme qui n’est pas son épouse tout en continuant à être affectueux avec sa famille. Reygadas procure aux spectateurs une accalmie, une expérience sonore et visuelle, il induit un temps de patience dans nos habitudes effrénées. Les sons nous interpellent puis la caméra s’avance et nous en révèle l’origine. On entend les bruits de l’atelier, ensuite la caméra entre dans le garage. Parfois, le son se substitue à la captation visuelle de l’action. On entend le plongeon de Johan et Esther qui se baignent avec leurs enfants mais lentement la caméra fait le focus sur des orchidées roses sauvages, des dendrobiums. Un extrait de cette scène fait partie de la bande annonce du FNC, on y voit Anita, interprétée par Lisa Fehr, dans le bassin de la source du Rancho de Gracia à Chihuahua. C’est une vision magnifique. Parfois, les personnages regardent longuement la caméra. Reygadas filme les pieds de Johan marchant dans les herbes et les pierres, s’arrêtant près des jambes de Marianne. Esther sait la relation entre Johan et Marianne depuis le début. Avant, elle ressentait « la joie d’être en vie et de faire partie du monde ». Son bonheur s’est dissipé. Elle pleure sous la pluie et meurt de peine au pied d’un arbre. Reygadas film la main de Marianne qui cache le soleil puis se rend à veillée du corps d’Esther. Marianne embrasse Esther, les larmes de Marianne tombées sur la joue d’Esther y coulent. Esther revient à la vie. Marianne s’en va. Le soleil se couche, le ciel s’assombrit et redevient étoilé. Carlos Reygadas a obtenu le Prix du Jury à Cannes. Il avait précédemment réalisé deux films Japon et Bataille dans le ciel. Avec Silent Light, il nous fait expérimenter et ressentir la beauté des êtres et des choses, il nous communique la sensation de la vie. La magnificence d’exister. Lumière silencieuse réal. Carlos Reygadas Mexique, France 2007 142 min. couleur / 35mm allemand (s.t. anglais) int. : Cornelio Wall, Miriam Toews, Maria Pankratz Pour informations :www.nouveaucinema.ca Tout est pardonné : scènes de famille Par Lucie Poirier Elle m’a dit : « C’est l’interprétation d’une histoire de ma famille. Une histoire qui m’a toujours habitée. Parfois, c’est comme ça un premier film, une histoire personnelle. Le personnage de Victor c’était mon oncle. Ça parle du destin même cruel. » Mia Hansen-Löve ouvre et termine son film avec des scènes de famille, des repas qui rappellent Claude Sautet, des réunions où les générations se côtoient. Ces moments sont séparés par 11 ans dans la vie de Victor, Annette et leur fille Pamela. Victor (1) consomme de la drogue parce que, dit-il « parfois l’angoisse me paralyse ». Sa dépendance le mène à la violence et à la perte de sa femme et de sa fille. Annette lui avait demandé : « Pourquoi tu parles des choses comme si tu n’avais aucune prise sur elles? ». Il rencontre Gisèle, une junkie, avec laquelle son problème augmente. La scène détaillée où elle lui fait une injection montre sa vulnérabilité, il fait pitié. Onze années passent, quand Pamela revoit Victor, il a cessé de consommer. Martine, la sœur de Victor, n’a pas vu sa nièce pendant 12 ans; elle déclare à Paméla : « Il arrivait pas à vivre. C’est incompréhensible. Il s’est progressivement réconcilié avec lui-même ». Il a écrit et continue à écrire. Avec des poèmes, il avait apprivoisé Annette, son épouse. Sa transcription de quatre vers de Joseph Von Eichendorff est insérée dans sa dernière lettre à Paméla, sa fille : « Ce qui décline aujourd’hui fatigué Se lèvera demain dans une renaissance Bien des choses restent perdues dans la nuit Prends garde, reste alerte et plein d’entrain ». Mia Hansen-Löve dit le lien avec l’anxiété. Elle a évité l’habituel piège des scènes grandiloquentes de crise de manque ou de dépravation; elle a pourtant clairement établi la déchéance et la folie, l’apathie et l’agressivité. Elle est parvenue à une réalisation à la fois démonstrative, explicative et observatrice, artistique. Ses scènes de baignade ressemblent à un tableau impressionniste. L’importance qu’elle accorde à la spontanéité des enfants est rafraîchissante. Un passage du film dévie sur un fait historique, un vieux monsieur mentionne que des documents ont été découverts et que 160 ans plus tard l’affaire Lafarge pourrait être reconsidérée. Mia m’a confirmé que c’est bien de Marie Lafarge dont il était question. (2) Mia Hansen-Löve a filmé avec patience des textes préparés et des moments improvisés pour témoigner de la tristesse et de la gravité d’un problème individuel qui a des conséquences pendant des années sur toute une famille. Tout est pardonné réal. Mia Hansen-Löve France 2007 105 min. couleur / 35mm française,allemande (s.t. anglais) int. : Paul Blain, Marie-Christine Friedrich, Victoire Rousseau Pour informations :www.nouveaucinema.ca (1) Le personnage de Victor est interprété par Paul Blain. Pendant le film, je lui trouvais une ressemblance avec l’acteur et réalisateur Gérard Blain. Il en est effectivement le fils, Mia l’avait d’ailleurs remarqué lors d’une rétrospective des films de son père. (2) Lors d’un procès douteux, cette femme instruite et raffinée, Marie Lafarge, avait été reconnue coupable de l’empoisonnement de son mari. J’ai vu le film L’affaire Lafarge réalisé en 1937 par Pierre Chenal qui mettait en évidence l’injustice dont cette femme éduquée et distinguée, qui suscitait la jalousie et le mépris, a été victime dans la véhémence de sa belle-mère prête à tout pour garder le bien familial de son défunt fils et de la part d’un employé rustre que Marie