|
|
 |
ARCHIVE
|
|
 |
Juin 2007
Dan Lungu
Le vieux Ceauşescu et le plan
Traduit du roumain par Iulia Tudos-Codre
Dans cette maison, on était à l’étroit même pour péter, c’est ce qu’il avait dit. Et Rélu avait acquiescé d’un hochement la tête ; il lui avait donné raison, mais il n’y pouvait rien. Le vieux lui avait sorti la même rengaine : « Tu as mal fait de partir ! ». Rélu avait secoué la tête pour dire que oui, il avait mal fait de partir, mais qu’il ne reviendrait pas, même si on le couvrait d’or. Le vieux lui aurait tout laissé, sauf sa place au cimetière. Mais Rélu refusait, non et non. Obstiné comme sa mère et tout la lignée des Teslaru, qui n’en faisaient toujours qu’à leur tête. « Il faudra lui dire que tu sors ton cul par la fenêtre quand tu sens monter une louise ! », lui avait conseillé Vastiţa, après le départ du vieux. Rélu ne lui avait rien répondu, il l’avait laissée parler toute seule. Comme la télé. Il était allé au Major se payer une bistouille. Il y était allé sans se presser.
Le vieux n’était pas repassé chez Rélu. Il était passé chez sa sœur ; elle lui avait dit ça quand ils s’étaient rencontrés au marché. Le vieux lui avait apporté des bricoles, mais il ne venait pas que pour ça. Il y avait aussi une histoire de procès, de terrains. « Le jour viendra où tu le regretteras, crois-moi ! » Et Rélu avait hoché la tête, oui, un tel jour viendrait probablement. Vastiţa ne s’était pas montrée, elle s’était rencognée dans sa cuisine. Mais le vieux n’avait pas demandé après elle non plus, comme s’il ne savait même pas que Rélu était marié. Il savait que depuis la cuisine on entendant tout ce qui se disait, alors il avait vidé son sac. Pour que Vastiţa entende aussi, qu’elle ne se sente pas mise à l’écart. Mais comment faisait-elle pour rentrer dans cette cuisine ? Il pouffa. Et il lui vint à l’esprit qu’elle devait mettre son cul dehors, par la fenêtre. Si elle croyait qu’il n’était pas au courant pour ses réflexions de l’autre fois... Vica lui disait tout, c’est comme ça qu’il l’avait éduquée depuis toute petite. Vastiţa avait grossi comme une truie depuis qu’elle était avec Rélu. « Elle se la coule douce, y a pas à dire ! » avait remarqué Vica. Ses fesses étaient devenues si grosses qu’on aurait dit des sacs à prunes. Ce con de Rélu travaillait et ramenait la moitié de la paye à la maison. Et Vastiţa lui faisait la tête au carré parce qu’il s’envoyait une petite vodka de temps en temps.
Le tramway s’arrêta brusquement, le chassant vers l’avant. Puis il repartit tout aussi brusquement. Quelqu’un fit observer que le wattman était un connard qui pensait transporter des patates. Quelqu’un qui était assis à côté de lui. Un bonhomme tout petit, avec les veines du cou épaisses d’un doigt et un béret bordeaux vissé sur la tête. Une dame lui avait dit qu’il devait descendre à la cinquième station, mais il avait oublié de compter. Après la Laiterie ? Le bonhomme devait être malade pour avoir des veines si épaisses. Et si au moins il avait été un peu plus enrobé, mais il était si chétif… Ça sentait le fromage. Le bonhomme tout frêle lui annonça que quelque chose coulait de son sac. Alors il lui dit qu’il avait là une tomme fraîche de brebis et que c’était du petit lait. L’autre remua la tête d’un air entendu et étala bénévolement du pied la tâche de petit lait sur le plancher du tramway. Il lui aurait bien donné une tranche de tomme mais il n’avait rien pour couper. C’était peut-être parce qu’il avait envie de fromage que ses veines étaient aussi gonflées, comme les nichons des femmes enceintes. Mais il devait descendre.
Maintenant il savait exactement où il se trouvait. Un soubresaut du tramway lui rappela la voie ferrée qui passait près de Plafar , traversait la route et se perdait derrière quelques collines herbues. Rélu lui avait dit qu’elle s’arrêtait derrière les Usines Textiles Moldova. Ça avait coulé pareil dans le car qui l’avait ramené de la campagne. Le petit lait. Une bonne femme avait tortillé du nez. Elle voulait ouvrir la fenêtre. Ça sentait les serviettes parfumées. Lui, il aimait l’odeur du fromage. Et du mouton. Puisque toute sa vie il n’avait fait que ça : garder les moutons et les traire. Maintenant, il avait mal aux doigts. Surtout quand il faisait froid. Il avait mal partout et les jeunes bergers le volaient. Il n’avait confiance en personne. Dès qu’il regardait ailleurs, quelqu’un le détroussait. Autrefois, son sac ne lui aurait pas semblé aussi lourd. Il le posa par terre, dans l’herbe poussiéreuse devant la Laiterie. Son pantalon était taché de petit lait. Mais il était presque arrivé.
Ce fut Rélu qui lui ouvrit, noir comme le Malin. Il venait de rentrer du boulot et parce qu’un tuyau avait éclaté, il n’avait pas eu droit à l’eau chaude. Il travaillait à l’UATC . « Vous êtres acteur ? », lui avait-on demandé avec étonnement une fois, dans le train. « Non ! », avait-t-il démenti de la tête. « Alors quoi ? », avait insisté la dame entre deux âges, en repliant son journal, comme si elle attendait une longue histoire pleine de péripéties. Il lui avait répondu qu’il était ouvrier à l’Usine d’Articles Techniques en Caoutchouc, plus couramment appelée la Fabrique de Caoutchouc. Est-ce qu’il fabriquait des pneus ? Non.
Il ne s’attendait pas à la visite du vieux ; il lui dit d’entrer. On entenit un martèlement pesant. Vastiţa s’était fourrée dans sa cuisine. « Je t’ai apporté une tomme fraîche, mets-la au frigo ! » Puis il ajouta : « Fais gaffe, ça coule. Ça n’a pas arrêté depuis que je suis parti ! ». Rélu ne comprenait pas pourquoi le vieux était venu, pourquoi il passait le voir. Lui, il ne pouvait plus se séparer de Vastiţa. Et il n’avait aucune intention de retourner là-bas. Il ne pouvait pas se séparer d’elle parce qu’il ne pouvait pas. Un point c’est tout ! « J’ai entendu dire que tu as eu des soucis ! », grommela le vieux. Rélu lui tendit une chaise et lui dit qu’il l’abandonnait un instant, il fallait qu’il prenne une douche. « Autrement ça ne s’en ira plus, même avec la pierre ponce ». De la cuisine parvint un bruit de casseroles malmenées ; dans la salle de bains, on entendait couler l’eau de la douche.
Le vieux promena son regard dans la chambrette et fut encore une fois d’avis qu’on y était à l’étroit même pour péter. L’immeuble était en plaques de béton et s’était fissuré aux jointures. Un empilement de garçonnières minables. Il n’aurait jamais vécu dans un tel gourbi même si on l’avait couvert d’or. Si au moins ça avait été un peu plus grand, nom d’une pipe, comme chez Vica. Là, au moins, quand il restait passer la nuit, personne ne devait dormir par terre. Apparemment, Ionică était le mieux loti. Il n’était pas arrivé jusqu’à chez lui, à Lugoj, mais Vica lui avait tout raconté. Ionică avait fait son école professionnelle là-bas et y était resté. Il avait épousé une certaine Ana de Vaslui, qui était confectionneuse ; ils gagnaient bien leur vie tous les deux. Il aurait aimé garder Rélu avec lui, au troupeau, lui laisser la terre, la maison, tout. Lui, il avait tiré sur la mamelle des brebis toute sa vie, il avait enduré le froid et vécu à la bergerie. Ça l’avait mis sur les genoux. Peut-être que, finalement, ce n’était pas plus mal de vivre dans une garçonnière, qu’elle soit étriquée ou pas, plutôt qu’à la bergerie, quand il pleut ou qu’on patauge dans la gadoue et qu’il fait froid. Peut-être…
Rélu revint beaucoup plus blanc et plus fringant. Il sortit une bouteille de vodka et remplit les verres. « J’ai entendu dire que tu as eu des soucis ! », grommela le vieux. Rélu hocha la tête pour dire que c’était vrai, qu’il avait eu des soucis. Le vieux le savait par Vica. Vica l’avait appris, on ne sait comment. Un accident. Il avait failli y rester. Un accident de travail. Les gens disaient que ça n’avait pas été un vrai accident mais… enfin… d’autres auraient essayé de le… « Mais pourquoi lui en vouloir, Vica ? » « Qui sait, avec tout ce chômage… toutes ces jalousies… il s’en est sorti de justesse. » « Dieu était là et l’a protégé, Vica ! » « D'accord, mais les gens disent que quelqu’un l’aurait poussé. Autrement… c’était un accident et puis c’est tout ! Est-ce qu’on peut y redire quelque chose ? » Mais Rélu resta silencieux. Il remplit de nouveau les verres.
