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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 36 • Montréal • 15.08.2007 |
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Le voyage d’une vie : le chemin vers nulle part Par Lucie Poirier Journaliste-analyste « Marier le voyage à ce qui est arrivé après, il y a deux mois je ne pensais pas y arriver » admettait Maryse Chartrand en conférence de presse lors de la projection de son documentaire Le voyage d’une vie. Avec de nombreux encouragements dont ceux de ses enfants et de sa productrice, la créatrice de Lowik Media, Lucie Tremblay, elle a achevé le film relatant le suicide de son conjoint Samuel Beaudry en octobre 2005 et leur voyage autour du monde en 2003-04 avec leur fils et leurs deux filles. Le film progresse dans une complexité narrative qui réunit plusieurs composantes. D’abord, l’anachronisme voulu entre les contenus visuel et sonore : aux images du voyage sont ajoutés un texte actuel dans lequel Maryse s’exprime et des extraits du journal de Samuel à l’époque du périple, constituant ainsi une conversation virtuelle, une interpellation commune. Aussi, le film est traversé d’interventions d’amies et de celles de Christophe Fauré, auteur du livre Après le suicide d’un proche, Louise St-Arnaud, chercheure en psycho-dynamique du travail, William Pollack auteur de Real Boys Workbook et Gustavo Turecki, chercheur sur la neurobiologie du suicide. Fléau caché, le suicide concerne l’entourage des suicidées et les personnes à risques. Les femmes entreprennent plus d’actes suicidaires que les hommes mais leurs tentatives aboutissent moins (les moyens utilisés font la différence); de sorte qu’au Québec, le suicide est la 1e cause de mortalité chez les hommes de 17 à 45 ans. Fréquemment, la volonté suicidaire augmente dans une dépression qui modifie la biochimie du cerveau. Pour influencer la sérotonine, des médicaments peuvent être pris. Alors que le rôle de « superwoman », qui cumule travail et foyer et qui parfois assure l’unique présence parentale, affecte les femmes, les hommes assument le code de la masculinité. Ils sont amenés à moins exprimer leurs émotions sauf celles liées à la colère. Ils réfrènent leurs besoins de communiquer ce qu’ils ressentent par crainte de donner d’eux-mêmes une image qualifiée de faible. Ils doivent être en contrôle, surtout s’il s’agit de leur désarroi, de leur peine, de leur peur. Maryse me disait : « La personne n’a pas choisi de se donner la mort. Dans le processus suicidaire, l’être ne voit pas d’autre issue pour finir la souffrance. Donc il n’a pas d’autres choix mais il décide de passer à l’acte. » Elle a montré l’enterrement de Samuel car elle considérait la nécessité de le filmer parce que c’est une forme d’hommage et parce que c’était nécessaire pour raconter leur histoire. Elle insiste sur sa colère, à elle, lorsque des gens ont le réflexe d’expliquer le geste fatal de Samuel en reconsidérant sa vie en fonction de son suicide. « Résumer la vie d’une personne par son décès, c’est le voler de toute sa vie ». Avant l’intolérable il y a eu le bonheur. Et Maryse en témoigne par des films d’archives familiales dont celui de Samuel qui tond la pelouse avec son enfant dans un porte-bébé. Comment réconcilier les hommes avec eux-mêmes? Samuel déclarait lors d’une séquence tournée en Europe « Profites du chemin parce que tu t’en vas nulle part ». Comment les faire cheminer dans leur vie intérieure, là où ce n’est pas le résultat, la performance, l’aboutissement qui importent mais le sentiment, la sensation, l’émotion? Comment aider les hommes? Comment les aider à parler, parler d’eux, entre eux, avec nous, les femmes? La prévention du suicide passe par la parole. Maryse insiste : « Le silence est destructeur. Le savoir est une force ». Avec son documentaire, elle s’adresse à la société qui a la responsabilité de briser le tabou associé au suicide et de rendre effectifs des programmes de dépistage et d’intervention. Lorsque Félix, le fils de Samuel, a autorisé sa mère à le filmer dans l’expression de sa peine, il a vécu l’acceptation de lui-même avec ses larmes masculines. Le voyage d’une vie. Documentaire de Maryse Chartrand avec la famille Chartrand-Beaudry. Musique originale de Michel Rivard. Présenté au Cinéma du Parc le 10 septembre 07 pour la journée mondiale de prévention du suicide. A l’affiche au Cinéma du Parc, à Montréal et au cinéma Cartier, à Québec à partir du 14 septembre 2007. Sur les ondes de Canal Vie le 26 novembre et le 2 décembre 2007. Les rencontres lumineuses du FFM Par Lucie Poirier Journaliste-analyste À chaque année, le Festival des films du monde favorise des rencontres merveilleuses entre les gens qui font les films et ceux qui les voient. Lors des projections quotidiennes, je croisais régulièrement Diane et Yolanda qui venaient chaque jour des Laurentides, et Gérald et Steve qui planifient leurs vacances pour assister aux projections. L’adorable Brigitte, avec ses cheveux d’un blanc étincelant, s’est toujours intéressée au cinéma. Elle assistait à la 1e mondiale de Bernsten, un film minutieux et grandiose, détaillé et puissant dans lequel de longs travellings panoramiques et des plans fixes de lunes ponctuent la détresse de trois endeuillés qui réagissent par la colère, l’insomnie, le défoulement ou la dégradation jusqu’à ce que la force de vivre les regagnent. Après la projection, avec son catalogue pour un autographe et ses 2 appareils, Brigitte a photographié le réalisateur Michael Finger ému, étonné car nous étions plusieurs à vouloir l’embrasser. C’est une autre des particularités du FFM : les artistes sont accessibles, les contacts, exaltants, les discussions, significatives. Nous sommes des « fans », qui nous adressons, non à de vedettes, mais à des artisans talentueux et persévérants. Entre de tels échanges, uniques et inoubliables, sincères et enrichissants, je courrais d’une salle à l’autre pour « attraper » des courts métrages qui recèlent des trésors de concision, d’efficacité, d’éloquence. J’étais près d’une jeune femme ébahie pendant les 13 minutes du vidéo sur les lombrics et dont le titre révulse alors que les images sont raffinées : Les intestins de la terre; sans ces invertébrés qui disparaissent à cause des traitements chimiques, la terre devient dure ce qui cause des inondations et l’augmentation de la surface du désert. Ils sont tout petits et, parce qu’on les détruit, la Terre est en danger. Elle était troublée par Songes d’une femme de ménage; Gül nettoie, repasse, frotte depuis des années malgré ses problèmes de santé. Lorsqu’elle trouve un vibrateur dans le tiroir de sa patronne, elle le fixe en pleurant silencieusement. Cette première réalisation de Banu Akseki