avait repoussé. De plus, Marie Lafarge, morte à 38 ans, avait écrit un journal Heures de prison, Ed. Librairie nouvelle, publié deux ans après son décès, en 1854; ceux qui ont pu le lire lui ont trouvé de grandes qualités littéraires. The Man from London: oeuvre de style Par Lucie Poirier Le réalisateur Béla Tarr commence son film The man from London (L’homme de Londres) par un traveling vertical suivi d’un plan-séquence : deux hommes parlent sur un bateau, les passagers descendent, Maloin aiguilleur maritime, observe l’un d’eux. Le procédé induit un climat d’attente et de suspense et surtout donne au spectateur le point de vue du personnage. Généralement et longtemps Maloin est filmé de dos. Le film pourrait être résumé par les syntagmes L’homme de Londres : l’homme de dos. Le contraste d’ombres et de lumière est d’autant plus accentué que le film est en noir et blanc. Malouin a assisté à un meurtre et a récupéré la valise de l’homme assassiné. La caméra filme un à un les billets que contient la valise. Un long panorama ponctue la fin des premières trente minutes du film. Béla Tarr, dans la musique d’un accordéon, continue à filmer Malouin (Miroslav Krobot) de dos. Lentement nous découvrons sa vie, celle des anonymes de son entourage, de sa fille Henriette bonne à tout faire, laveuse de planchers chez une commerçante acariâtre et de sa femme (Tilda Swinton) mariée à lui depuis 25 ans. Une contre-plongée montre les hautes maisons délabrées où s’entassent les familles miséreuses. S’insinuent dans un long plan-séquence l’histoire de Brown accusé de vol, la libération de sa fille Henriette que son père soustrait à son employeure violente et la découverte de Brown caché dans un cabanon sur la plage. Un long plan fixe au milieu d’un plan-séquence laisse deviner l’altercation entre Malouin et Brown derrière la porte en bois du cabanon. Après s’être livré à la police et admit avoir tué Brown, Malouin est filmé de face. L’homme de Londres, roman de 1933, écrit par Georges Simenon a déjà à l’instar de nombreux écrits du romancier été adapté au cinéma. L’expert simenonien, Normand Daigneault, que j’ai récemment interviewé, savait que Simenon : « Après de l’enthousiasme a été désabusé parce que ses romans étaient trop déformés par les réalisateurs ». Qu’aurait éprouvé Simenon devant ce climat de mystère presqu’asphyxiant? Qu’il correspond bien à l’atmosphère de son ouvrage? Mais devant ce changement de dénouement, comment aurait-il réagi? Se serait-il senti trahi pour une esthétique en longueurs et vide de sens? Son roman moral, plein de remords et de fatalité, aboutit à une autre situation dans l’adaptation cinématographique. Simenon a toujours voulu montrer les conséquences des actes. Béla Tarr a fidèlement maintenu un langage filmique qui particularise sa création cinématographique. Mais l’aspect psychologique de Malouin était davantage développé dans la version de 1943 (que j’ai vue) réalisée par Henri Decoin avec des dialogues de Charles Exbrayat et interprété par Fernand Ledoux. L’inéluctable ordinarité de Malouin le condamnait d’avance. Ce qui aurait pu le sauver devient son accablement ainsi que dans le roman. Decoin avait su toucher à la cruauté du destin. Dans la récente adaptation, la lourde charge émotive est confiée par le réalisateur Béla Tarr à l’actrice qui interprète l’épouse de Brown, Agi Szirtes.(1) Dans deux scènes, l’une où elle pleure et l’autre où elle reste stoïque, elle est filmée en longs gros plans. C’est une actrice sublime, elle assume l’expression de la vulnérabilité humaine, sans elle le film restait dans l’abstraction de la sensibilité alors qu’elle, elle l’actualise avec un talent imposant. Le réalisateur a surmonté le suicide de son producteur, Hubert Balsam, survenu pendant le tournage et a aboutit son projet. Au détriment d’un développement psycho-sémantique, Béla Tarr a choisi le plan-séquence et en a fait le vocabulaire de son film. Il a ainsi travaillé plus qu’un exercice, il a présenté une œuvre de style. The Man from London réal. Béla Tarr Hongrie,France,Allemagne,Royaume-Uni 2007 135 min. noir & blanc / 35mm hongroise (s.t. anglais) int. : Miroslav Krobot, Tilda Swinton, Erika Bók Pour informations :www.nouveaucinema.ca (1) Agi Szirtes a eu le Prix de la meilleure actrice de soutien décerné par le Film Critics Award en 2001 pour son rôle dans le film Portugal d’Andor Lukats. Le dernier envol : Freak show Par Lucie Poirier « Il me reste deux ans à vivre. J’ai des choses à dire. J’aimerais que ce soit toi qui porte mon message ». Cette demande de Claude Messier, le réalisateur Yves Langlois y a répondu pendant six ans en cherchant du financement, en filmant au long des saisons, en reprenant la bande sonore, en trouvant des contrats pour continuer la production. Le sujet de son documentaire, la vedette des scènes de fiction, le héros des séquences de cascades, un seul être les assume, un auteur qui a partagé sa rage de vivre, sa passion dans l’amour et son acharnement à concrétiser ses rêves : Claude Messier, polyhandicapé à cause de la dystonie musculaire, candidat pour le Bloc Pot, séducteur et aventurier. En 1932, après avoir réalisé 55 films, Tod Browning scénarisa et tourna Freaks, mettant en vedettes des forains avec des malformations physiques. Browning démontrait que la véritable infirmité, la cruelle monstruosité, la grave déficience, concernent le comportement, la façon d’être, l’attitude relationnelle lorsqu’il y a abus, égoïsme, mesquinerie. Freaks fut considéré comme un film maudit qui jeta