« C’est quoi ça ? », demanda le vieux. « De la vodka ! » « Ça ne ressemble pas à la gnôle de betterave. » Rélu remua la tête pour dire que non, ça ne ressemblait pas à la gnôle de betterave. Puis il demanda quoi de neuf à la campagne. Le vieux s’égaya et avala son verre d’un trait. A la campagne, les choses étaient compliquées, on ne pouvait pas raconter ça en deux mots. Rélu remplit les verres. Il avait vieilli et les jeunes bergers le volaient. Dès qu’il regardait ailleurs, on le volait. Ils vendaient du fromage sans qu’il le sache. Il avait appris ça au village. Il était de plus en plus fatigué ces derniers temps. Et il faisait de mauvais rêves. Plusieurs fois, il avait fait le même rêve. Il était taraudé par toutes sortes de pensées. Il s’était fait une décoction de citronnelle, de lavande et de réglisse, mais en vain. Il y a moins de deux semaines, il avait perdu deux brebis. C’était le tour de Valerică Bostan ce jour-là. Quel âge pouvait-il avoir celui-là, quinze, seize ans ? Il s’était fâché parce qu’il ne lui avait pas acheté de cigarettes et avait laissé les moutons au bon Dieu pour aller se chercher son tabac au village. Deux brebis s’étaient noyées dans le marais. Rélu remplit les verres. Il n’avait plus la patience de traire et il avait mal aux doigts. Après quinze ou vingt brebis, il avait les doigts tout engourdis, il ne sentait plus rien. Il laissait du lait dans la mamelle et ça c’était mauvais, très mauvais. Après, la brebis donnait moins de lait. Sa main s’engourdissait jusqu’au coude. Il n’avait plus la niaque. Et puis Boyard était mort. Il tenait beaucoup à Boyard, il l’avait depuis qu’ils étaient tout petits, est-ce qu’il s’en souvenait ? Rélu hocha la tête pour dire que oui, il s’en souvenait. Et puis les gens lui cassaient du sucre sur le dos. Du moins, certains. C’est ainsi que ça lui était arrivé aux oreilles. Comme quoi il serait trop riche… qu’il avait les moutons les plus gros, les plus beaux… et puis d’abord à quoi lui servait toute cette richesse… qu’il avait le meilleur pâturage… que c’était déjà lui du temps des communistes et que maintenant c’était toujours lui… Mais ce n’était pas sa faute si le maire venait acheter son fromage chez lui ! Si son fromage était le meilleur ! Il l’avait pourtant payé ce pâturage, personne ne le lui avait donné pour ses beaux yeux. Il avait travaillé pour ces moutons, c’est pour ça qu’il avait les mains fichues, personne ne lui avait apporté ses bêtes sur un plateau. Soit disant qu’il avait volé à la CAP… Mais qui n’avait pas volé à la CAP ? Voyons, est-ce qu’il y en avait un seul dans le village qui n’ait pas fait ça ? Et soi-disant qu’il était à la bonne avec toutes les huiles communistes… Et pourquoi pas ? C’étaient des êtres humains eux aussi, pas des orangs-outans. Et puis, il était seul à savoir combien de fromage il leur avait procuré, qu’il leur déposait sur le pas la porte, même qu’il connaissait encore les adresses des uns et des autres. En faisant les comptes, on verrait que tout ça ne lui avait pas vraiment apporté de profit. « Mais est-ce qu’ils savent tout ça ? » Rélu remplit de nouveau. « Eux ? Puisqu’ils n’ont jamais travaillé et qu’ils sont restés toute leur vie avec les doigts dans le cul, maintenant ils me jugent parce que je suis à l’aise. Si je n’avais pas travaillé, je n’aurais rien, je l’ai même dit à haute voix au bistrot, pour les oreilles de tous ceux qui se faisaient du souci pour moi. Et dis voir, qui est-ce qui se permet de me juger, hein, Rélu ? Lepădatu ? Dis-moi, Lepădatu ? Lepădatu, qui boirait la mer et les poissons… Ou Dîrvaru ? Que Dîrvaru se permette de me juger ? Lui qui s’est démoli le dos à force de voler l’état ? Parce que celui-là ne volait pas à la sacoche, fiston, non, il volait au sac, au boisseau, il vous remplissait ça à ras-bord comme un rapiat qu’il était, jusqu’au jour ou il s’est fait son tour de reins et que le SAMU a du aller le chercher dans le champ de maïs. Et ceux-là se permettent de me juger ? » Puis il se tut, et but ce qui restait dans son verre.
Rélu descendit acheter une autre bouteille. De la cuisine parvint un tintamarre de bocaux vides. Dehors, des voix graves comme des messes ânonnaient : « Trois-quatre, comme au théâtre, trois-un, c’est malin ! ». Des voix fluettes plumaient la gentille alouette, et la tête, et la tête, et les yeux, et les yeux. Par la fenêtre on apercevait la voie ferrée et le BJATM. C’est là-bas qu’il avait acheté de l’amiante pour couvrir sa grange. Des wagons brunâtres, alignés les uns derrière les autres comme des brebis un peu plus grosses qui attendaient la traite. Une brebis aussi grosse aurait pu donner jusqu’à 20 litres de lait. Multipliés par trois cents. Ho-ho ! Six mille litres de lait. Ça, pour une seule traite. Fois trois ? Dix-huit mille litres de lait. Ho-ho-ho ! On aurait eu besoin d’une citerne et d’un homme ou deux de plus pour la traite. A gauche, plongée dans un perpétuel nuage de poussière, il aperçut une construction métallique de couleur jaune. Puis son regard revint dans la pièce.
Lorsque Rélu rentra, il lui demanda si lui, un homme instruit – c’était le cas de le dire, puisqu’il avait fait l’école professionnelle, pas vrai ? c’était toujours ça de pris comme instruction – avait déjà entendu parler de brebis qui parlent. Si c’était arrivé un jour quelque part. Ou si ces gens savants qui étaient arrivés jusqu’à la lune avaient inventé une chose pareille. Rélu secoua la tête pour dire que non, il n’avait jamais entendu parler de ça. Puis, il lui dit qu’à son école professionnelle on ne lui avait pas enseigné ce genre de choses, qu’ils avaient plutôt appris des histoires de substances, de matériaux et de protection du travail, que c’étaient ceux de zootechnie qui s’occupaient des brebis, chèvres, vaches et autres bêtes. Il lui dit aussi que depuis qu’il avait fini son école, il n’avait pas lu grand chose, mais qu’à son avis, ce genre de trucs n’avait jamais existé ; à la fabrique du moins, personne ne lui avait parlé de ça. Il en avait appris des vertes et des pas mûres, parce qu’il lisait des fois le journal d’Aurel quand ils travaillaient dans la même équipe, un journal qui racontait toutes sortes d’histoires vraies du monde entier, mais pour ce qui était des brebis parlantes… Il avait lu quelque chose à propos d’un type qui faisait la bagatelle avec une chèvre, mais ce n’était écrit nulle part que la chèvre avait porté plainte, qu’elle avait parlé, quoi… Il avait lu aussi qu’un porc avait sailli une génisse, qu’un handicapé – un cul de jatte, avait violé sa nièce de neuf ans, qu’une femme avait été retrouvée trouée de milliers de coup de couteau, qu’une fille, après avoir accouché, avait jeté son têtard dans les WC, et toutes sortes d’horreurs dans ce goût-là, à vous donner la chair de poule, mais pour ce qui était des brebis qui parlent, ça, il n’en avait jamais entendu parler. Mais pourquoi ça l’intéressait ? Juste comme ça, par curiosité.