fusionne poésie et réalisme avec des images soignées et une mise en scène où les contrastes relèvent d’une observation rigoureuse : pendant que Gül s’efforce de nettoyer, la patronne s’efforce de finir son temps de vélo stationnaire. De plus, j’étais près de Thea Pratt et de son conjoint qui portait leur bébé pendant qu’elle présentait son film de 5 minutes Out of the weeping web sur la reconquête de soi à travers le deuil. Certes, ce que nous sommes importe mais aussi ce que l’on devient. Des œuvres d’art, dont le cinéma, contribuent à la conscientisation, à la connaissance, à la compréhension. On a peu évoqué l’aide que des Allemands, au péril de leur vie, ont apportée à des Juifs pendant la 2e guerre mondiale. Dans Spielzeugland-Toyland de Jochen Alexander Freydank, deux gamins, David et Heinrich, sont voisins en 1942 et jouent ensemble du piano. Lorsque David et ses parents, les Silverstein, sont amenés par des soldats, Heinrich veut aller avec son ami. Marianne, sa mère le cherche et obtient qu’on ouvre le wagon pour qu’elle reprenne son fils. Mais Heinrich n’a pas pu les accompagner. Quand Marianne voit la famille, c’est à David qu’elle dit : « Viens mon fils ». Le dernier plan cadre quatre mains noueuses, vieilles, qui ensemble jouent du piano. Il a fallu 2 ans à Freydank pour réunir le budget et 5 jours pour tourner son film d’époque d’une durée de 14 minutes. Le réalisateur sautait d’allégresse suite à l’accueil enthousiaste fait à son film; je ne connais pas la langue allemande, je ne sais pas ce qu’il disait au scénariste et au comédien qui l’accompagnaient mais j’ai compris sa joie. Les artistes sont des êtres fébriles et vulnérables, inquiets et nerveux, quand ils présentent leurs œuvres; s’ils sentent qu’elles sont appréciées, ils deviennent comblés. Au delà des races, des sexes, des âges et même des langues, nous nous ressemblons et nous pouvons même nous comprendre, nous accepter, nous aimer dans la possibilité de cette beauté essentielle qu’est l’entente humaine. Dong Su : L’idéal de la vérité Par Lucie Poirier Journaliste-analyste Dans sa région natale, en Chine, de février à juillet 2007, avec des acteurs amateurs, le réalisateur Jian Yi a tourné Dong Su. Il est le directeur fondateur du Artisimple Studio avec lequel il élabore des projets à caractère social. Il s’est impliqué dans la sélection d’une dizaine de paysans qui ont réalisé un film sur le nouveau système politique de leur village. Les films ont ensuite été projetés dans des universités et des festivals. Dans Dong Su, il se concentre sur les plans d’ensemble, il fixe sa caméra qui capte les lieux, les gens, les interactions; parfois, il la fait pivoter de 360 degrés et, dans tout le film, il n’a fait qu’un gros plan. Jian Yi montre l’environnement avec le désespoir quotidien de la population prise en otage au nom du progrès économique et obligée de considérer des mensonges comme des vérités. Chaque jour, les gens doivent accepter que ce qu’ils achètent est de la viande gonflée d’eau, du poisson nourri aux pilules anticonceptionnelles, des médicaments périmés. Présentant son film, Jian Yi résume la mentalité : « Nobody will come to your rescue ». Sous un ciel plombé, sur un mer grise, au sortir d’une gare sale, An’an et son amie Lili prennent le ferry et retournent dans leur village. Les filles vont travailler à la ville pour aider la famille. An’an contribue aux études de son frère KhangKhang. Mais sa mère l’incite à travailler davantage ou ailleurs, peu importe l’emploi, même la prostitution, afin qu’elle sorte sa famille de la misère. Ne pourrait-elle pas aller au même endroit que son amie Lili? Or, celle-ci dispense des massages (autres que thérapeutiques). Lili donne à An’an un cadeau : un étui à cellulaire dans lequel elle a oublié un condom. La mère de An’an le trouve et l’ajoute à la boîte de pousses de bambou préparée pour les consommateurs de la ville. Yang, le père, doit aller à la ville pour le récupérer. Son périple est l’occasion pour Jian Yi d’exposer les conditions de vie des Chinois.. Yang est enlevé soudain, soupçonné d’être un protestataire. Les dirigeants abandonnent les gens du peuple, ceux qui déposent des lettres de plainte sont arrêtés. Puis, il connaît des « sitters », ces gens restent devant le logement des locataires qui refusent de déménager et les harcèlent jusqu’à ce qu’ils quittent. Ensuite, en mangeant avec une famille, il constate que les personnes âgées qu’il a harcelées avec les « sitters »sont les parents d’un des convives. C’est sur son visage troublé que Jian Yi a cadré son unique gros plan. Yang entend les conversations sur le contrôle du nombre d’enfants et la déception que cause la naissance d’une fille. Il participe à une réunion du « Trust Club », un groupe avec, entre autres, un médecin pour avoir les vrais résultats des tests faits à l’hôpital, un journaliste pour avoir les vraies informations, un boucher pour avoir de la viande qui ne provient pas de chiens empoisonnés. Jian Yi termine la révélation de ces constantes manigances et de ces habituelles tromperies qui minent la vie des Chinois alors que Yang retrouve la boîte de pousses de bambou dans un magasin, elle est vide; le commerçant vient de vendre le condom à une travailleuse de salon de massage…Lili. Avec Dong Su, Jian Yi a réalisé un film pour participer à la diffusion de l’information, pour contribuer à des changements sociaux. Foster Child : Mère en peine Par Lucie Poirier Journaliste-analyste Les cinéastes québécois ont développé le cinéma direct ; cette captation se distingue du documentaire par l’accompagnement personnel et même intime du sujet. Dans Foster Child, la réalisation de Brillante Mendoza ressemble au cinéma direct, ainsi son film acquiert la force et la brutalité de la vérité. En tournant avec la caméra à l’épaule; il suit une famille des Phillipines. Comme des centaines d’autres, Thelma, ses fils Yuri et Gerald, son mari Dado, vivent dans des caves infectes que la lumière du jour ne peut atteindre mais qui ont toutes l’électricité et la télé. Leur vie se caractérise par une promiscuité incessante. Nous vivons la dernière journée de John-John parmi la famille. Les grossesses non-désirées atteignent un tel nombre que des centres recueillent les bébés abandonnées puis les confient, avant leur adoption éventuelle, à des familles d’accueil rémunérées. Depuis trois ans, toute la famille se dévoue auprès de John-John, leur affection infinie transparaît dans leur attention, leur pâmoison, leur protection. Thelma est occupée sans arrêt. Elle et Gerald amènent Johm-John à l’école. Nous assistons à la préparation du repas par Yuri. Puis, après avoir mangé, Thelma, Yuri et John-John vont à la fondation rencontrer Madame Bianca, la