l’opprobre sur son créateur qui ne tourna que quatre films ensuite. (J’en avais vu l’affiche enfant, je n’ai pu le voir que douze ans plus tard alors qu’il avait encore sa vilaine réputation; ma première réflexion après la projection fut : Qui sont vraiment les monstres?) En 1981, Guy Simoneau et Suzanne Guy avaient réalisé On n’est pas des anges un documentaire démontrant que les handicapés ont des pulsions sexuelles et aspirent à obtenir des réponses à leurs besoins. Mais, les années passent et la réprobation, l’exclusion, la condamnation affectent toujours les gens qui diffèrent des critères superficiels, qui se distinguent de la majorité silencieuse, qui réclament la reconnaissance de leurs droits. Or, Claude Messier incarnait toutes ces marginalités. Il a exprimé sa libido quand les handicapés sont supposés être impuissants ou frigides, il a réclamé la légalisation de la marijuana et demandé son accès gratuit (« Qu’est-ce que j’ai fait d’autres que courir après le pot et l’argent pour le pot? » demandait-il) et il a pris des risques pour concrétiser ses projets les plus audacieux. Ses rêves le déterminaient. Il parlait souvent de « cette rage de rêver, d’être ce qu’on est, atteindre son but, son idéal » en sachant qu’il « faut travailler fort mais ça vaut la peine ». Dans le documentaire, Claude fait du ski et du parachutisme. Il reçoit les gens lors de ses lancements de livres. Car, à travers toutes ses expériences amoureuses, politiques, sportives, la constance qui le détermine et le caractérise est sa « soif vampirique pour l’encre ». Il a écrit des ouvrages biographiques, des nouvelles, du théâtre. Et, parce qu’il est « cloîtré dans un univers de dépendance » pour son écriture il doit « trouver de l’argent, trouver un scribe », il lui faut un ordinateur et quelqu’un qui transcrit ce qu’il dicte. Le drame des handicapés vient beaucoup de la façon dont ils sont traités, maltraités, et Claude a su le relater avec justesse, concision, exactitude. Des scènes avec des comédiens, dont principalement l’excellente Diane Jules, montrent les préjugés, les mépris, les dénis, les brutalités qui leur sont infligés car ils sont sans défenses . Aussi, des extraits de ces livres sont lus révélant là encore les réalités pénibles causées par les autres et qui s’ajoutent à leurs difficultés physiques. Son plus grand rêve était d’ « avoir un milieu plus sain où je pourrais vivre ». « Tout ce que je veux c’est l’équité. Je veux tout connaître et je veux travailler » déclarait-il, contredisant la fatalité, le découragement, l’adversité qui auraient pu l’accabler et s’accordant avec son ami, Éric, lui aussi handicapé, qui déclarait : « J’en ai rien qu’une vie, je veux la vivre comme il faut ». C’est un leçon de vie qu’il a donnée, un exemple de vitalité qu’il a montré. Il avait un message : « Arrêtez d’infantiliser les handicapés et plutôt les socialiser ». Il a aussi prouvé que les handicapés sont comme les autres hommes, il admet qu’il a perdu sa fiancée, la belle Joëlle, à cause de sa libido, il l’a regrettée jusqu’à en pleurer devant la caméra. La caméra mobile qui se met à la place de Claude dans son lit roulant, qui l’accompagne en ski et capte la joie de son visage nous fait ressentir sa vulnérabilité et sa fébrilité. Dans ses émotions et ses aspirations, il a su aller plus loin que d’autres. Et Yves Langlois en a témoigné dans une succession diversifiée qui commence par le réalisme du quotidien, des déplacements, des médicaments et qui s’achève par une scène symbolique, métaphorique, poétique : Claude descendu sur terre en parachute est filmé alors qu’un papillon s’est posé sur sa joue, le papillon s’envole avec le cri de joie de Claude, retour vers le ciel, vers le rêve dont il disait qu’il « est le commencement de tout ». Pendant et après le film, j’étais à la fois émue et colérique. Je pensais que récemment au Québec les dépenses exagérées de l’ex-lieutenant gouverneure Lise Thibault ont été justifiées parce qu’elle avait vécu dans le luxe, les voyages et l’opulence pour prouver aux handicapés qu’ils pouvaient avoir des activités sportives et récréatives. Pendant ce temps, Yves Langlois se démenait afin de trouver du financement pour son documentaire qui réunit la force d’un plaidoyer, l’importance de la vérité, la pertinence de scènes de fictions révélatrices et, surtout, la beauté de l’envie de vivre dans un acharnement, une puissance, une suprématie indéfectibles. Je demande encore : Qui sont les monstres? Les gens qui exploitent les ressources des contribuables fournissant leur argent à travers les taxes et les impôts? Les préposés qui insultent les bénéficiaires, refusent de les changer, les nourrissent mal, les giflent, les attachent? Les employés qui ridiculisent, traînent sur le plancher, aspergent avec de la moutarde et du ketchup des personnes âgées, des personnes handicapées? Les hommes qui touchent, déshabillent, violent des personnes paralysées? Les citoyennes et les citoyens qui laissent faire, qui tolèrent en prétendant qu’on n’y peut rien? Qui sont les malades des scrupules atrophiés, des principes déficients, des remords inexistants? Qui sont les infirmes de la conscience, de la compréhension, de l’empathie? Qui sont les monstres de l’humanité? Certainement pas quelqu’un qui avec son corps chétif, tordu, souffrant qui avec sa sensibilité écorchée, malmenée, rabrouée, qui avec son existence aussi pleine d’amis dévoués que d’adversaires intransigeants, a proclamé sans cesse : « La vie vaut vraiment la peine d’être vécue. ».