Puis le vieux se plaignit d’avoir pris des médicaments pour rien. C’était Vica qui lui avait procuré les pilules ; elle avait apporté du fromage à la pharmacienne. Des fois, la nuit, il se réveillait en sueur comme s’il venait de traire mille brebis. Il prenait une pilule, faisait le signe de croix et une prière et se recouchait. Il se sentait vieillir et avait peur. Oui, il avait vieilli, admit Rélu d’un hochement de tête, en l’observant. C’était vrai, ses épaules s’étaient affaissées, il avait maigri et, surtout, ses yeux n’étaient plus les mêmes. A présent, ils étaient ternes et hésitants. Rélu se souvint de son regard d’autrefois. Il frémit. Autrefois ils se pissaient tous dessus quand il les regardait. Et là tout le monde le volait. Dès qu’il regardait ailleurs, on le volait. Et d’autres le jugeaient. Mais qui aurait pu faire taire les racontars ? La terre. Il n’y avait que la terre pour les faire taire. Pourquoi donc personne ne jasait sur Ghiţă Bulău, celui-là même qui avait fait fortune en cinq ans, pas en cinquante comme lui ? Et avec quoi ? Avec de l’alcool ! Il avait ouvert un bistro juste après la révolution et maintenant il avait de l’argent à ne plus savoir qu’en faire. Et les gens crevaient les uns après les autres à cause de la boisson. A l’automne ils avaient la tête qui éclatait à cause de son tord-boyaux. En plus il leur mettait à la télé des émissions avec tout plein de culs nus et après c’était la croix et la bannière pour les sortir au champ !
Il avait été bête de ne pas vendre ses brebis, de ne pas ouvrir une gargote. Avec ça, il aurait été peinard. Plus de pâturage, sous la pluie et le vent, sous le soleil… plus de traite jusqu’à ce que ses doigts soient raides. Il avait travaillé pour ces brebis ! Quoi ? Est-ce parce que c’était le communisme qu’il ne fallait plus travailler ? Ceauşescu n’était pas venu lui dire : « Tiens, père Vasile, prends ces trois cents brebis de ma part avec les compliments du parti ! » Non, il n’était pas venu. Et personne ne voulait savoir qu’il était malade. Tout le monde le jalousait pour ses brebis belles, grasses et je ne sais quoi encore, mais personne ne savait combien il dépensait en médicaments. Combien il payait à l’état et aux pharmaciens ? Combien les autres lui volaient ? La peau du cul ! Personne ne savait les rêves qu’il faisait la nuit, comment il se redressait d’un seul coup dans son lit et ne pouvait plus fermer l’œil jusqu’au petit matin. Des collines couvertes d’agneaux, de brebis, ça grouillait de partout, comme des vers. Comme à un mariage ou à un enterrement, il n’aurait pas su le dire. Sans pope, avec juste un bonhomme qui se tenait là, crâne rasé, avec une tête rouge comme du sang caillé. Il touillait avec une louche dans une écuelle et chantait. Il chantait et il dansait, mais pas comme tout le monde. Il agitait ses mains et ses pieds comme un frappadingue, au point qu’on ne savait plus qui était quoi. Un troupeau de brebis blanches pleurait quelque part sur une colline. On aurait dit un cortège de mariées. Les brebis pleuraient à fendre l’âme, comme des nourrissons dans leur berceau. Des larmes coulaient de leurs yeux, grosses comme les œufs de caille et ça faisait peur, on aurait dit qu’elles pondaient avec les yeux. A gauche, il y avait une colline couverte de brebis noires. Les brebis noires riaient, mais alors à s’en faire éclater la panse, au point qu’on avait aussitôt envie de rire quand on les regardait ; on aurait pu crever de rire si on les avait trop regardées. Entre les deux collines, il y avait une brebis, une agnelle plutôt. Ou un agneau. On ne distinguait pas très bien. Il y avait quelque chose qui clochait. Il sentait ça, lui, dans son rêve. L’autre, avec son crâne rasé ne le lâchait pas des yeux. Celui-là, c’est le soleil, braillait un nain avec des bajoues de crapaud. Et celle-là, c’est la lune. La lune, c’était une bonne femme avec les mamelles qui lui pendaient jusqu’au nombril, maigre comme un clou. Elle dansait avec le tondu. Au début lentement, puis de plus en plus vite. Ils tournaient si vite qu’on ne les voyait plus. Et voilà qu’apparaissait devant lui une couronne d’épines. « On va te marier », lui disait l’apparition rouge. « On va te donner pour épouse celle que tu veux. Vas-y choisis ! », lui disait l’autre tas d’os. Mais il ne voulait pas choisir. Une brebis blanche ou une brebis noire ? Mais lui, il ne voulait pas, non et non, il secouait la tête, il ne voulait pas choisir. « Allez, on a une mine d’or et de perles pour Ta Majesté ! », lui disait le sac d’os en ricanant et sa bouche puait la merde. « Mais pourquoi je devrais choisir ? », hurlait-il. « Parce que ! » répondait le tondu. « Parce que, parce que ! », braillait aussi le nain aux bajoues de crapaud. Mais il ne voulait pas. Pourquoi choisir ? Alors, la bonne femme squelettique se changeait en oiseau et le tondu en chasseur. « Regarde, père Vasile, regarde et apprends ! » Il visait avec son fusil et tirait. L’oiseau tombait. Les brebis noires rigolaient encore plus fort et les blanches pleuraient encore plus fort. « Tu as vu ? C’est rentré ? ». Là il se réveillait en sueur. Des fois le rêve était différent. Complètement différent. Il allait peut-être le lui raconter un jour ou l’autre.
Rélu sortit de sous le lit une autre bouteille de vodka, qui était cachée dans une botte. Le vieux lui dit qu’il n’en voulait plus et Rélu remplit seulement un verre. Oui, le vieux avait perdu la boule. Il fallait qu’il l’emmène chez Vica pour le coucher. Vastiţa ne pouvait tout de même pas passer sa nuit dans la cuisine. Quelle garce celle-là, elle aurait pu au moins lui dire bonjour. Qu’est-ce qu’il racontait ? Pourquoi il était venu ? Pourquoi vendre la maison ? Pourquoi vendre les moutons ? Parce qu’il avait réfléchi à une chose. Il était vieux et ne pouvait plus vivre tout seul dans les prés. Il pouvait avoir – que Dieu l’en garde ! une attaque, se faire frapper par des voleurs ou, pire encore, se faire tuer. Avec le monde d’aujourd’hui, on pouvait s’attendre à tout. Depuis le village et jusque chez Rélu, il avait laissé une traînée de petit lait et les voleurs auraient pu la suivre. Ils savaient qu’il avait de l’argent. Il fallait qu’il soit méfiant, qu’il ne laisse pas entrer n’importe qui. Voilà ce qu’il s’était dit : il vendrait la maison, la terre, les moutons, tout. Il parlerait aussi avec Fănică pour qu’il revienne en ville avec les enfants. Qu’ils habitent tous ensemble. Il avait pensé qu’ils auraient pu acheter un immeuble entier, qui soit à eux. Pas un machin de garçonnières, mais un bon immeuble avec des vrais appartements, grands et beaux comme chez Vica. Un immeuble de quatre étages avec un ou deux escaliers ; qu’ils vivent tous là, lui, le vieux, Rélu et Vastiţa, Vica et Radu, avec leurs enfants Andrei et Monica, Ionică et Cristina avec leurs enfants, Maricel et Bogdan. Quand les enfants se marieraient, ils pourraient rester là-bas. Et les enfants de leurs enfants aussi. Ce n’était pas lui l’héritier de la terre, alors l’immeuble ne serait pas à lui. Oui, il pouvait tout vendre. Il avait déjà trouvé quelqu’un pour la maison et pour la terre. Qu’est-ce qu’il en pensait ? Il était même prêt à se rabibocher avec Vastiţa. Il pouvait vendre les moutons à bon prix, bien que la foire de Botoşani ne soit pas des meilleures. Avoir leur immeuble et ne plus se faire de cheveux. Envoyer au diable tous ceux qui se faisaient du souci pour eux. Lui, il n’avait plus besoin de grand chose, que pouvait-il encore désirer ? Juste une brebis ; en garder une, lui faire un enclos en bas de l’immeuble. L’emmener paître du côté de la BJATM ou de l’autre côté, vers l’IUPS ou la MAT. Juste une brebis pour lui, qu’il ait de quoi s’occuper. Qu’est-ce qu’il en pensait ? Il pouvait très bien s’entendre avec Vastiţa en fin de compte. Et il pourrait tirer un bon prix des brebis. Il avait entendu parler d’une foire de montagne. A la montagne, il y avait un meilleur marché pour les moutons, semblait-il. « C’est que disent Costică, le fils de Petre Ungureanu et son parrain. Ils ont des moutons à vendre, eux aussi et ils voudraient y aller d’ici un mois. » Il aurait pu y aller avec eux. Ils y étaient déjà allés. Ils connaissaient les lieux, les prix, les gens. Il en avait parlé à Vica qui n’avait pas dit non. Il fallait juste qu’il y réfléchisse encore un peu. Parce que le chemin était long et fatigant et qu’on devait faire attention avec qui on voyageait. Rélu devait juste prendre soin de la brebis qu’il voulait garder et éventuellement se renseigner pour un bon immeuble. Il devait en discuter aussi avec Vica. Et téléphoner à Ionică. Maintenant qu’il avait fait son plan, il pouvait bien siffler un autre petit godet. « Santé et longue vie ! »
Laboratoires phyto-pharmaceutiques.