travailleuse sociale ; les quatre se rendent à l’orphelinat voir les jumelles dont Thelma s’occupera bientôt. Enfin, tous vont au luxueux hôtel abondamment gardé par des « Swatt » où résident les riches américains qui adoptent John-John. Scène significative : Thelma est ébahie par la salle de bain et nous pouvons remarquer que ce lieu est plus grand que la pièce qui lui sert de cuisine et de salon. De plus, à cause de son indigence, elle ignore le fonctionnement de la douche qu’elle ouvre involontairement. La séparation pénible déchire Yuri et Thelma à qui on interdit de faire une scène; ils doivent refouler leur amour et leur peine. Mais à l’extérieur, Thelma s’effondre en larmes. Quand Bianca lui a demandé si elle re-déciderait de vivre en étant famille d’accueil, elle a répondu oui puisqu’elle ne sait rien faire d’autre. Alors qu’il tourne des publicités depuis dix ans, forme de réalisation où l’apparence et la simulation importent, Brillante Mendoza a fait un film dont l’authenticité bouleverse. Les nombreux passages dans les dédales suffocants et gluants des caves pestilentielles, l’arrivée de l’usurier, la peur du kidnapping (mères biologique, d’accueil, d’adoption sont toutes en conflit d’attachement) et le talent de tous les interprètes (dont Cherry Pie Picache dans le rôle de la mère) sont des éléments qui insistent sur l’évidence des calamités pourtant assumées dans une générosité constante. C’est Thelma, la pauvre, et non Bianca, la travailleuse sociale, qui fait un don à une mendiante. Mendoza a donc recouru à un procédé technique peu usité (tournage complet avec une caméra portable) mais éloquent pour que devienne flagrante la vie inconnue de gens qui ont un bon cœur et une inéluctable misère. Foster child 2007 / 35 mm / Couleur / 98 min, Réal. Brillante Mendoza, Philippines, présenté pendant le Festival des Films du Monde à Montréal. September dawn : Mort et Religion Par Lucie Poirier Journaliste-analyste En Utah, le 11 septembre 1857, des Mormons ont massacré des émigrés qui possédaient du bétail, des biens, des chevaux et qui se dirigeaient vers la Californie. Ces meurtres d’enfants et de leurs parents sans défense étaient justifiés par la religion. Les Mormons tuaient des femmes qui s’affirmaient, émasculaient et tuaient des hommes infidèles alors que leur chef Joseph Smith avait 40 épouses. Dans le film, l’évêque mormon et général Jacob Samuelson, interprété par John Voight, avait laissé des hommes tuer son épouse. Un de ses fils, Jonathan, lui crie : « Je mourrai pour la femme que j’aime avant de la voir assassinée ». Or, la femme qu’il aime, Emily, fille de pasteur, fait partie du groupe d’émigrés qui ont demandé à se reposer près des terres de Samuelson avant de continuer leur expédition. Le réalisateur, Christopher Cain, a présenté son film controversé en disant : « Rarement, on peut faire des films qui font réfléchir, chose qu’on ne fait pas toujours dans mon pays ». La scène des discours parallèles alors que le père d’Emily exprime de la gratitude et que celui de Jonathan exhorte à la tuerie montre l’opposition des pères de ces Roméo et Juliette américains. La mesquinerie et l’hypocrisie des Mormons fut telle qu’ils se déguisèrent en Indiens Paiutes pour faire croire que la tribu était responsable de l’attaque. Les disciples utilisaient la répétition des mots pour se convaincre de tuer, ils psalmodiaient « C’est mon devoir ». Bien que Brigham Young avait ordonné le massacre, seul son fils adoptif, le diacre John D. Lee, fut reconnu coupable et exécuté. Le sacrifice est facile à prêcher quand il est fait par d’autres. Lors de scènes détaillées, McCain présente aussi l’amour avec lequel on peut approcher les chevaux, la douceur avec laquelle on peut les traiter. Si seulement les humains agissaient ainsi entre eux. McCain espère que son film habitera longtemps celles et ceux qui le verront. Les réflexions auxquelles il incite, les droits des femmes, l’importance de la fidélité, les dangers du fanatisme, la convoitise des biens d’autrui, méritent qu’on y consacre, en effet, beaucoup de temps. September dawn 2007 / 35 mm / Couleur / 111 min, Réal. Christopher Cain, Etats-Unis est présenté lors du festival des films du monde à Montréal. Lady Chatterley : Hymne au printemps et à l’amour Par Lucie Poirier Journaliste-analyste La réalisatrice Pascale Ferran a présenté son film Lady Chatterley en expliquant : « Le film est un voyage, j’ai voulu tout faire pour que le spectateur partage l’expérience des deux personnages, l’expérience des sensations et des pensées, en particulier celles de Constance. J’espère que le voyage sera le plus agréable et le plus intense possible ». On ne peut pas même considérer qu’il s’agit d’une lignée lorsqu’on mentionne les quelques réalisatrices françaises qui se sont intéressées à l’érotisme au féminin : entre autres, Nina Companéez qui réalisa Faustine et le bel été en 1971 (l’univers poétique et bucolique du premier baiser d’une jeune fille) après avoir scénarisé et monté Raphael ou le débauché ( avec Françoise Fabian incarnant une femme qui ne peut aboutir son désir) et Catherine Breillat dont toute l’œuvre est à la fois une exploration et une audace, une recherche et une dissidence. Dans Lady Chatterley, la scène sous la pluie rappelle celle dans Faustine et la nudité frontale masculine, celle de Romance. On peut maintenant analyser l’œuvre d’une femme relativement à celles d’autres femmes, et non seulement en la comparant à celles des hommes. Tout en ayant eu des prédécesseures, Pascale Ferran a su affirmer son mode narratif avec un rythme tranquille et, filmés par Julien Hirsch, des gros plans d’une nature qui s’éveille, qui devient, dans une progression semblable à celle des personnages qui se rapprochent, qui s’apprivoisent. Ferran maintient un lyrisme de l’image avec les feuilles mortes sur le sol, la mousse qui entoure l’arbre, la goutte de pluie tombant de la branche, les herbes foulées par le vent et les émois de Constance Chatterley buvant à la source, cueillant les premières jonquilles, troublée jusqu’aux larmes. Les protagonistes sont d’abord réunis par leurs désirs auxquels succèdent un sentiment amoureux. Ils s’étreignent, s’interrogent. Chacun avance vers l’actualisation d’une possibilité réservée, secrète mais accessible. Parkin, qui tranchait vite : « À quoi ça sert de parler », Parkin, le taciturne aux déclarations laconiques, Parkin, surnommé « l’ours mal léché », Parkin, en vient à déclarer qu’il aime Constance. De plus, il lui confie ses souvenirs, ses appréhensions, ses espoirs. La femme parvient à jouir; l’homme parvient à se dire. Ferran a reçu le Prix Louis-Deluc pour ce film. Contrairement à Liliana Cavani (Portier de nuit, Au delà du bien et du mal)et Lina Wertmüller (Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été ) qui ont abordé l’érotisme comme des hommes en donnant à leurs héroïnes des identités calquées sur les clichés, Pascale Ferran a relevé le défi d’être la première femme à réaliser un film d’après de roman de D.H. Lawrence. Avec sa Lady Chatterley, elle a commencé à divulguer la particularité du vécu féminin. . Lady Chatterley 2006 / 35 mm / Couleur / 138 min, Réal. Pascale Ferran, France. E niño de barro : Pour les droits humains Par Lucie Poirier Journaliste-analyste