Le dernier envol réal Yves Langlois. Int. Claude Messier, Jacques Piperni, Diane Jules. Québec, Canada. 2007. 87 min. Précédemment, Yves Langlois, avec Claude Messier, avait réalisé : Claude Messier (1966-2004) a écrit plusieurs ouvrages dont : Confessions d’un paquet d’os. VLB 260 p.2002 Yves Langlois le recommande Traversées de nuit Nouvelles Vents d’Ouest. 1999 Claude ose y parler de la sexualité d’une personne handicapée et il y dénoncer les violences faites aux bénéficiaires dont celle du viol Suppliciés Roman policier 2003
Pour informations :www.nouveaucinema.ca L’homme de Londres : Simenon au cinéma Par Lucie Poirier Plus de 50 films ont été réalisés à partir de romans écrits par Georges Simenon (1903-1989). 88 épisodes ont été tournés pour la télé-série Les enquêtes du Commissaire Maigret de 1967 à 1990. Auteur prolifique, Simenon a signé une œuvre de 252 titres sous patronyme et 190 romans sous 17 pseudonymes. Il est l’auteur le plus adapté au cinéma. À deux précédentes adaptations (1) du roman de 1934 L’homme de Londres, s’ajoute la version du réalisateur Béla Tarr avec Miroslav Krobot et Tilda Swinton qui sera projetée lors du Festival du Nouveau Cinéma dans la section Présentation Spéciale. Malgré l’énormité de sa contribution au 7e art, Simenon conservait une amertume relative au cinéma. Lors d’une entrevue, Normand Daigneault, collectionneur et connaisseur de l’œuvre de Simenon m’a souligné : « Après de l’enthousiasme, il a été désabusé parce que ses romans étaient trop déformés par les réalisateurs.(2) Son écriture est tellement cinématographique que ça semble facile mais ça ne l’est pas. » Nous ne pouvons oublier la magnifique Romy Schneider dans Le train, le couple fusionnel de Simone Signoret et Jean Gabin dans Le chat, l’attachant Philippe Noiret dans L’étoile du Nord. Le monde cinématographique doit à Simenon des personnages humains et des situations dramatiques. « Souvent chez Simenon, ajoutait Normand, les personnages sont des êtres ordinaires auxquels il arrive quelque chose d’extraordinaire. Dans L’homme de Londres, le personnage principal Louis Malouin, aiguilleur dans un port maritime, voit ce qu’il n’était pas supposé voir, il assiste à un assassinat. À partir de là sa vie va être bouleversée ». Aujourd’hui, les écrivains deviennent cinéastes (Emmanuel Carrère, Éric-Emmanuel Schmitt) sans que ce passage leur soit reproché; auparavant, il y avait moins de flexibilité, de facilité, on n’offrait pas aux hommes de lettres la possibilité de devenir des hommes d’images. Simenon n’a pas été réalisateur. C’est donc dans une coproduction Hong-Kong-France-Allemagne-Royaume-Uni que nous verrons The man from London, preuve de l’inspiration intarissable que Simenon a su insuffler au cinéma. (1) L’homme de Londres 1943 Fr. Réal. Henri Decoin dial. Charles Exbrayat avec Fernand Ledoux , Suzy Prim, Jules Berry et Temptation Harbour Le port de la tentation 1946 Brit. 1er film adapté de Simenon en langue anglaise Réal. Lance Comfort avec Robert Newton, Simone Simon, William Hartnell (2) La romancière Marguerite Duras ressentait un tel dépit devant les adaptations cinématographiques de ses livres qu’elle est devenue réalisatrice et a créé le chef d’œuvre India Song avec la sublime Delphine Seyrig The man from London sera projeté le mardi 16 octobre à 17:15h et à 15:00h le mercredi 17 octobre 07 au cinéma Impérial lors du Festival du Nouveau Cinéma. Pour informations :www.nouveaucinema.ca Révérence : Le serviteur indispensable Par Lucie Poirier Récemment, un jeune homme d’affaires m’exprimait sa conviction : il ne peut y avoir d’économie sans exploitation. L’économie est donc basée sur la pauvreté, la misère, des conditions qui frôlent l’esclavagisme et qui mènent à la destruction humaine et planétaire. Au cours du 20e siècle l’obsession du profit a supplanté la possibilité de se contenter de la rentabilité et l’humanité s’est donnée les moyens de s’auto-éliminer, de ruiner la planète et de polluer l’environnement planétaire. Actuellement, autour de la Terre gravitent tellement de satellites et de détritus qu’il est difficile d’envoyer de nouveaux satellites et que parfois des morceaux d’engins que nous avons laissé traîner dans l’Espace retombent sur Terre en blessant ou en tuant. Après avoir épuiser les ressources terrestres, on veut exploiter l’hélium 3 de la Lune. Éthique, morale, scrupule n’entrent pas dans les considérations des promoteurs et des décideurs. Il n’est pas étonnant que plusieurs créateurs d’anticipation dans la littérature et le cinéma nous supposent un avenir plutôt sombre. Ainsi, Martin Rodolphe Villeneuve qui a scénarisé Révérence, un court-métrage réalisé par Patrick Bourchard, a imaginé une planète de désolation où malgré les ravages se perpétue une discrimination socio-économique. On n’entend que les essoufflements d’un petit être asservi qui déroule sans cesse un tapis rouge pour le seigneur et maître. Mais le sacrifice du serviteur le mène à la mort pendant l’indifférence de son patron. Toutefois, celui-ci est désemparé quand il se retrouve seul, sans qui que ce soit pour obéir à ses ordres, pour le combler de prévenances, pour assurer sa suprématie. Que feront les riches et les puissants quand ils ne se valoriseront plus en infériorisant des individus défavorisés, quand ils ne se défouleront plus en utilisant des personnes vulnérables, quand ils n’exploiteront plus des êtres dociles sans coalitions ni réactions, sans solidarités ni idéaux? On peut supposer qu’ils n’admettront pas leurs torts et surtout qu’ils ne pleureront pas sur le sort des employés, des domestiques, des victimes restés démunis dans une organisation basée sur l’iniquité, l’exploitation et l’injustice. Révérence de Patrick Bouchard et Martin Rodolphe Villeneuve, animation avec marionnettes 3-D sans paroles, sera projeté dans la section Focus Québec/Canada avec d’autres courts-métrages mercredi 17 octobre à 17 :20h et samedi 20 octobre à 19 :20h à l’Ex-Centris lors du FNC. Pour informations :www.nouveaucinema.ca Le Festival du nouveau cinéma : (1e partie) Par Lucie Poirier Les handicapés et les drogués Dans le documentaire Le dernier envol, le réalisateur Yves Langlois a été attentif au message que Claude Messier voulait livrer alors qu’il lui restait deux ans à vivre. Cet homme sans bras ni jambe a été un des premiers québécois autorisés à fumer de la marijuana. Malgré les difficultés