En roumain IATC ; c’est également le sigle d’un Institut d’Art Dramatique.
Juin 2007
Camil Moisa
L’histoire du petit Dieu
Camil Moisa est né en Roumanie en 1969 et il vit maintenant à Montréal. Détenteur d'une licence et d'une maîtrise ès lettres, Camil Moisa a publié dans son pays deux romans: Povestea micului Dumnezeu ( L'Histoire du petit Dieu ) en 2001 et Timpul Sejdei ( Le temps de Sejda ) en 2007, chez Ramuri éditeur.
Ce fragment fait partie du roman Povestea micului Dumnezeu.
L`unique ami que j`aie eu pendant mon adolescence a été un camarade d`école, Cristian Horger. Son père était allemand et à part moi il n`avait pas d`autres amis, sinon un frère ou une soeur. Il habitait quelque part dans la banlieue, dans une rue isolée, dans une maison construite par ses grands-parents. Nous nous rencontrions après les cours, presque chaque jour, parce que ce qui nous liait l`un à l`autre n`avait aucune relation avec l`école. Nous avions tous les deux une seule passion, la musique, mais une commune antipathie envers l`école. Je ne sais plus combien de cette antipathie dissimulait un esprit frondeur et combien d`elle était une aversion naturelle; autant que, de la composition de notre amitié on ne pouvait extraire un pourcentage du contact purement adolescent, qui prenait consistence à la portée du jour et un pourcentage d`affinité artistique. Toutefois, rapportés à l`objet de notre passion qui nous rendait le sentiment d`un fougueux flottement, les livres faisaient de nous des oiseaux méditatifs: ils produisaient un enfantin chagrin, mais qui nous rendait une idée du mur qui nous séparait d`une existence très nuancée, dans laquelle on ne pourrait plus partager la vérité de la voie jusqu`à cette vérité.
L`instrument d`étude de Cristian était le violon, soit qu`il eut été influencé en ce qui concerne le choix, soit que ce fut le hasard, soi que ce fut le fruit d`une option musicale précoce. Il était si persuadé de la substance de cet instrument qu`il polémisait tout le temps avec moi, un adepte du piano. Nos taquineries trahissaient plutôt nos affinités sentimentales pour nos instruments qu`une conviction théoriquement motivée. J`ironisais l`archet et la silhouette féminine du violon, pendant qu`il me prévenait du fait que j`allais m`égarer dans ce monstre à pieds. Le violon était selon lui un instrument de tendresse, porté à son cou, caressé sur ses cordes et non pas frappé, comme le piano, avec les touches. Cela était vrai ou peut-être non. Il est sûr qu`entre moi et ce monstre noir existait déjà une histoire qui rendait insignifiantes ces phrases à nuances objectives.
C`est seulement aux premières années d`école élémentaire que la rentrée contraste d`une manière violente avec la liberté du « je » pendant l`été, d`autant plus que les cours commencent tard en automne. Sous la lumière de cette saison, les barrières de l`année se dissolvaient sans aucun indice de retour. Il était le temps d`un chemin sans histoire, dépourvu du kilométrage du « je ». Toute activité humaine, tout jeu insipide ou spirituel avait la lumière et la valeur de ce temps-là. Je sortais tôt de chez moi, sans but, avec un appétit presque esthétique pour l`action en soi, maintenu même lorsque le résultat d`un tel jour consistait dans le vol de quelques fruits. Il est sûr que près du plaisir de la primeur existait le plaisir de la tension et aussi la curiosité de pénétrer dans le monde adulte par les réactions des propriétaires qui m`impressionnaient le plus fort. Autrefois, j`avais poussé à l`extrême la caractéristique de ces incursions: j`avais volé, avec un copain, quelques fleurs d`une vieille que je voyais les dimanches au marché où elle vendait des légumes. Outre le fait qu`après cette affaire nous nous sommes battus avec les fleurs volées, je me souviens en avoir apporté quelques-unes chez moi, en cachette. Personne de la maison ne s`est douté de l`identité de celui qui avait apporté les fleurs et l`étonnement a été unanime longtemps après. J`avais alors tendance à adopter les postures que je sentais les plus étrangères à mes habitudes, comme si j`avais cherché pour moi un autre vêtement. Rien de plus étranger pour moi que de manier des fleurs d`une façon ou d’une autre. Les étés de mon enfance étaient pleins d’expériences semblables. À la rentrée, ces illusoires habits restaient à la porte de l`école; dans celle-ci, je suivais méthodiquement le cours du temps et mon âme restait lourde. Je quittais l`école avec cette âme en flânant dans les rues agglomerées de la ville avec le désir d`arriver chez moi le plus tard possible.
Assez vite ma tristesse a trouvé un apaisement. Par un temps pluvieux quelque part au centre de la ville, j`avais découvert un magasin, avec une grande vitrine dans laquelle étaient exposés divers instruments musicaux. La tentation de confronter l`image de l`intérieur du magasin avec l`univers de dehors a été instinctive, comme une vengeance. Il pleuvait d`une maniére accablante, à l`avantage du nouveau mirage en train d`accomplissement.
J`avais découvert, dans un coin du magasin, un piano, à moitié tourné vers le point d`où je le regardais. Au commencement, j`ai été attiré par la nouveauté des choses exposées dans la vitrine. C`étaient des objets que je n`avais plus vus et dont l`impression s`est répétée seulement beaucoup plus tard à la vue d`une peinture de Dali. Mais par cette peinture les sensations que j`ai eues pendant mon enfance étaient ressuscitées sur un second plan, l`ordre naturellement aléatoire des instruments musicaux de la vitrine du magasin étant ici déraisonné, choquant. L`automne de cette année-là, beaucoup de soirées m`ont surpris rôdant aux alentours de ce magasin. Quand le soir tombait, une faible lumière s`y allumait. Quelques violons pendus au mur de la pièce me rendaient une désagreable sensation de dénuement de ma personnalité. Soit ils me paraissaient tristes, soit ils me paraissaient drôles. De la diversité de ces bizarres représentations, seulement le piano m`inspirait de la confiance. Outre sa grandeur, évidente pour tout passant, le mélange des touches noires et blanches produisait en moi une graisse du sentiment. Pour un temps, j`ai été hanté par l`apparence de l`instrument et non par sa sonorité. J`avais l`envie cachée de plonger ma main dans la rangée des touches comme une denture molle en pensant qu`on puisse boulverser d`une telle manière un mystère fondamental. D`ailleurs je n`entrais pas même dans le magasin, mon intêret allait en augmentant au moment où il commençait à faire sombre et avec la clôture du magasin. Alors, sans tenir compte du temps, je tournais autour de la vitrine faiblement éclairée. Je pensais pouvoir chasser l`attention des visages des passants de cette manière.
Après des années, l`impulsion initiale devant le piano s`était effacée. Elle a été remplacée par les aspects et les difficultés consacrées de l`étude. Maintenant j`aimais sa mathématique, son système tempéré dans lequel on l’avait clairement composé. Il était devenu un instrument bien déterminé, que j`adorais et que je torturais tout seul. La poésie qui en résultait, je me donnais la peine de la créer, et non pas de la chercher dans son ontologie mystérieuse.
En ce qui concerne Cristian, il était évident qu`entre lui et son violon il y avait une liaison charnelle. Le ton dense du violon le trahissait comme une peinture volupteuse plutôt par sa couleur pleine que par l`objet représenté. Parfois il exagérait,il attendrissait trop le ton du violon jusqu`aux pleurs angéliques ou grotesques.