Les films basés sur des faits réels, avec des tueurs en série, des intrigues policières attirent un public ébahi. Mais le réalisateur Jorge Algora s’est intéressé à tous ces sujets sans faire un « blockbuster » trivial. Avant la projection de son film El niño de barro, il nous a prévenu : « C’est le premier cas d’un tueur en série d’enfants en 1912 mais ce ne n’est pas un film policier. C’est un film engagé pour dénoncer la violence faite aux enfants. Ce film montre quelqu’un qui tente de changer les comportements humains. C’est un film dur vous en serez peut-être affectés mais la fin est surprenante ». Et, Susana Maceiras, la productrice a renchéri : « Ce fut un long processus. Il y a eu 18 versions de ce film. Je sais que vous sortirez du film silencieux et je vous propose de continuer à y songer ». Le film El nino de barro est un messager des droits des enfants, des droits des femmes, parce que, généralement, on néglige de considérer qu’ils font partie des droits humains. Il traite d’un sujet, déplorablement, récupéré, galvaudé pour racoler un public captif devant cette fabrication d’un glamour connoté par des sujets scabreux. On développe des fascinations à partir des tueurs en série transformés en vedette qui rapportent financièrement et qui entretiennent un intérêt malsain pour des déviances. Certes, ce qui est inhumain fait partie de l’humain, mais faut-il, mercantilement, l’exacerber? Algora a su procéder autrement pour raconter les faits. À Buenos Aires, Mateo, 10 ans, vit avec sa mère, Estela, une couturière d’origine espagnole. Il est tourmenté parce qu’il a des visions lors desquelles il voit et ressent ce qui arrive à des enfants sadisés et tués. Son ami Arturo a été pendu, une fillette brûlée vive, une autre enterrée vivante. D’abord soupçonné d’être le criminel, Mateo informe le commissaire Petrie afin de l’aider à retrouver le sadique. Estela tente de protéger son fils; déjà, il y a des années, lors d’une fête, il avait été enlevé, attaqué, blessé, sauvé de justesse. Estela est convoitée par le policier Octavio qui voudrait être débarrassé du petit Mateo. Le gamin, dans une de ses visions, identifie l’assassin d’enfants. Il s’agit de Cayetano, un jeune battu par son père et son employeur. Mais Octavio, après avoir violé Estela, fait croire aux parents des enfants tués que c’est Mateo le responsable. Par une nuit d’orage, Mateo est pourchassé hors de chez-lui, il tombe dans la boue où il est battu à mort pendant qu’on procède à l’arrestation du véritable coupable, Cayetano. Estela s’empare de l’arme d’Octavio et le tue. Quand Petrie la retrouve au commissariat, elle lui déclare : « For us, there is no justice, we have to take revenge. » Jorge Algora a révélé plusieurs aspects sordides de la société dans sa façon de considérer les femmes, les enfants, les immigrants. Ainsi, c’est un enfant qui vend les journaux en criant les détails des sévices mortels infligés à ses semblables. C’est un enfant, obligé de travailler, qui clame : « On a retrouvé l’enfant avec les paupières brûlées par des cigarettes ». Jeune, il sait déjà des aspects cruels de la vie, de la mort, et que ces réalités font vendre des copies imprimées. De plus, Algora a donné la parole au criminel qui dit n’avoir jamais ressenti le moindre remords. Quand le Dr Soria demande à Cayetano s’il a déjà pleuré, il répond qu’il s’était emparé d’un gamin lors d’une fête, avait commencé à le blesser mais que le petit s’était défendu, avait crié et avait été sauvé, Cayetano ajoute que c’est la seule fois où il a pleuré. Aussi, Algora a abordé le problème de la pédophilie, celui du travail des enfants pauvres dans les fabriques d’allumettes et de ceux qui sont payés pour faire des photos dénudés. L’une des phrases du film attise des interrogations, elle met en évidence la complexité et la particularité de la nature humaine avec sa part de dangers ; le Dr Soria devant un des cadavres d’enfants a prononcé : « Les animaux n’arrivent pas à commettre de telles perversions ». EL NIÑO DE BARRO, 2007 / 35 mm / Couleur / 103 min, Réal. Jorge Algora, Espagne - Argentine. présenté pendant le Festival des Films du Monde à Montréal. www.ffm-montreal.org
Samira fi adayaa : Plaisirs de femme Par Lucie Poirier Journaliste-analyste
Latif Lahlou connaît les femmes. La femme. Dans son film Samira fi adayaa (Les jardins de Samira) il s’accorde avec la spécificité de l’imaginaire féminin. Il sait que les femmes aiment la progression. Aussi, lent est l’établissement de la situation. Douce est la croissance du désir de Samira. Délicate est l’expression du désir de Farouk. Latif Lahlou a déjà créé plusieurs films et il a fondé Cinetelema, une compagnie indépendante de production. Lors de la première mondiale de son film, cet homme qui sait séduire par ses accomplissements cinématographiques a dit : « Ce film est dans la continuité de mes précédents films. Il est basé sur les relations de couple, relations affectives, sexuelles, économiques, des relations à la fois réalistes et symboliques. » Prouvant qu’il sait aussi charmer par ses déclarations sincères, il a ajouté : « Pour nous c’est déjà un succès d’être en compétition ». Sanaa Mouziane, l’actrice qui incarne Samira, a terminé la présentation en disant : « Ce film est une réflexion sur la société du Maroc qui est contrôlée par la culture et la religion ». L’histoire, basée sur le roman Vieilles filles de Brahim Hani, réunit Samira que son père a mariée à Driss, un veuf impuissant, et le neveu de celui-ci, Farouk, jeune et timide, respectueux et poli, tendre et caressant. La sensualité se déploie dans les regards de Farouk sur Samira qui fait ses soins de beauté et ceux de Samira sur Farouk qui se lave, dans les parfums de peau que respire Samira sur la chemise de Farouk et le lit déserté sur lequel Driss est prostré. Alors, dans la maison rose, dans la chaleur du Maroc, dans la réalisation du rêve, Farouk et Samira s’aiment. Elle lui déclare : « La plus belle des choses c’est de faire sentir à une femme qu’elle est une femme ». SAMIRA FI ADAYAA 2007 / Vidéo / Couleur / 96 min, Réal. Latif Lahlou, Maroc. présenté pendant le Festival des Films du Monde à Montréal.