à trouver du financement, Yves m’a dit avoir consacré 6 ans à son film. Il y a intégré des scènes de L’envol du monarque, un reportage pour Zone libre, et Je ne veux pas aller à St-Charles Borhomé. Lorsqu’il m’en parlait, Yves était encore impressionné par Claude Messier qui a été un grand défenseur des personnes handicapées. Messier a mis à l’ordre du jour la question de la légalisation de la drogue qui concerne, entre autres, les policiers. Les policiers sont-ils des personnes rassurantes? Inspirent-ils la confiance? Croyons-nous qu’ils peuvent nous protéger et nous aider? Plusieurs d’entre eux aux États-Unis et au Canada ont accepté de témoigner pour le documentaire Damage done :The Drug War Odyssey de la réalisatrice de la Nouvelle-Écosse, Connie Littlefield. Ces policiers ont une caractéristique qu’ils partagent avec les magistrats, les Chrétiens, les politiciens, les Républicains et tous les intervenants du film, ils disent : Non à la prohibition de la drogue parce qu’interdire la drogue est une terrible erreur. Le documentaire suscite beaucoup de questions : Puisque l’industrie de la drogue est si grosse, faut-il la combattre? Puisque la répression échoue, faut-il la continuer? Puisque nous avons laissé ce commerce aux mains des criminels et que c’était le pire choix, ne faudrait-il pas que le gouvernement le prenne en main? Les policiers ont une image entachée et réfractaire à laquelle ils ont contribué; à Montréal, ils ont déclaré qu’en majorité ils préfèrent l’action aux « chicanes de voisins et de familles ». À qui pouvons-nous crier : « Au secours »? Récemment, alors qu’une femme était battue dans le métro de Montréal et qu’ils étaient présents, ils ne sont pas intervenus. Or, des policiers dans le documentaire regrettent tellement la réputation qu’ont maintenant les policiers que l’un d’eux Cele Castillo III a confié : « They took my dream away, we were the bad guys ». De plus, la prohibition a entraîné la corruption policière et Frank Serpico, qui s’y est tellement opposé, relate le jour où, atteint d’une balle au visage, ses collègues policiers l’ont laissé sur le sol, se vidant de son sang. Est-ce que, comme moi, vous appréciez la série Da Vinci’s Inquest avec l’excellent acteur Nicholas Campbell, qui a grandit à Montréal avant d’aller dans l’ouest canadien? Est-ce que vous aussi vous avez l’impression que c’est sur cette série qu’a été basée CSI Miami? Ajoutez à vos connaissances qu’elle est écrite par l’Honorable Larry W. Campbell, un ancien de la Gendarmerie Royale du Canada, un ex-membre du « force's Drug Squad », un coroner, un politicien élu à Vancouver et qui a ouvert le centre Insiste parce qu’il croit que la drogue peut être prescrite par des médecins et être accessible de façon sécuritaire. On le voit dans les rues, invitant les drogués à se rendre à Insiste pour y recevoir des soins. Il est innovateur et pro-actif. J’ai été émue en regardant ce film parce que ces hommes sont eux-mêmes émus, sensibles, idéalistes et actifs. Un agent d’infiltration pleure en racontant une arrestation qu’il a effectuée devant le fils d’un vendeur de drogues. L’image du dur à cuire inflexible qui veut que son travail de policiers lui fasse vivre des scènes d’action, des sensations fortes et des « power trip » a d’inconsolables conséquences pour certains de ceux qui l’ont incarnée. Le juge James P. Gray considère qu’il faut responsabiliser les gens pour leurs actions et non pour ce qu’ils injectent dans leur système alors que Walter MacKay renchérit en disant que c’est déjà une telle punition qu’ils se font en s’injectant cela, pourquoi les condamner?. Ce n’est pas l’alcool qui a créé Al Capone, c’est la prohibition. Ce qui est interdit un jour, est permis le lendemain. Le nombre d’alcooliques n’a pas augmenté en 1934 quand la prohibition a été levée. Il est facile de se conformer, de reprendre des modèles usités, toutefois, se dissocier des tendances, des préjugés, des idées reçues et même de son groupe d’appartenance est plus exigeant. Les propos que tiennent ces hommes sont inattendus, leur compréhension et leur empathie surprennent. Au delà d’exécuter une fonction, ils ont été capable de la repenser et de la dépasser, de remettre en question les lois qu’ils appliquaient et même, maintenant, de militer pour les changer. Il est inconcevable que les pauvres drogués trouvent des alliés chez les policiers; d’anciens policiers le sont pourtant et avec une étonnante compassion. Ils admettent que lorsqu’il s’agit de drogues, et particulièrement depuis Nixon, « It’s all about the money. It’s not a war, it’s a business ». Effectivement, c’est une « business » énorme : avocats, juges, policiers, infirmiers et médecins des cliniques de désintoxication, prisons, gardiens, employés; que ferions-nous de tous ces gens si la drogue était légale? Je soupçonne l’influence d’un autre aspect dans cet acharnement médiatisé contre les drogués et les petits vendeurs : pendant que les gens blâment les drogués (et parfois avec raison en ce qui concerne le vol et la prostitution), ils ne blâment pas le gouvernement pour son laxisme et son inefficacité dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la justice, des droits sociaux. Qui sont les vrais ennemis dans une société? L’hypocrisie dans les arrestations des petits vendeurs cache l’impunité des gros trafiquants, pendant qu’au bulletin de nouvelles vous regardez la table pleine de sachets de drogues et de liasses d’argent, le vendeur est déjà remplacé par un autre au service du même gros réseau. L’hypocrisie réside aussi dans le fait qu’un vendeur important lors de son arrestation va négocier sa liberté en identifiant des petits vendeurs; ceux-ci ont moins d’informations à échanger et se retrouvent avec de lourdes peines pendant que les plus gros, ou les plus violents, retournent à leurs affaires. Des tueurs ont des sentences plus légères que des petits vendeurs de mari. Le coût exorbitant de la lutte contre la drogue n’a pas empêché que cette industrie est sans cesse croissante. Tout cet argent pourrait être consacré à soigner au lieu d’interdire et de réprimer. Quand aux objecteurs qui imaginent que la légalisation répandrait l’usage de la drogue, Walter MacKay vous répond : « There is already drugs everywhere ». L’envol du monarque et Damage done :The Drug War Odyssey seront présentés au Festival du Nouveau Cinéma entre le 10 et le 21 octobre