Comme une conséquence de notre passion, les gens et les choses de la maison de Cristian avaient acquis un chargement sonore. Il s`agissait d’objets simples, qui s`élançaient dans l`air grâce à notre oeil en rallongeant leur existence d`après un fil imaginatif, crée par d`autres esprits; il s`agissait des pauses subtilement suggérées par l`absence d`un morceau de bibelot. Le soir, quand j`arrivais chez Cristian et j`ouvrais la porte de sa chambre, les gonds grinçaient d`une manière wagnérienne, à la manière de ses leitmotivs obsédants. Je l`avais observé depuis longtemps, comme j`avais aussi observé le ballet que le soleil réalisait dans les fenêtres derrière la maison, en entraînant les reflets d`après-midi des arbres fruitiers. Je surenchérissais à un tel point les vertus musicales des choses de la maison de mon ami que, par un regrettable transfert, les instruments musicaux eux-mêmes avaient commencé à me sembler de simples copies des sons originaires. Aidé par le milieu ambiant, je connaissais ceux-ci au fur et à mesure que mon ouïe mentale les recréait. Les auditions, autrefois si vivantes et avec une existence si autonome, se fanaient maintenant grâce à la présence trop contingente des gens. Le potentiel chaché des choses de la maison de Cristian satisfait et maintenait cette croyance de mon âge enfantin, concernant le mystère musical. Sans avoir la conscience d`une continuité, la croyance dans une fondation occulte des sons musicaux s`était épanouie pendant la période de l`adolescence. Elle s`était développée sur un squelette analogue à celui-ci, divin, en empruntant tous ses attributs. Jour après jour je me rapportais de plus en plus à l`univers musical qui naîssait continuellement, en coordonnant mes états psychiques aux jours ou aux semaines en fonction du degré de résistance expressive épuisé en moi par des dizaines de formules mélodiques. La réalité n`avait pas de couleur parce que je lui accordais seulement l`importance d`un point de départ.
C`étaient aussi les parents de Cristian, les époux Horger, qui se soumettaient à la même loi qui gouvernait mon ouïe. Monsieur Horger semblait se cacher dans un accord dissonnant, sans la chance d`une amélioration, pendant que madame Amalia retenait l`attention par un genre de sérénité abstraite qui rendait invisibles les étapes brûlées jusqu`à ce résultat. Son portrait est contenu, inevitablement, dans une pièce pour piano que j`étudiais en ce temps-là. J`ai gardé son être dans cette pièce musicale qui avait légèrement avalé le rythme et la mimique de ses gestes. C`était une pièce automnale non seulement parce que le commencement de cet automne-là coincidait avec le commencement de son étude, mais aussi parce que le caractère même de l`ouvrage recommençait une ligne absolument pré-classique dans un registre du XX-ème siecle. Ce qui avait constitué le vert dense de cette feuille il y a deux siècles, maintenant servait à la finesse rouillée des débris détachés d`elle: une mélodie neutre, avec une harmonie faite de significations trop serrées, qui étaient passées les unes par les autres, indulgentes avec ce processus. À un moment donné, le thème mélodique montait brusquement, en restant parfois fidèle au ton harmonique. Plus qu`indifférente, la mélodie était presque impersonnelle, il semblait qu`une étape de la sénescence ait célebré soi-même. Pour moi, il est évident qu`entre la trame de cette pièce musicale et l`image de la mère de Cristian il y a deux rapports: l`un, de superposition brute, prisonnier du souvenir, l`autre, esthétique, basé sur la ligne des significations expressives communes. Aujourd`hui, quand j`écoute cette pièce-musée, je me penche sur la terrasse de sa sonorité comme le philosophe qui cherche le fondement des concepts existentiels. Et je me partage entre la volupté de l`instant immobile dans un développement musical et la contemplation d`une sorte de tableau dans lequel la présence sonore se combine avec la présence humaine.
Ce tableau me manquait avant de connaître madame Horger. Il a commencé à se créer avec la fin d`une année d`école lorsque, dans la cour du lycée, Cristian m`a présenté à sa mère. C`était un jour très chaud. J`avais à peine commencé à déchiffrer la pièce pour le piano et, dans la chaleur du jour de juin, les premières mesures de celle-ci se ruminaient poisseuses dans mon esprit jusqu` à ce qu`elles s`arrêtent dans un accord d`une beauté ratatinée.
Quand j`ai serré la main de madame Horger, l`accord a parfaitement coincidé avec l`étreinte de nos mains. Elle a faiblement souri, mais suffisament pour que l`accord respectif se vête d`une autre lumière. Ce jour-là, à l`invitation de madame Horger, j`ai commencé à visiter la maison de sa famille comme l`un des phares aux lumières inanalysables. L`hiver, surtout, j`allais sur la rue et j`avais en ma conscience l`existence d`un tunnel, étendu par l`architecture glacée de la saison jusqu`à la maison de mon ami. Sur le chemin, par un gel violent, je me demandais, en reprenant le fil d`un dilemne de mon enfance, ce que je préférais: le chemin jusque chez Cristian ou l`ambiance du lieu où j`arrivais en fin de compte. Au temps des premières années de vie, dans la balance de mon jugement se trouvaient, d`une part l`énergie du jeu quotidien et d`autre part le sentiment plaisant du repos qui m`accaparait vers le soir. Alors, l`élan matinal était non seulement révisé dans ses excès, mais annulé puérilement.
Une autre obsession adolescente était consommée en deux étapes sous forme d’exercices mentaux: je regardais d`abord les choses qui m`entouraient dans leur atmosphère banale, puis de quelque part du dehors, dans la perspective de leur nudité. Ainsi, pendant que je regardais les montagnes avoisinant la ville, je voyais mon image d`une manière panoramique, fixée dans une photographie d`hiver. Cette occupation avait un point de départ loin, dans un temps d’autrefois. L`un des jeux préférés de mon enfance résidait en l`alternance des images sur le même objet. Les divers modèles des couvertures qui se combinaient d`après la vision que je projetais. Le jeu des réalités possibles était plus palpitant à la campagne dans une maison où les flambées de pôele dessinaient sur le plafond des images dansantes éphémères. Mais toutes ces visions mouvantes n`arrivaient pas à influencer la position unilatérale de la personne qui les observait, comme l`influence de monsieur Horger le faisait depuis des années. Celui-ci consolidait l`image que j`avais alors sur les traits allemands: des yeux bleus, métalliques, derrières des lunettes argentées, avec une barbe coupée court . Il était très poli et très réservé jusqu`à ce qu`il ne prit plus jamais part à des auditions préparées par nous. J`entendais parfois en passant auprès de sa chambre des sonorités brucknériennes et je pensais que le seul moyen par lequel il goûtait la musique était les enregistrements. Pour moi, au moins, monsieur Horger signifiait une apparition inopportune: il venait à la porte de la chambre où nous nous trouvions, Cristian et moi, avec le désir de transmettre quelque chose à son fils, puis en disparaissant vite. Ou bien il appelait à la porte madame Amalia, quand celle-ci était présente, en lui parlant à voix basse. Je sentais sa présence embarrassante, investie d’une certaine supériorité indéchiffrable. Il était l`étranger parce qu`il venait avec une alternative nue de ce monde.
L`incommodité que monsieur Horger répandait était compensée par la présence de Cristian et peu à peu par celle de sa mère. Au commencement nous faisions preuve de retenue auprès de madame Horger, en étant conscients de sa surveillance. Au moment où cette instance s`est incorporée à l`atmosphère générale, son éventuelle absence était ressentie comme une absence structurale. Madame Amalia avait le bienvenu talent d`entrer dans une atmosphère seulement avec les traits capables à s`adapter avec le ton impersonnel imposé, en augmentant ce qu`il existait dejà, sans soumettre sa personnalité. En outre, c`était elle qui détenait la clé des relations entre moi et son fils, par le fait qu`elle possédait quelques connaissances musicales. Mais plus que cela, c`était sa passion qui avait de l`importance, une passion pour le son musical, vue comme une réalité distincte, qui était presque celle d`un débutant. À la différence d`autres, qui l`agaçaient avec leur prétention de déterminer mécaniquement le son musical en se promenant uniformément d`un plan à l`autre, madame Amalia, moins savante, croyait dans le mouvement musical comme dans un superbe animal en pleine course. Il n`y avait pas de commencement pour le saut de cet animal qui restait caché dans quelques-uns de nous jusqu`à ce que, se sauvant, il s`évade à la recherche d`une autre identité.