DP75 Tartina City : Pour les droits humains Par Lucie Poirier Journaliste-analyste DP75 Tartina city réalisé par Issa Serge Coelo s’avère une véritable proclamation des droits humains, un courageux appel à la justice, un sobre et respectueux reflet des tortures endurées par des victimes. Coelo a ajouté un objectif à la caméra pour filmer en infra-rouges les comédiens totalement dans le noir alors qu’ils interprétaient des prisonnières et prisonniers. Dans les années 80, pendant les grandes dictatures de l’Afrique des femmes et des hommes du Tchad ont été enfermés dans des prisons souterraines, une grande piscine près du palais présidentiel recouverte de planches trouées. Par ces ouvertures, on versait un mélange de pain et de merde de moutons appelé Tartina et constituant la seule nourriture des incarcérés sous l’autorité du Colonel Koulbou. Koulbou est honoré quand Son Excellence lui ordonne des arrestations et des exécutions. Ses plaisirs consistent à faire des bulles et faire des tortures. Quand il voit une femme qui lui plaît, « une fessue », il la fait emprisonner. Il a une 2e épouse Awa qu’il maltraite. Quand Awa se confie à sa mère, elle lui répond « Supporte ma fille ». Koulbou crie à un supplicé : »Droit, je ne sais pas de quoi tu parles ». Pour ses hommes et lui faire souffrir, faire mourir sont perpétrés dans les rires de l’amusement. Éventuellement, le régime sera différent mais avec les même dirigeants comme le montre la scène finale ou Koulbou occupe toujours une fonction parmi les décideurs. Coelo a filmé avec décence les scènes de torture. On voit peu les victimes qui souffrent. De telles scènes peuvent être réalisées avec complaisance, accentuation, insistance et contribuer à une banalisation ou une excitation. Coelo ne voulait pas faire un film à sensations fortes mais un cinéma utile, pour faire réfléchir les gens. Je me suis entretenue avec lui. Il est l’un des deux seuls cinéastes du Tchad. Après des études en Europe, il a voulu revenir là où il a vu « pour la 1e fois la lumière de la vie (qui est extraordinaire et qu’il a magnifiquement filmée) et parce que l’Afrique a besoin de tous ses enfants ». Nous avons discuté de sa conviction du devoir de mémoire, de l’importance de témoigner des faits pour contribuer à ce que nous ne répétions pas les mêmes erreurs. « Et pourtant nous recommençons, comme à Guantanamo ». Pourquoi? « Ah! c’est le coté sombre de l’humain. C’est comme dans mon film, le Colonel Koulbou joue à être Dieu ». Les gens semblables à Koulbou ne changent pas, ils ont trop de plaisir à sadiser; dans le film quand une victime veut demander aux tortionnaires de l’achever, un autre prisonnier le prévient : « Même si tu insistes, ils te diront que tu n’as pas assez souffert ». « Devant tant d’inflexibilité, que peut-on ? »lui ai-je demandé? « Il faut des petites souris qui font peur au lion » m’a-t-il rétorqué en riant. Effectivement, il faut des films comme DP 75 Tartina city pour ébranler l’avidité de pouvoir de ceux qui contrôlent en abusant, en massacrant lentement pour que leurs victimes se sentent faiblir et mourir; pour que malgré des humiliations inconsolables, des peines irrémédiables, des impuissances totales, subsiste de la volonté de vivre, la certitude de l’importance de l’existence dans la capacité d’aimer. Chaque être représente l’humanité.Un festival pour les cinéphiles Par Lucie Poirier Journaliste-analyste À Montréal (Québec, Canada), se tiendra la 31e édition du Festival des Films du Monde, du 23 août au 3 septembre 2007, avec des courts et longs métrages, des documentaires, du cinéma indépendant, des films qui reflètent le sort ou les songes, la réalité ou les espoirs de l’humanité. D’années en années, des amateurEs planifient leurs vacances de façon à assister au FFM. Car c’est l’une des particularités de ce festival : il est aimé du public, il s’adresse aux cinéphiles, au contraire de plusieurs autres réservés exclusivement aux gens de l’industrie; il se concentre sur la cinématographie quand d’autres privilégient le glamour, la célébrité, le commerce. Serge Losique, président directeur général, et Danielle Cauchard, vice-présidente et directrice adjointe, ont annoncé, lors de la conférence de presse du lancement de la programmation, que les films projetés seront en accord avec l’intention de s’adresser au public « pas juste pour rire, disait Losique, mais pour décrire une part de l’humanité, pour réfléchir à la métaphysique de l’être, du couple, à la corruption, aux abus du pouvoir avec nos propres finances, aux problèmes sociaux parce que le cinéma signifie la liberté ». Donc, un festival diversifié, à dimensions humaines, ouvert sur le monde qu’il reflète, provenant d’une cinématographie établie ou émergente puisque le Festival fait une place à 72 premières œuvres. Reflétant la diversité des préoccupations humaines, des centaines de films montreront « comment les gens sont traités à travers le monde mentionnait Losique, d’autant que maintenant on a beaucoup de création grâce au tournage avec la caméra numérique ». Déjà, j’ai remarqué que le problème des frontières sera exploré dans Noodle (Israel 2007 réal. Ayelet Menahemi )et Partes Usadas (Mexique France Espagne 2007réal. Aaron Fernandez), le quotidien sera observé grâce à 1 journée (Suisse 2007 réal. Jacob Berger) et Der Ander Junge (Allemagne 2006 réal. Volker Einrauch), la gravité du suicide sera abordé dans A Outra Margem (Portugal Brésil 2007 réal. Luis Filipe Rocha)et Ben X (Belgique 2007 réal. Nic Balthazar)que les cinéphiles au Festival verront deux semaines avant qu’il soit projeté devant le Roi des Belges, la condition de la femme sera traitée, entre autres, dans Surviving my mother (Canada 2007 réal. Émile Gaudrault), Teresa : El cuerpo de cristo (Espagne France Royaume-Uni 2006 réal. Ray Loriga), une version nouvelle de la vie de Thérèse d’Avila qui n’acceptait pas son rôle de femme dans ce monde d’hommes et qui, pour concrétiser ses aspirations, entra dans un couvent et La logique du remords (Canada 2007 vidéo réal. Martin Laroche) à propos du viol et du meurtre d’une fillette de cinq ans.