à Montréal. Pour informations :www.nouveaucinema.ca Le Festival du Nouveau Cinema Une place pour les autistes (2e partie) Par Lucie Poirier Les autistes La belle actrice danse avec sa sœur cadette, une jeune fille fascinante dont le regard sonde un univers inaccessible. Sandrine Bonnaire a laissé un souvenir impressionnant de son interprétation dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda qui lui avait d’ailleurs valu le César de la meilleure actrice en 1985. Très jeune, à 15 ans, issue d’une famille de 11 enfants, avec une mère Témoin de Jéhovah, elle s’est immiscée dans le milieu du cinéma où elle a poursuivi un parcours de qualité; elle tourné pour Pialat, Doillon, Leconte, a eu des Prix, une fille, Jeanne, avec un acteur et a épousé un scénariste. Elle utilise donc les moyens qu’elle connaît, ceux du cinéma pour présenter sa sœur, affectée par l’autisme, dans le documentaire Elle s’appelle Sabine. J’ai vu quelques séquences prometteuses de cette œuvre intimiste qui comporte des extraits de films de familles et qui sera présenté lors du FNC dans la section Panorama International. Au Festival des Films du Monde, je m’étais entretenue avec Nic Balthazar qui a scénarisé et réalisé le film Ben X (1) suite au suicide d’un jeune autiste intimidé par des « bullies ». Les autistes ne peuvent pas mentir, leur élaboration cérébrale ne leur permet pas. Ils ont leur monde, leur authenticité n’inclut pas le mensonge. « La mère de Ben, elle, était infiniment touchée de voir parler son fils avec autant d’enthousiasme. De le voir s’entretenir depuis au moins cinq minutes avec un espace vide, un espace qu’il avait rempli lui-même ». Après la version scénarisée de Nic Balthazar, il sera intéressant de voir le documentaire de Sandrine Bonnaire qui veut faire connaître la vie souvent ingrate et incomprise, même inconnue, des autistes et qui sera à Montréal pour la projection de son film que je prévois à la fois émouvant et intéressant. (1) voir article Ben X : faire sens sur terranova no 36 section cinéma. Elle s’appelle Sabine de Sandrine Bonnaire sera présenté au Festival du Nouveau Cinéma à Montréal les 17-18-19 octobre à l’Ex-Centris. Pour informations :www.nouveaucinema.ca Wapikoni Mobile : Les Autochtones se filment Par Lucie Poirier Le 12 octobre aura lieu le 4e lancement annuel de Wapikoni Mobile, un projet par et pour les Autochtones. Depuis 2004, le Wapikoni Mobile, studio ambulant de formations et de créations audiovisuelles et musicales, visite les communautés Autochtones des régions éloignées du Québec : algonquines, atikamekw, innues, mohawk, cries. Une femme a été inspirée par une autre femme : Manon Barbeau, réalisatrice émérite, a initié le projet en honorant la mémoire de Wapikoni Awashish, jeune leader atikamekw décédée en 2002. Depuis, 120 courts-métrages ont été réalisés et présentés à travers le monde, 15 prix ont été décernés et des jeunes de la communauté prennent en charge la suite du projet. Certes, des jeunes s’y impliquent mais il m’importe de relever que des adultes aussi trouvent à travers le Wapikoni une occasion de faire savoir leur réalité souvent cachée, niée, ignorée. Ces révélations permettent de connaître les injustices et les traumatismes, les tentatives et les succès qui jalonnent leur vie. Les peuples Autochtones expriment eux-mêmes leurs difficultés à travers les conséquences de ce qui leur fut infligé et de ce qu’encore aujourd’hui on leur fait subir. L’alcoolisme et la violence sont clairement identifiés. Dans le court-métrage L’amendement, Kevin Papatie confère un traitement artistique au propos documenté et relatif à l’obligation pour les Autochtones de fréquenter l’école des Blancs à partir de 1920. Ce déracinement causera le syndrome du pensionnat transmis de génération en génération et dont des hommes témoignent dans Les enfants perdus de Dalhya Newashish. Ils ont appris et transmis le mensonge jusqu’à avoir des préjugés envers leurs parents. Ils ont été victimes de viols au pensionnat. « Quand je veux pleurer, quand je veux dire des affaires c’est dans les bois ». Ces hommes démontrent la nécessité de la parole pour échapper à la violence, à l’alcoolisme, au suicide et pour amorcer une libération « Notre guérison c’est un cadeau qu’on fait à la future génération ». Cette nécessité a aussi été ressentie par Ron Simard qui admet être passé par 2 thérapies, la prison, l’alcoolisme avant de s’accomplir à travers la musique et le culturisme. Il était toujours « violent, susceptible ou gêné ». L’homme le plus fort d’Oujé-Bougoumou confie sa sensibilité dans The strong man. La vie cachée des femmes À la gravité de la dépossession de sa langue, de l’extinction de sa culture, de la dévalorisation de sa Nation s’ajoute la cruauté de la rupture des liens familiaux. Plusieurs documentaires, reportages et le film Les voleurs d’enfance de Paul Arcand ont prouvé les abus commis par la Direction de la Protection de la Jeunesse qui détruit des familles et brise des vies depuis des décennies à travers le Québec. Les communautés Autochtones ne sont pas épargnées. Le vécu des femmes est souvent occulté des versions officielles et, pire encore, exclu des dénonciations provenant même de groupes marginalisés. Or, les femmes Autochtones vivent de tels dangers que récemment Amnistie Internationale s’est intéressée à elles dans le rapport La situation des droits humains dans le monde insistant sur le fait que pour elles les risques de mort violente sont 5 fois plus élevés que dans l’ensemble de la population féminine canadienne. Il importe qu’elles prennent la caméra. À travers le Wapikoni, des femmes ont eu accès à des moyens de montrer ce qui particularise leur vie. Ainsi, Cherilyn Papatie dans Le rêve d’une mère filme les brèves retrouvailles avec ses enfants placés en famille d’accueil. 