Madame Horger pouvait occasionnellement exécuter au piano des pièces qui n’exigeaient pas de problèmes techniques exceptionnels. Assez souvent, dans des circonstances pareilles, je me levais du piano et je lui cédais ma place à l`amusement de Cristian. Silencieuse, elle s`asseyait et tous les deux répétaient ces passages que madame Amalia seule avait choisi. J`avais de cette façon l`occasion d`analyser mon plaisir artistique sans la sensation habituelle de mes mains participantes. Cela signifiait une issue de rigueurs de l`acte physique, par lequel je maintenais la flamme de ce feu invisible et cela signifiait aussi une possibilité d`assumer l`expression musicale dans son but ultime. Maintenant je pouvais tranquillement regarder les objets de la chambre, les instruments musicaux mêmes desquels profitaient ces gens qui s`étaient penchés humiliés à ces objets en bois coloré comme s`ils avaient voulu parler avec des agneaux à peine nés. Je pouvais entourer le son rond du violon de Cristian comme une éternité migratrice, comme une métaphysique sans orgueil, en servant la dimension d`un intérieur humain et en se penchant humblement au seuil de cette porte qui parlait seulement de la hauteur de ces gens. Et cela pendant que les touches blanches et noires du piano tricotaient la lacerie si nécessaire de l`espace sonore. Madame Amalia faisait de son mieux en ce sens. Lorsqu`ils épuisaient la pièce ou les passages respectifs, ils s`arrêtaient tous les deux, impressionnés. Je les applaudissais symboliquement, en éteignant la résonnance encore présente des instruments, par la traduction d`une émotion terrestre. Ils continuaient d`une manière logique ma démarche en s`inclinant quelque part en dehors de la scène. Cristian avait hérité ses qualités essentielles: sans être extrêmement amical, sur un terrain favorable, il savait mettre en jeu toutes ses possibilités. Son image s`était changée depuis que je le connaissais chez soi et, surtout dès le premier hiver de notre amitié, quand nous avons décidé de parcourir ensemble un recueil de sonates pour violon et piano. Bien que nous n`eussions pas mené notre projet à bien, il a réussi à entretenir notre bonne humeur pendant la période de la saison blanche. Le recueil contenait, parmi d`autres, un ouvrage écrit au croisement de l`espace occidental et oriental. C`était une pièce imprécise, qui mêlait des sinuosités chromatiques d`arc-en-ciel avec des géométries relachées par des rangées d`agenouillements orientaux. J`aimais surtout son commencement, avec cette partie introductive du piano qui me déterminait à croire que l`idée musicale méditait sur elle-même en marchant. À l`improviste, le son du violon jaillissait comme d`un inconscient impatient en glissant d`une manière déchirante sur un miroir glacé de plus en plus alerte, mais plus buté, en s`échappant par-ci par-là, dans des battements d`ailes en apparence spontanés, qui se brisaient vers la fin dans des lamentations de plus en plus faibles. En répétant obsessivement son thème, cette fois-ci dépourvu de n`importe quel horizon, la première partie de la sonate s`achevait par une descente de l`esprit dans une synthétique expression de celui-ci.
Parce que nous étions trop enthousiasmés de cette première partie, nous nous sommes attardés quelques semaines à sa reprise, par de petits fragments auxquels nous revenions avec des assauts intermittents comme les oiseaux à leurs nids aériens. Tout en jouant des passages à tout hasard, nous défaisions la logique interne et originale de la pièce dans une série de fragments personnels. À un moment donné, le motif qui soutenait notre caprice commençait à ressembler à la lâcheté du retour. Après tout cela, nous nous arrêtions, nous nous séparions, absents l`un envers l`autre. Souvent il était tard le soir quand je partais de chez Cristian, imbibé de l`atmosphère spécifique à nos rencontres. Surtout depuis quelque temps, après être arrivé chez moi, je sentais que l`appui de mon état s`estompait. Tard, un vide interrogateur apparaissait, mettant en doute ma foi même. Je me levais de mon lit dans l`obscurité en me heurtant contre les objets qui appartenaient à des reflexes diurnes. Je m`habillais vite et vers minuit je sortais doucement par la fenêtre de ma chambre avec le soin de ne pas être entendu par les miens. Je n`avais pas la clef de la porte et j`étais obligé d’escalader une clôture assez haute. Puis je traversais la ville, le seul lieu qui me faisait peur étant un vieux parc situé quelque part au centre.
La première fois que c’est arrivé, je n`avais pas attendu minuit. Il y avait encore des hommes dans les rues, surtout très jeunes qui se réjouissaient de la première neige tombée après le jour de l`An. Maintenant il ne neigeait plus, la neige était fraîche, très duveteuse et abondante. À travers le parc du centre de la ville, des groupes d`adolescents se poursuivaient en se battant avec des boules de neige. Je marchais péniblement à cause de la neige qui n`était pas tassée. J`avançais avec un sentiment vague. Je me serais peut-être retourné, si je n`avais pas pensé à la suite de cette tentation. Par l`obscurite blanchâtre on apercevait les montagnes et l`image qui m’apparaissait ce soir-là était une lame métalique scintillant dans la lumière de la neige près de taches de sang, comme celles que laissent les volailles abattues en marge des chemins de campagne, après qu`elles soient sacrifiées. J’attribuai cette vision à des obsessions provoquées par des lois étrangères aux pensées habituelles et poursuivis ma marche. Après une heure environ, j`apercevais la rue qui descendait brusquement et que j`avais monté avec peine à cause de la neige ce même après-midi. Ce soir-là, je l`ai descendu en glissant, puis je me suis arrêté au coin de la rue dont la rangée de maisons contenait celle de mon ami. J`ai mieux enfoncé par les oreilles mon bonnet de fourrure en marchant à petits pas le long des hautes clôtures. À mesure que je m`approchais je ralentissais le rythme de mes pas. Quand je suis arrivé devant la maison des Horger, j`ai traversé à l`autre part du chemin où, à deux ou trois maisons, il y avait un terrain vacant, excepté deux vieux sapins. Je me suis assis derrière l`un de ceux-ci, qui était placé sur un léger monticule. C`était seulement la chambre du côté droit de la maison qui était éclairée. On n`entandait plus rien. Je suis resté un temps comme ça, en regardant la fenêtre. Une draperie qui la couvrait à moitié n'était pas relevée et un lambeau de lumière tombant sur une portion de neige était visible parmi les barres métalliques de la clôture. Je crois que j`ai regardé ce lambeau de lumière, distordu par intervalles d’à peu près une demi-heure par le passage d`une personne devant la fenêtre. Juste au moment où je voulais partir, j`ai entendu, assez doucement, deux voix en contretemps, retenant difficilement leur intensité instinctive, mais seulement pour peu de temps. À l`instant quelqu`un a éteint la lumière et la maison est complètement restée dans des ténèbres grises. Entre-temps le silence s`était accentué. Je me sentais très isolé et responsable d`une manière presque injuste pour toute cette promenade nocturne. Cette nuit-là je suis revenu très vite comme pour effacer quelque chose en me dépêchant
Juin 2007
Cristina Gyurcsik
Journal montrealez
Continuare din numarul trecut
11 aprilie 2004
Suivantnext
La 15:30 ora locală, când pilotul zborului KL671 începe manevrele de aterizare şi aparatul se apleacă în mod spectaculos într-o parte, îndreptându-se către pista activă a aeroportului Pierre Elliot Trudeau, întreaga regiune a Montrealul e umbrită de un plafon gros de nori. „Temperatura la sol: 1 grad“, anunţă vocea însoţitoarei de bord.
După un an jumătate de emoţii şi după şirul de amânări din Paris mă aşteptam ca primii paşi pe pământ canadian să fie o experienţă cu totul aparte, un moment, dacă nu glorios, cel puţin memorabil. Dar, luaţi pe sus de mulţime, am coborât pe nesimţite culoarul mobil ataşat direct de uşa avionului, am trecut la repezeală, de-a lungul unui trotuar rulant nefuncţional, printr-un tunel cu pereţi de beton brut, gri-gălbui în lumina becurilor înfipte sporadic în plafon, şi ne-am trezit într-o sală arhiplină unde pasagerii şerpuiesc ordonat, pe şase rânduri delimitate de cordoane roşii, către ghişeele serviciului de frontieră. Nu sunt sigură dacă suntem pe pământ sau am ajuns deja dedesubt, nici un fel de repere, nici o fereastră nu sparge suprafaţa cenuşie a betoanelor din jur.