Aussi, j’ai été interpellée par la description de DP75 Tartina City (Tchad France Maroc 2007 réal. Issa Serge Coelo) : un jeune journaliste se bat pour obtenir son passeport afin d’aller diffuser un reportage sur la situation de son pays, et par le commentaire de Losique qui indiquait que le film aborde le thème de la torture. J’ai demandé à Losique et Cauchard pourquoi ils avaient voulu inclure ce film, ainsi que des documentaires sur la torture, alors que ce sujet concerne des faits, ou niés, ou approuvés, ou occultés. Losique m’a répondu : « Le cinéma englobe tout, joie, peine, torture. Tous les thèmes de l’humanité » et Cauchard a ajouté : « On préférerait que la torture n’existe pas mais elle est dans l’actualité. C’est une question morale. Surtout en Irak. On ne peut être indifférent au sujet. Des torturés deviennent tortionnaires. Il y a l’argument de l’obtention de renseignements pour se justifier alors qu’il y a du sadisme ». Parmi les décideurEs de la politique, des médias, des arts et de la finance, règnent souvent un cautionnement tacite, une désaffection générale ou une incitation impudique quand des êtres s’acharnent contre leurs semblables; rares et nécessaires sont les cinéastes qui, à travers leurs réalisations, réclament des considérations éthiques morales, humaines, contribuent à l’amélioration du monde. L’unicité du FFM réside dans son ouverture au public certes mais aussi dans l’exclusivité des films programmés. Au cours des ans, j’y ai vu des chefs d’œuvres d’art, de révélation, de constat, de revendication; des films qui, hélas, malgré leurs qualités esthétiques, symboliques ou instructives, ne bénéficiaient d’aucune distribution par la suite, et même, parfois, ne furent projetés que lors du festival. Alors les cinévores se précipitent d’une salle à l’autre pour absorber le plus possible de ces merveilles, de ces découvertes, de ces retrouvailles que le cinéma permet en étant l’occasion de se questionner sur le sens de la vie, de sa vie, l’opportunité de voir un langage qui le particularise dans cette union du mot et de l’image qui bouge pour montrer ce qui autrement ne serait pas montrable, en étant la possibilité de s’identifier ou de se distinguer devant une représentation de l’âme. Il y a des décennies, une femme, Alice Guy-Blaché (1873-1968), fut la créatrice du cinéma de fiction alors qu’elle travaillait au secrétariat de la Maison Gaumont; elle allait réaliser, produire, des dizaines de films, créer des studios, innover dans la direction d’actrices et d’acteurs, inventer un genre et des techniques révolutionnaires qui, depuis, ont été copiés, attribués à d’autres (des hommes). Le FFM, chaque année rend hommage à des cinéastes ayant eu une influence incontestable. Je suggère que l’an prochain, un « femmage » soit rendu à celle qui a créé les bases narratives du langage filmique et qui l’a fait au nom de l’imagination, de l’expression, de la transmission, au nom de ce que le cinéma peut être, car, traversé par de nombreuses influences socio-politiques, il n’est pas qu’un exutoire pour des frustrations, un catalyseur pour des violences, un produit commercial exploité par des opportunistes pour que triomphent la suprématie de l’apparence et l’obsession de l’argent , avant tout, le cinéma est le 7e art. Ben X : Faire sens Par Lucie Poirier Journaliste-analyste « Tout ce que je dis est vrai même quand je me tais » Et Ben se tait souvent. Presque tout le temps dans le film Ben X, production de la Belgique et des Pays-Bas, réalisé par Nic Balthazar. Isolé par l’autisme, opprimé par les autres, soutenu par sa mère, aidé par son amie virtuelle Scarlite, Ben affronte chaque jour avec courage et détermination, avec sa musique et sa participation au jeu vidéo Archlord auquel il se consacre indéfectiblement de 5 :45h à 6 :30h chaque matin. Quotidiennement, il fait face à Bogart et Desmet qui l’humilient à l’école et par Internet. Car nous vivons à l’ère du cyber-harcèlement qui affecte 1 jeune sur 10, selon une étude du fournisseur d’accès Internet néerlandais Planet Internet, et du « happy-slapping », ce phénomène grandissant des captations transmises instantanément grâce aux cellulaires et qui exhibent, exaltent des intimidations, des bagarres de façon à assurer le succès populaire sur le net de ceux qui les infligent. S’ajoutent, à ce fléau où la victime est blâmée, le professeur qui parfois est aussi en danger, le directeur d’école qui évite de proposer des solutions sous prétexte de préparer les jeunes à la cruauté de la vie, le médecin qui se joue dans le nez (littéralement, ce qui fait dire à Ben « Comment après tant d’années d’études n’a-t-il pas appris qu’on ne met pas ses doigts dans son nez? ». Techniquement, le langage cinématographique acquiert avec Ben X de nouveaux moyens. Certes, Balthazar utilise le flashback et l’insertion de scènes futures : on apprend que le harcèlement accablait Ben déjà chez les scouts et à la petite école et on comprend que la tragédie culmine vers la déclaration de la mère : « Il faut toujours un mort » ; mais, il a intégré aussi des scènes tournées dans le cyberespace. Des acteurs virtuels ont participé, des scènes ont été tournées en ligne; des « gamers » ont fait jouer leurs personnages virtuels et ces images s’additionnent aux images de film « live action ». Dans le rôle de Ben, avec son regard fébrile et doux, son corps tendu et tremblant, Greg Timmermans émeut et convint, il faut un acteur fort pour transmettre la fragilité. Après avoir interviewé la mère d’une victime de harcèlement, un autiste de 17 ans qui s’était suicidé, Nic Balthazar a écrit un livre, devenu une pièce de théâtre puis un film qui approfondit des problèmes sociaux négligés, ignorés et qui pourtant s’amplifient, s’aggravent : entre autres, « bulying », suicides d’adolescent, drogues, violence des jeunes. De plus en plus, des suicides et des meurtres sont commis dans les lieux où leurs causes se sont développées; ce qui explique le nombre croissant de suicides et tueries dans des écoles et dans des entreprises. Avec Ben X, Balthazar innove techniquement pour appuyer un scénario fin, subtile, solide et surtout nécessaire. Il expose le problème et fournit une solution. En évitant le manichéisme, il imbrique le pouvoir de la force et de l’intimidation avec la beauté de l’esprit et de la sensibilité, la supériorité de la pensée avec l’imposition de la violence. Ben X mérite d’être vu tant pour sa valeur artistique que pour sa pertinence sociale. Il soutient l’intelligence, l’imagination, la créativité et la collation, la solidarité, l’entente. Et, surtout, quand s’approche la mort, il immisce l’espoir, quand se profile le suicide, il insinue la possibilité d’être heureux comme on ne l’a jamais été. BEN X, 2007 / 35 mm / Couleur / 90 min, Réal. Nic Balthazar, Belgique - Pays-Bas. Avec Greg Timmermans, présenté pendant le Festival des Films du Monde à Montréal. Bluff : une comédie subtile Par Lucie Poirier Journaliste-analyste Concentrée dans un même logement occupé par plusieurs locataires au cours des ans, l’imbrication des diverses situations de la comédie Bluff se développe dans une succession dynamique et subtile, sans jamais être confuse. Alors que le rire mise souvent sur le vulgaire et la cochonnerie, Marc-André Lavoie et Simon Olivier Fecteau ont su éviter l’écueil du sordide et du cliché. Ils