10% des familles Autochtones se voient retirer la garde de leurs enfants. Y a-t-il pire méchanceté que séparer l’enfant et la mère? Pour les femmes les défis sont plus nombreux. Erica Lepage les a relevés et le prouve dans Fighter. La femme battue s’est transformée en boxeure. Et en réalisatrice. « Mes ennemis vont me voir réussir » proclame-t-elle. Effectivement, elle est championne des 66 kg et a obtenu ses « Gants d’argent ». La possibilité de se refléter dans des accomplissements procure un renforcement positif, fournit une preuve d’existence et contribue à une possibilité d’épanouissement. C’est ce que le Wapikoni Mobile a donné aux femmes, aux hommes, aux jeunes Autochtones qui en avaient besoin. Vendredi le 12 octobre la projection des films, dont certains impressionnent par leurs qualités artistiques et leurs forces documentaires, sera accompagnée d’un rituel de purification à la sauge, de performances musicales hip hop et folk avec Samian, rappeur algonquin et la présence de plusieurs de ces cinéastes qui permettent de connaître la vie d’un peuple ancestral dont l’affirmation et la reconnaissance commencent à peine. L’événement se déroulera lors d’un 5 à 7 , de 17 à 19 heures à la S.A.T. 1195 boul. St-Laurent dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma grâce à une coproduction de l’office National du film du Canada et une collaboration des Productions des Beaux Jours. Pour informations :www.nouveaucinema.ca Le Festival du nouveau cinéma : (1e partie) Par Lucie Poirier Les handicapés et les drogués Dans le documentaire Le dernier envol, le réalisateur Yves Langlois a été attentif au message que Claude Messier voulait livrer alors qu’il lui restait deux ans à vivre. Cet homme sans bras ni jambe a été un des premiers québécois autorisés à fumer de la marijuana. Malgré les difficultés à trouver du financement, Yves m’a dit avoir consacré 6 ans à son film. Il y a intégré des scènes de L’envol du monarque, un reportage pour Zone libre, et Je ne veux pas aller à St-Charles Borhomé. Lorsqu’il m’en parlait, Yves était encore impressionné par Claude Messier qui a été un grand défenseur des personnes handicapées. Messier a mis à l’ordre du jour la question de la légalisation de la drogue qui concerne, entre autres, les policiers. Les policiers sont-ils des personnes rassurantes? Inspirent-ils la confiance? Croyons-nous qu’ils peuvent nous protéger et nous aider? Plusieurs d’entre eux aux États-Unis et au Canada ont accepté de témoigner pour le documentaire Damage done :The Drug War Odyssey de la réalisatrice de la Nouvelle-Écosse, Connie Littlefield. Ces policiers ont une caractéristique qu’ils partagent avec les magistrats, les Chrétiens, les politiciens, les Républicains et tous les intervenants du film, ils disent : Non à la prohibition de la drogue parce qu’interdire la drogue est une terrible erreur. Le documentaire suscite beaucoup de questions : Puisque l’industrie de la drogue est si grosse, faut-il la combattre? Puisque la répression échoue, faut-il la continuer? Puisque nous avons laissé ce commerce aux mains des criminels et que c’était le pire choix, ne faudrait-il pas que le gouvernement le prenne en main? Les policiers ont une image entachée et réfractaire à laquelle ils ont contribué; à Montréal, ils ont déclaré qu’en majorité ils préfèrent l’action aux « chicanes de voisins et de familles ». À qui pouvons-nous crier : « Au secours »? Récemment, alors qu’une femme était battue dans le métro de Montréal et qu’ils étaient présents, ils ne sont pas intervenus. Or, des policiers dans le documentaire regrettent tellement la réputation qu’ont maintenant les policiers que l’un d’eux Cele Castillo III a confié : « They took my dream away, we were the bad guys ». De plus, la prohibition a entraîné la corruption policière et Frank Serpico, qui s’y est tellement opposé, relate le jour où, atteint d’une balle au visage, ses collègues policiers l’ont laissé sur le sol, se vidant de son sang. Est-ce que, comme moi, vous appréciez la série Da Vinci’s Inquest avec l’excellent acteur Nicholas Campbell, qui a grandit à Montréal avant d’aller dans l’ouest canadien? Est-ce que vous aussi vous avez l’impression que c’est sur cette série qu’a été basée CSI Miami? Ajoutez à vos connaissances qu’elle est écrite par l’Honorable Larry W. Campbell, un ancien de la Gendarmerie Royale du Canada, un ex-membre du « force's Drug Squad », un coroner, un politicien élu à Vancouver et qui a ouvert le centre Insiste parce qu’il croit que la drogue peut être prescrite par des médecins et être accessible de façon sécuritaire. On le voit dans les rues, invitant les drogués à se rendre à Insiste pour y recevoir des soins. Il est innovateur et pro-actif. J’ai été émue en regardant ce film parce que ces hommes sont eux-mêmes émus, sensibles, idéalistes et actifs. Un agent d’infiltration pleure en racontant une arrestation qu’il a effectuée devant le fils d’un vendeur de drogues. L’image du dur à cuire inflexible qui veut que son travail de policiers lui fasse vivre des scènes d’action, des sensations fortes et des « power trip » a d’inconsolables conséquences pour certains de ceux qui l’ont incarnée. Le juge James P. Gray considère qu’il faut responsabiliser les gens pour leurs actions et non pour ce qu’ils injectent dans leur système alors que Walter MacKay renchérit en disant que c’est déjà une telle punition qu’ils se font en s’injectant cela, pourquoi les condamner?. Ce n’est pas l’alcool qui a créé Al Capone, c’est la prohibition. Ce qui est interdit un jour, est permis le lendemain. Le nombre d’alcooliques n’a pas augmenté en 1934 quand la prohibition a été levée. Il est facile de se conformer, de reprendre des modèles usités, toutefois, se dissocier des tendances, des préjugés, des idées reçues et même de son groupe d’appartenance est plus exigeant. Les propos que tiennent ces hommes sont inattendus, leur compréhension et leur empathie surprennent. Au delà d’exécuter une fonction, ils ont été capable de la repenser et de la dépasser, de remettre en question les lois qu’ils appliquaient et même, maintenant, de militer pour les changer. Il est inconcevable que les pauvres drogués trouvent des alliés chez les policiers; d’anciens policiers le sont pourtant et avec une étonnante compassion. Ils admettent que lorsqu’il s’agit de drogues, et particulièrement depuis Nixon, « It’s all about the money. It’s not a war, it’s a business ». Effectivement, c’est une « business » énorme : avocats, juges, policiers, infirmiers et médecins des cliniques de désintoxication, prisons, gardiens, employés; que ferions-nous de tous ces gens si la drogue était légale? Je soupçonne l’influence d’un autre aspect dans cet acharnement médiatisé contre les drogués et les petits vendeurs : pendant que les gens blâment les drogués (et parfois avec raison en ce qui concerne le vol et la prostitution), ils ne blâment pas le gouvernement pour son laxisme et son inefficacité dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la