Ne înscriem în formaţie, înarmaţi cu răbdarea tăcută şi resemnată a celor care, în faţa bisericii Saint-Laurent, îşi aşteptau rândul la supa săracului. Atmosferă de înmormântare, aproape că aud respiraţia grănicerilor undeva, în faţă, în capătul sălii. Până şi gângurelile sau exclamaţiile copiilor sunt retezate rapid de câte un șșt alarmat sau doar obosit. Cele şase cortegii avansează, însă, neaşteptat de repede, doar trei minute între „Bună ziua!“ şi „Următorul!“. Eficienţă bilingvă, Bonjour, hello! şi Suivant, next! pronunţate într-una, bonjourhello şi suivantnext, un fel de bun venit, primele cuvinte de întâmpinare din partea localnicilor. Când ne vine rândul la bonjourhello dăm la ştampilat paşapoartele şi declaraţiile vamale completate în avion, două întrebări scurte şi grănicerul trage o linie de-a curmezişul vizei, semn că am epuizat singura intrare la care ne dădea dreptul, după care ne invită să mai şerpuim puţin spre birourile ministerului Citizenship and Immigration Canada. Asta a fost tot. Suivantnext! Intrăm într-o zonă scăldată în lumină de neon. Drept în faţă, în partea rezervată călătorilor de rând, o blondă durdulie încearcă să afle de la un chinez vag anglofon care e scopul vizitei lui în Canada. În stânga, patru birouri, despărţite prin pereţi de carton. Încă un suivantnext şi vine rândul nostru să ne întreţinem cu unul dintre reprezentanţii „cetăţeniei şi imigraţiei“. Un bărbat cu pielea de culoarea ciocolatei amărui şi cu un zâmbet de ciocolată cu lapte ne conduce în biroul lui şi ne invită să luăm loc. Întrebări de politeţe, de unde venim, cum a fost călătoria. În zece minute trecem rapid şi peste întrebările de rutină. Unde vom sta? Nu ştim încă, n-am decât adresa restaurantului Antico, deasupra căruia stă Thomas, dar nu e suficient pentru cardurile de rezident permanent, aşa că rămâne să expediem un formular prin fax când avem toate coordonatele. Câţi bani avem la noi, în dolari canadieni? Mă bâlbâi înainte de a răspunde, îi spun că avem cecurile de călătorie în euro şi n-am făcut transformarea în dolari. Zâmbind înţelegător, îmi sugerează el o aproximare, face un calcul, rotunjeşte suma în minus şi o înscrie pe formularele de „Confirmare a rezidenţei permanente“, pe care le semnează. Păcănit de ştampilă în paşapoarte şi vizele de pe pagina cealaltă sunt anulate definitiv în virtutea documentelor proaspăt completate, ale căror copii sunt agrafate, cu un alt păcănit, deasupra şampilei. „Felicitări, de-acum sunteţi rezidenţi permanenţi“. Când părăsim zona de frontieră, blonda de pe podium îl întreabă din nou pe chinez, pentru cine ştie a câta oară, ce caută în Canada. Pregătindu-se să-şi bâlbâie răspunsul, chinezul ne urmăreşte cu invidie cum ne îndreptăm spre sala de recuperare a bagajelor.
Primul pas spre integrarea în noua noastră provincie ar fi să intrăm în biroul ministerului Immigration-Quebéc, pentru o sesiune de informare despre serviciile guvernamentale disponibile noilor veniţi, dar nu mai am răbdare, prefer să facem un drum în plus mâine şi să mergem direct la unul dintre sediile din oraş. Deocamdată nu vreau decât să ies cât mai repede la aer. Cu atât mai mult cu cât, în timp ce ne culegem valiza şi geanta de pe bandă, oboseala mi se transformă treptat într-o iritare cu iz de oţet, pe care-o târăsc pe urmele căruciorului de bagaje, de-a lungul unui nou culoar, până la intrarea într-o altă cameră de arest, iluminată strident şi decorată conform deja familiarelor reguli minimaliste de vreun arhitect obsedat de culoarea gri. Suivantnext nu pare cuvântul favorit al celor trei vameşi de serviciu, pentru că le ia cam mult timp până să se îndure să-l folosească. Dacă tot au pierdut Paştele de anul ăsta, par hotărâţi să-l aştepte pe următorul. În mijloc, un bărbat mic şi morocănos scotoceşte prin rucsacul unui puşti cu atâta conştiinciozitate încât nu lasă nici măcar o pereche de ciorapi nedesfăcută. Nu-i vine să creadă că un adolescent poate veni din Amsterdam fără să aducă şi el, acolo, măcar un pliculeţ de marijuana. În dreapta, un vameş solid, a cărui faţă rotundă are un oarecare potenţial de jovialitate, se uită pierdut când la cutia de violoncel aşezată pe bandă sub nasul lui, când la stăpâna instrumentului, o brunetă înaltă şi elegantă, coborâtă parcă dintr-un film de epocă şi nicidecum dintr-un avion. În fine, în stânga, un tânăr cu faţa lungă şi părul decolorat, împletit în dreadlock-uri, explică pe îndelete unui cuplu de arabi sobri, înveşmântaţi în negru din cap până-n picioare, ce trebuie să facă dacă vor să evite să plătească vamă pe mobila care le va sosi ulterior. Mă gândesc deja cu groază că îi va pune să-şi ridice pe tejghea cele două cufere imense şi cele două valize burduşite, dar nu, îi lasă să treacă nestingheriţi, să-şi împingă cărucioarele, cu chiu cu vai, spre semnul de ieşire.
După ce reuşeşte să se dezlipească de violoncelistă, vameşul din dreapta emite un suivantnext plictisit şi ne face semn să ne apropiem. Îi predau declaraţiile completate în avion şi îl întreb ce trebuie să fac cu cele două exemplare din formularul descărcat de pe internet şi completat cu grijă în România, un fel de descriere minuţioasă a tot ce se află în posesia noastră la ora actuală. Se uită la hârtii ca şi cum n-ar mai fi văzut niciodată aşa ceva şi mă întreabă de ce n-au fost ştampilate la frontieră. Pentru că nimeni nu mi le-a cerut. Strâmbă din nas şi aruncă o întrebare în aer, dacă-i în regulă. Cum i se răspunde afirmativ, deschide paşapoartele şi, în timp ce pune o ştampilă „Canada Douane/Customs“ pe formularele de confirmare a rezidenţei se interesează dacă urmează să mai primim „marfă“ în viitorul apropiat. Nu cred, dar nu-i exclus. Atunci mai bine să scrie sub ştampilă marchandise à suivre, să nu trebuiască să plătim vamă mai târziu. Ne dă înapoi paşapoartele şi ne face semn să avansăm către SORTIE. Plecăm, cu bagajele dormind nepăsătoare în cărucior, de parcă n-ar fi fost nici o secundă vorba despre ele.
În sfârşit, un ultim tunel în faţa noastră. În capătul lui, prin uşa care se deschide automat în faţa cuplului de arabi, întrevăd sala de aşteptare: forfotă, îmbulzeală, bliţuri, flori. Explozia de viaţă îmi reaminteşte că urmează să mă întâlnesc cu oameni aproape necunoscuţi şi mă face să-mi încetinesc înaintarea. Dacă, într-un elan de entuziasm, s-au gândit să-mi facă o primire festivă? Mă şi văd asaltată de rubedenii complet necunoscute, care mă pupă, mă fotografiază, mă întreabă de sănătate printre zâmbete cu gura până la urechi. Dintr-o dată, parcă îmi vine să o iau înapoi şi să-i cer vameşului morocănos să-mi caute şi mie o tură prin bagaje. Burs râde de mine: las' că n-o să te atace nimeni. Din fericire, are dreptate. Thomas şi fiul lui, George, ne fac semne din spatele mulţimii, de dincolo de baloane şi flash-uri. Nu mă recunosc din prima clipă, fie pentru că e prea întuneric, fie pentru că unul dintre ei nu m-a văzut decât acum paisprezece ani şi celălalt nu m-a văzut decât în poze. Thomas, în schimb, parcă nu s-a schimbat deloc. Părul şi mustaţa tot în neagru-arămiu, zâmbetul la fel de generos, accentul grecesc la fel de puternic.
Un nou foşnet de uşi automate şi suntem afară, într-o lumină naturală lăptoasă, incertă. Şi în frig. Parcă, din primăvara europeană, am fi aterizat înapoi în toamnă. Şi acum e bine, râde George, să fi văzut săptămâna trecută, când încă mai era zăpadă.