ont scénarisé, réalisé, monté et produit Bluff. Leur scénario cumule plusieurs intrigues dans lesquelles les personnages sont déterminés par une préoccupation immédiate aux enjeux existentiels : Michel et Josée forment un couple vénal, Julien déchoit dans l’anxiété, Nicolas et Céline risquent de déraper dans leur union, Georges et Patrice ont des problèmes de réputation. Les personnages masculins sont davantage approfondis dans leur inquiétude liée à l’estime qu’ils s’accordent personnellement, à l’estime qu’ils voudraient mériter. Puis, l’atmosphère se transforme; à travers des anecdotes cocasses, le sort de certains personnages importe. La dégradation, le danger, le drame surgissent. La tension est particulièrement rendue par la caméra mobile lors de la dispute entre Céline et Nicolas; au niveau psychologique, cette scène ainsi que le gros plan de profil d’Emmanuel Bilodeau représentent les moments les plus forts. Dans la démolition du lieu commun, les énigmes sont résolues: qui, paradoxalement, a le plus peur des autres, qui disait la vérité quand on le croyait menteur, que voyait l’ouvrier dans la trappe? Le procédé final de Bluff rappelle l’amorce narrative de Rear Window (Fenêtre sur cour) : un traveling sur une série de photos contextualisait un James Stewart accidenté lors d’une course automobile; Lavoie et Fecteau dévoilent leurs derniers éclaircissements en utilisant l’image seulement, la caméra glisse devant les objets et les photos. Hélas, habituellement, les gens quittent pendant le générique; s’ils le font pendant celui de Bluff, ils vont rater une scène supplémentaire. L’absence d’actrices de plus de 40 ans s’avère regrettable car la présence d’acteurs de différentes générations est intéressante. L’affiche donne l’impression d’une énième comédie faite à coups de pieds et à coups de poings alors que le plan en contre-plongée de l’ouvrier et du propriétaire fixant la trappe se serait accordé avec le fil conducteur de l’histoire. Ressembler à Hitchcok, élaborer une comédie sans misogynie, persister au cours des mois à maintenir une équipe et une motivation pour créer un long-métrage sans financement gouvernemental et avoir son film en ouverture du Festival des Films du Monde, au Québec peu de cinéastes y parviennent. Pour Fecteau et Lavoie, c’est déjà la réussite. Bluff Canada 2007 90 min. présenté pendant le Festival des Films du Monde à Montréal. Eduart : Devenir humain Par Lucie Poirier Journaliste-analyste Après deux ans en Grèce, Eduart Bako retrouve sa famille dans une Albanie où la magnificence des paysages côtoie l’accumulation des détritus, où les familles n’ont pas de sécheuse mais possèdent une antenne pour la télévision et où on rêve d’être une vedette rock alors qu’on achète des médicaments périmés. Il est arrêté pour vol et emprisonné. Arrogant, égoïste, mesquin, il déplaît et devient la victime d’un viol et d’une tentative de meurtre. Commence alors son cheminement pour devenir humain d’une façon altruiste. Il découvre la bonté dans le pardon et la générosité que lui prodigue Elton, un codétenu. Il apprend la réciprocité dans l’émulation et la bienveillance que déploie le docteur de la prison. Cet homme enseigne à Eduart : « It’s not easy being a human and it’s not easy acting like a human being ». Le voleur nettoie les malades, accompagne un mourant, écoute de la musique classique. Il comprend que si la vie accorde des privilèges, elle entraîne aussi des obligations. Dans le sillage des paroles et des exemples du docteur, Eduart éprouve des remords. Car il garde secrète l’admission d’un crime qu’il a commis. Son cheminement n’est pas que métaphorique; sorti de la prison albanaise, il marche, traverse la frontière grecque et revient avouer sa culpabilité. À travers le monde, retentissent les cris à l’injustice, les constats de laxisme et les excès de châtiments; on réclame des lois, des peines, des exécutions pendant que se taisent des victimes bafouées, des coupables innocents et que se pavanent des criminels célèbres. Or, on ne considère pas l’importance de la conscience, l’influence des valeurs; le film Eduart a l’exceptionnel mérite de monter, et même de démontrer, la possibilité de transformations; on assiste aux développements d’une qualité d’être jusqu’à la volonté de réparer. Angeliki Antoniou, réalisatrice et scénariste, vit et travaille en Allemagne et en Grèce; elle a recueilli le témoignage de Eduart L. qui purge toujours sa peine suite à une condamnation à seize ans de réclusion. Antoniou a élaboré sa narration filmique avec des faits survenus à différentes périodes auxquels elle a greffé des scènes de rêves et de souvenirs. Avec une trame sonore remarquablement efficace qui concourt au réalisme, dans un récit qui procède par l’insertion de flash-back, elle maintient une progression de l’histoire vers un dénouement qui comporte une révélation événementielle et spirituelle. Antoniou s’est intéressée à l’humain, elle a prouvé qu’il peut évoluer avec ses capacités aussi graves que belles. Eduart Grèce-Allemagne 105 min. présenté pendant le Festival des Films du Monde à Montréal.
Becoming Jane Durée : 1h52 Distribution : Anne Hathaway, James Mcavoy, James Cromwell, Maggie Smith, Julie Walters Réalisation : Julian Jarrold Scénario : Sarah Williams, Kevin Hood Production : Grande Bretagne Photo : www.allianceatlantismedia.com
Par Tina Armaselu Bien que peu de choses soient connues sur la vie de la célèbre écrivaine britannique Jane Austen (Anne Hathaway), Becoming Jane est une tentative de reconstituer une courte période de la jeunesse de celle-ci, marquée par la rencontre du jeune et séduisant avocat, Tom Lefroy (James Mcavoy). A partir de l’hypothèse que toute œuvre soit nourrie par l’expérience personnelle et en tenant compte de quelques brèves mentions sur Lefroy dans des lettres gardées après la mort de l’écrivaine, le film essaie de tracer un portrait de Jane amoureuse dont l’amour aurait influencé ses œuvres futures. Avec une sensibilité de la prise des vues qui rappelle « Miss Potter », cependant peut-être un peu moins imaginative, Becoming Jane attire aussi l’attention par l’expressivité du jeu des acteurs et par sa perspective intervertie. C’est-à-dire, regarder le créateur comme personnage, par le filtre de sa propre création.
Ma tante Aline Durée : 1h37 Distribution : Béatrice Picard, Sylvie Léonard, Rémi-Pierre Paquin Réalisation : Gabriel Pelletier Scénario : Frédéric Ouellet, Stéphane J. Bureau Production : Canada Photo : www.allianceatlantismedia.com
par Tina Armaselu Geneviève (Sylvie Léonard), prise entre sa carrière et une liaison peu convaincante avec un collègue plus jeune (Rémi-Pierre Paquin), voit un jour sa vie complètement bouleversée par l’arrivée d’une tante inconnue, Aline Saint-Louis (Béatrice Picard), ancienne chanteuse de cabaret, extravagante et non-conformiste. Excellente conteuse et bonne connaisseuse de l’âme, Aline, qui prétend avoir été la meilleure amie de la mère décédée de Geneviève, fait apprendre à sa nièce les secrets de ses origines familiales et le prix de l’amour. A l’exception de quelques moments qui peuvent paraître un peu mélodramatiques, le film ne manque pas d’humour et même d’éléments surprise. Le tout est assez bien soutenu par une intéressante mise en scène des contes d’Aline, vus par le spectateur de la perspective biaisée de Geneviève.