justice, des droits sociaux. Qui sont les vrais ennemis dans une société? L’hypocrisie dans les arrestations des petits vendeurs cache l’impunité des gros trafiquants, pendant qu’au bulletin de nouvelles vous regardez la table pleine de sachets de drogues et de liasses d’argent, le vendeur est déjà remplacé par un autre au service du même gros réseau. L’hypocrisie réside aussi dans le fait qu’un vendeur important lors de son arrestation va négocier sa liberté en identifiant des petits vendeurs; ceux-ci ont moins d’informations à échanger et se retrouvent avec de lourdes peines pendant que les plus gros, ou les plus violents, retournent à leurs affaires. Des tueurs ont des sentences plus légères que des petits vendeurs de mari. Le coût exorbitant de la lutte contre la drogue n’a pas empêché que cette industrie est sans cesse croissante. Tout cet argent pourrait être consacré à soigner au lieu d’interdire et de réprimer. Quand aux objecteurs qui imaginent que la légalisation répandrait l’usage de la drogue, Walter MacKay vous répond : « There is already drugs everywhere ». L’envol du monarque et Damage done :The Drug War Odyssey seront présentés au Festival du Nouveau Cinéma entre le 10 et le 21 octobre à Montréal. Pour informations :www.nouveaucinema.ca
Silk Durée : 1h56 Distribution : Michael Pitt, Keira Knightley, Alfred Molina, Koji Yakusho Réalisation : François Girard Scénario : François Girard et Michael Golding, d’après le roman d’Alessandro Baricco Production : Canada, Italie, Japon Photo : www.allianceatlantismedia.com
Par Tina Armaselu 1860, un petit bourg français. L’intrépide commerçant Baldabiou (Molina) prend l’initiative de mettre sur pied une culture de vers à soie et d’y construire des filatures. Comme la production est menacée par une épidémie inconnue, Baldabiou envoie au Japon le jeune officier Hervé Joncour (Pitt) dont la mission est d’acheter des œufs sains. Après un long voyage à travers Vienne, Kiev et les steppes russes, Hervé arrive au port Yamagata d’où il est conduit à un petit village au cœur de la montagne. C’est là qu’il commence les négociations avec le maître des lieux, le tout-puissant Hara Jubei (Yakusho). C’est aussi là que son tourment commence, le conflit entre l’amour pour sa femme Hélène (Knightley) et l’attraction étrange et obsessive envers une des concubines de Hara Jubei. Racontée par le protagoniste qui s’adresse à un interlocuteur au début inconnu, l’histoire se déroule au rythme lent du flux de la mémoire. Le film se remarque par la sensibilité sur le plan de l’image et de l’accompagnement sonore, notamment par le « tableau » exquis du jardin d’Hélène et les paysages enneigés des montagnes de Fukushima. Cependant, sur le plan émotionnel, les personnages (à l’exception de Baldabiou et Jubei) semblent plutôt inanimés, détachés de l’action et le conflit intérieur est presque imperceptible. C’est ce qui préserve en effet le spectateur de « s’impliquer » dans la trame, en dépit de la beauté picturale des images et du final qui ajoute une charge émotionnelle et de surprise à l’ensemble. Si l’intention du réalisateur (bien connu pour Le Violon rouge) a été de déployer l’histoire comme une suite de miniatures en deux dimensions, dépeintes sur un délicat rouleau de soie, et de laisser au spectateur de s’imaginer le reste, alors le but est tout à fait accompli. Toutefois, c’est peut-être un peu plus qu’on attend des images imprimées sur la bobine de celluloïd.
Lust, Caution (Désir, Danger) Durée : 2h38 Distribution : Tang Wei, Tony Leung, Joan Chen, Wang Leehom Réalisation : An Ang Lee Scénario : Wang Hui Ling et James Schamus basé sur une nouvelle d’Eileen Chang Production : Chine Photo : www.allianceatlantismedia.com
par Tina Armaselu Pendant la deuxième guerre mondiale, au temps de l’occupation japonaise de la Chine, un groupe d’étudiants, membres d’une troupe théâtrale, met au point un plan pour assassiner un important collaborateur japonais et chef des services secrets, M. Yee (Leung). La timide mais passionnée par la scène Wong Chia Chi (Wei) est chargée de s’infiltrer dans le cercle intime de la femme de Yee (Chen), en tant que Mme Mak, la sophistiquée et sensuelle épouse d’un commerçant riche, et d’attirer M. Yee au lieu de l’attentat. Tortionnaire des sympathisants de la Résistance et hyper prudent dans ses relations avec les autres, Yee s’avère une proie pas du tout facile et le jeu, extrêmement dangereux dès le début, le devient encore lorsque doublé par des éléments de crise identitaire. Bon psychologue et connaisseur des relations interhumaines, le réalisateur ne laisse rien au hasard dans le développement des personnages et la justification de leurs actes. Très intéressant est le jeu des rôles des protagonistes, pris dans le piège du désir et du danger, et l’hypothèse qui semble en sortir, que la multiplication identitaire peut finalement conduire à la perte de l’identité même. Le film ne manque pas de scènes violentes et de nature sexuelle assez explicite. A cet égard, si tout semble justifié dans son ensemble, il y a cependant l’impression que par endroits le souci du détail aurait dû peut-être céder la place un peu plus à la stylisation artistique.
Québec sur ordonnance Durée : 1h30 Distribution : Colin Firth, Ben Kingsley, Aishwarya Rai, Peter Mullan, Kevin McKidd, Thomas Sangster Scénario et réalisation : Paul Arcan Production : Canada Photo : www.allianceatlantismedia.com
par Tina Armaselu Le récent documentaire de Paul Arcand, Québec sur ordonnance, attire l’attention sur un problème d’actualité dans la société québécoise. Pourquoi on consomme tant de médicaments et quels sont les principaux facteurs déterminant l’augmentation de la consommation des produits pharmaceutiques ? Par une suite de témoignages de patients, analyses de chiffres et entrevues avec des professionnels de l’industries ou représentants gouvernementaux, le réalisateur semble pointer vers les mécanismes du marché où le patient est premièrement un client et le besoin social et individuel de trouver rapidement une solution « magique » à tous les problèmes, de nature pathologique ou une autre. Avançons-nous alors vers une société où la « pilule du bonheur » devient indispensable au confort social et individuel, comme le « Soma » dans le fameux « Meilleur des mondes », d’Aldous Huxley ?
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