Hairspray Durée : 1h56 Distribution : John Travolta, Nikki Blonsky, Queen Latifah, Amanda Bynes, Michelle Pfeiffer Réalisation : Adam Shankman Scénario : Leslie Dixon Production : Etats Unis Photo : www.allianceatlantismedia.com
par Tina Armaselu Inspiré par le film de John Waters, sorti en 1988, et par la comédie musicale sur le même thème de Mark O’Donnell et Thomas Meehan, nominalisée en 2002 pour Tony Award, Hairspray est l’histoire d’une jeune fille, Tracy Turnblad (Nikki Blonsky), qui n’a qu’un seul rêve, celui de danser au « Corny Collins Show », le plus en vogue concours télévisé de danse à Baltimore. De taille et coiffure un peu surdimensionnées, Tracy ne correspond pas aux canons à la mode et c’est de même pour ses sympathies intégrationnistes. Mais si l’on croit encore au conte de Perrault, les exclus, eux aussi, peuvent voir un jour leurs rêves devenus réalité. En portant une attention particulière au détail chorégraphique, cette dernière version de Hairspray reste fidèle au message initial, en plaçant une histoire apparemment facile sur le fond plus complexe de la ségrégation raciale des années 60. Peut-être par endroits aux accents un peu trop criants, le film sait toutefois jouer sur les symboles, en gardant une manière simple et agréable de toucher aux choses sérieuses, sur un ton léger et sans ambages. Confessions of an innocent man : Dire la torture Par Lucie Poirier Journaliste-analyste Le clair-obscur des gros plans de face et de profil filmés sous la réalisation de David Paperny accompagne le récit de William Sampson alors qu’il révèle la dégradation, physique et mentale, à laquelle l’ont mené les tortures et les viols qui lui ont été infligés pendant qu’il était prisonnier en Arabie Saoudite. Dans Confessions of an innocent man, Sampson raconte le « living nightmare », ainsi qu’il le nomme, vécu lorsque les gouvernements canadien et britannique (il a la double nationalité) l’ont abandonné après son arrestation le 17 décembre 2000. Une bombe avait fait exploser une auto; pour ne pas admettre qu’elle pouvait avoir été posée par des membres de la population locale, les saoudiens ont arrêtée un Occidental, pour ne pas ruiner des contrats d’affaires avec le Moyen-Orient, les gouvernements de l’Occident ont refusé d’aider Sampson. Aussitôt, il a été enfermé dans un centre d’interrogation où il a subi des tortures longues et répétées qui laissent peu de traces visibles quand il porte des vêtements: il a été frappé sous les pieds, au scrotum, à la vessie. Il a été accusé d’espionnage, de terrorisme, d’homosexualité, des offenses sanctionnées par la peine de mort. Violé plusieurs fois, il remarquait « the psychological pain. I no longer seemed to exist ». Alors il tente une évasion « with my mind » par le souvenir des odeurs, des sensations. Croyant mettre fin aux séances de persécution, à la télévision, il avoue des crimes. Par crainte de représailles, il cache les sévices endurés lorsqu’il est visité. Les tortures se poursuivent car on veut qu’il nomme des complices. Il survit à une crise cardiaque. Son pères, James, réussit à le voir. De retour au Canada, on exhorte James à se taire; il divulgue tout, alerte les médias et se démène pour sauver son fils condamné à la décapitation. Des employés de l’ambassade canadienne visite Sampson en prison et lui disent qu’il n’est pas approprié de déclarer avoir été torturé. Jamais une preuve de sa culpabilité n’a été fournie. Pendant 2 ans et 8 mois, il reste isolé, torturé, vit nu et se couvre de ses excréments; exprimait-il ainsi son unique et ultime possibilité de révolte et de refus, son dernier pouvoir sur son corps, sur son sort, alors qu’on l’a privé de tout contrôle sur ce corps supplicié constamment, sur cette vie contrainte fatalement? En échange de Saoudiens enfermés à Guantanamo, il est libéré le 8 août 2003. Le gouvernement lui refuse le droit de poursuivre ses tortionnaires. Jean Chrétien avait déclaré : « It’s not clear he was tortured ». Les rayons X montrent les séquelles des tortures. William Sampson vit seul, sans emploi, avec des problèmes de santé. Par le langage, il instaure un processus de réhumanisation, les mots de son livre et les images du film de Paperny contribuent à sa volonté de survie malgré l’oppression d’un sentiment d’injustice et la frustration d’être empêché quand il veut rétablir sa réputation. Car il reste la parole, dite, filmée, pour s’opposer au mal que des êtres font à leurs semblables, pour réclamer la consolation dont ont besoin les corps marqués et les âmes affligées. Vous pourrez voir Confessions of an innocent man dans la catégorie Documentaires du monde lors du Festival des Films du Monde. Co-produit par Paperny Films, l’Office national du Film du Canada, le réseau de télévision CTV, ce film, narré par Martin Sheen, articule plus qu’une protestation, il représente une insurrection contre la cruauté flagrante et pernicieuse des géopoliticiens avec leurs intérêts qui contreviennent aux droits humains dont ceux, fondamentaux, de la liberté et de l’intégrité physique. N’avons-nous pas les uns envers les autres le devoir de nous conscientiser aux réalités de notre monde? Ce film confirme qu’il faut dire la torture, exprimer les humiliations, les dépravations, les conséquences qu’elle impose afin de clamer inlassablement : Non à la torture.
« Three poems by Spoon Jackson », un film de Michel Wenzer (2000) Par Cerasela Nistor “Three poems by Spoon Jackson”, du réalisateur suédois Michel Wenzer est, sans doute, une provocation hors de l’ordinaire. Spoon Jackson, le héros, est emprisonné à vie, à Pleasant Valley, aux États-Unis. Presque toute sa vie s’est passée en prison : les images de son enfance abondent parce que c’est la seule période de sa vie associée à la liberté. L’idée de l’innocence est, d’ailleurs, toujours présente. Le film est construit autour de trois conversations téléphoniques du héros avec son frère. La dimension temporelle est terrifiante (on subit toujours la restriction du temps) : «Il vous reste une minute », « Il vous reste deux minutes ». Les personnages sont toujours en quête du temps perdu, et qui passe différemment que pour les autres personnes. Le spectateur fait face aux réalités filtrées à travers la vision d’un emprisonné : les enfants du Rwanda, le manque d’eau, Coca-Cola au tiers monde, etc. On entend un vers qui revient obsessionnellement dans le poème, une idée qui est reprise afin de souligner l’absurdité, le non-sens. Rouge et noir, blanc et noir, le forts bruits des roues métalliques, les images ralenties du train en marche annoncent l’imminence de la mort et de la fin. Ce qui est vif et pur ne sont que les souvenirs d’enfance, l’image de la mère, des enfants qui jouent au ballon. Le premier poème semble s’inspirer du complexe œdipien (on pense à « The end », de John Morrison. La révolte est toujours inutile car le destin est implacable. Les règles du jeu sont désormais fixées par une divinité omnipotente. C’est seulement au troisième fragment que l’on nous montre la figure de Spoon Jackson, l’infatigable révolté. On a l’impression qu’on nous présente toujours l’autre face de la réalité, celle touchante, moins connue. Les clichés abondent dans cette société enrégimentée, contrainte par des formules modernes, en fait hypocrite et vide de sens. Les fréquents rappels à l’identité sont émouvants. On s’en fout de l’existence d’un prisonnier, mais qui se fout de l’existence des enfants qui meurent à cause de la faim dans les pays africains? C’est à cela que les deux auteurs – le poète Spoon Jackson et le metteur en scène Michel Wenzer – nous invitent à réfléchir. Une démarche teintée d’innocence, profondément originale, qui nous pousse à la réflexion sur la vie et sur la mort en même temps. Le film traite de l’idée de la liberté dans un contexte très particulier - la prison. Le goût ne peut être que très amer, car qui serait à l’aise avec l’éternelle demande de reconsidérer ses convictions ou de réfléchir sur la mort. Lorsqu’on sort de la salle de cinéma, on se retrouve dans une liberté qu’on ne sait plus comment remplir… |
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