Pe dinafară, clădirea arată la fel de sumbru ca şi pe dinăuntru, dar, e drept, nici vremea posomorâtă n-o face mai atractivă. În parcarea supra-etajată, printre deja familiarele betoane zgrunţuroase, fumăm repede o ţigară şi pornim către oraş. Conversaţie bilingvă, George cu Burs în franceză, Thomas şi cu mine în engleză. Vom locui aproape de centru, spune George, într-un cartier anglofon cu nume francofon, Notre-Dame-de-Grâce. Imposibil de pronunţat în engleză, aşa că Thomas îi spune pe scurt, NDG. Am avut noroc să ne găsească un apartament aproape de el, şi, cu toate că zona e destul de scumpă, a reuşit să negocieze cu administratoarea clădirii o chirie foarte rezonabilă. Pe autostradă, în timp ce vorbim, cu uşoara stânjeneală a oamenilor care abia s-au cunoscut, despre zboruri, despre Paris, despre cei de-acasă şi cei de-aici, maşina traversează un peisaj plumburiu, plat şi şters, acoperit încă de frunzele moarte şi putrezite de astă-toamnă şi de câte un petec de zăpadă rebelă, înţepenită şi murdară. Nu tu o frunză în copaci, nu tu un fir de iarbă verde. Din loc în loc, câteva clădiri ponosite pe marginea şoselei. Nici după ce părăsim autostrada şi intrăm în zona de locuinţe lucrurile nu stau mult mai bine. Case joase, cu acoperişurile retezate, ca nişte cuburi aruncate la întâmplare de o parte şi de alta a străzilor disproporţional de late. Faţade monotone, lipsite de orice fel de graţie, cu geamuri mari şi murdare, cu firme prăfuite şi demodate. În faţa lor, schelete de copaci, cu pungi de plastic în loc de frunze. Nu-i nimic grav, periferiile nu sunt niciodată punctul forte al unui oraş. Dar, tocmai când mă gândesc că, pe măsură ce ne apropiem de centru, o să înţeleg de ce Montrealul are faima de cel mai european oraş din America de Nord, maşina se opreşte brusc şi George, după ce opreşte motorul ne zice, uşurat: „Am ajuns“. Vreau să cred că-i o glumă, dar, nu, asta e.
Ne-am oprit în faţa unui bloc turn, tapetat cu cărămidă aparentă, un fel de Gulliver printre cuburile cu două-trei etaje din vecinătate. În faţă, limitat de un grilaj scund, de fier, un mic spaţiu verde, acum pământiu. Clădirea arată ca un hotel care trebuie să fi cunoscut şi vremuri mai bune. Dintre cele doisprezece plafoniere înfipte în marchiza îngustă, alb-cenuşie, care acoperă jumătate din parter, nu mai funcţionează decât vreo cinci, chiar în dreptul intrării, deasupra căreia scrie, cu litere cursive, Somerled Manor. Conacul de pe strada Somerled.
Parcă cineva spunea că în Montreal nu sunt blocuri. Intrăm, deci, în acest non-bloc, într-un hol unde, chiar în faţă, în dreptul interfonului, panoul cu numele locatarilor ocupă un sfert de perete. În stânga lui, un dulap cu pliante publicitare şi două rafturi cu ziare. Thomas descuie uşa din dreapta şi pătrundem, pe rând, în holul principal. O canapea obosită în dreapta, cu spatele către geamurile mari dinspre stradă. La stânga, trei trepte late şi două uşi de lift. În faţă, biroul administratoarei, din dreptul căruia porneşte, de-a lungul peretelui tapetat cu oglinzi, o rampă de lemn, cu balustradă, numai bună de ocolit scările dacă ai probleme de echilibru, sau conduci un cărucior sau un scaun rulant. Sau o valiză cu roţi, ca a noastră, care alunecă fără efort pe mozaicul veneţian într-acolo.
În timp ce aşteptăm liftul, Thomas ne asigură că ne vom simţi foarte bine aici, că blocul e foarte comfortabil şi vecinii foarte liniştiţi. Lângă noi, de exemplu, stă un bătrân ungur, care a urmărit cu mare interes pregătirile făcute pentru întâmpinarea noastră şi abia aşteaptă să ne cunoască. Nu ştie el prea bine englezeşte şi vorbeşte cam mult, dar e un om cumsecade. Pe deasupra, suntem într-o zonă bună, cu toate magazinele care ne trebuie la doi paşi, cu o şcoală vizavi şi o secţie de poliţie la următorul colţ. Iar Antico e puţin mai jos, în direcţia opusă, pe aceeaşi stradă, aşa că, oricând avem nevoie de ceva, putem să dăm o fugă până la el. În oglinda mare din stânga lifturilor, străjuită de o parte şi de alta de două imitaţii de candelabre prăfuite, o faţă oarecum asemănătoare cu a mea zâmbeşte aprobator.
Conform panoului cu butoane din liftul suficient de mare pentru vreo zece persoane obeze, blocul are 16 etaje, dar la o numărătoare cinstită ies mai puţine. În primul rând, etajul doi vine imediat după parter, notat cu G (ground floor) pe panoul cu butoane şi cu L (loby), în faţa şirului de cifre de deasupra uşii. În al doilea rând, cifra 13 nu există, aşa că de la etajul 12 se se sare direct la 14. Prin urmare, după sistemul european, blocul are doar paisprezece etaje.
Când ajungem la 11 (echivalentul etajului zece european), uşa liftului se deschide şi o luăm la dreapta, de-a lungul unui coridor lung şi roz, presărat cu uşi crem. Până să ajungem în capăt, roţile valizei se împiedică de câteva ori în mocheta roşie cu flori negre, acum uşor voalată „de la umezeala din aer“. Numărul 1108 e imediat lângă uşa de incendiu, în stânga extinctorului. Până să apuce Thomas să descuie uşa, din apartamentul vecin iese un bărbat de vreo şaptezecişicinci de ani şi începe imediat să sporovăiască într-o limbă care vrea să fie engleză dar sună a maghiară şi care, de fapt, nu e nici una nici alta. Ne urează bun venit şi, dacă înţeleg eu bine, încearcă să afle de unde venim, cine suntem şi cu ce ne-am ocupat în ultimii şaptezecişicinci de ani. Thomas ne salvează explicându-i, scurt, că de-abia am venit şi vrem să ne odihnim. Încă un pas şi suntem acasă.
Pătrundem într-un hol îngust. În dreapta, o uşă de debara. În stânga, un dulap în perete şi baia. Drept înainte, camera, cu ferestrele care dau spre întunericul de afară. Zece paşi până acolo, atâta tot. E, de fapt, un „unu jumate“, adică o cameră și o baie. Bucătăria în cameră, înghesuită pe peretele dinspre baie: un frigider, o chiuvetă şi o sobă de gătit electrică, cu un şir de dulapuri suspendate deasupra. Pe peretele vecin cu apartamentul ungurului, o canapea masivă, cu tapiţeria de culoarea untului. În faţa ei, o măsuţă de cafea. Pe peretele celălalt, o masă mai mare, acoperită cu un linţoliu de nylon alb, de fapt o ramă de pat de copil, rămasă de la locatarul dinainte. În colţ, lângă geam, o comodă masivă, cu vopseaua maro zgâriată pe alocuri, şi un televizor nou, cu margini argintii. Şi chiar sub geam, un pat cum n-am mai văzut niciodată până acum: o ramă de lemn cu ladă de aşternut, o cutie cu arcuri şi o saltea care, toate împreună, se ridică la vreun metru de la nivelul solului. Thomas se scuză, doar atât a putut să facă la repezeală. Dacă știa mai din timp că venim... În fine, speră că avem strictul necesar pentru început. Acum ne lasă să ne tragem sufletul și, dacă nu suntem prea obosiți, ne aşteaptă mai târziu la restaurant.
Când rămânem singuri, ne aşezăm amândoi pe canapea şi răsuflăm în tăcere. E aproape noapte, mâine, la lumina zilei, lucrurile o să ni se pară altfel, sunt sigură. Deocamdată, însă, Parisul e încă prea recent şi Rue Sibour mai aproape decât Avenue Somerled. Un prim pas către intrarea în noua lume e să ştergem, cu un duş fierbinte, ultimele grăunţe de praf parizian. Şi să coborâm în stradă.
La Antico, restaurantul cu specific italian de la intersecţia cu bulevardul Cavendish, deasupra unui peşte-spadă împărţit în farfurii în mod echitabil, Thomas ne povesteşte cum a ajuns în Canada, în 1958, doar cu hainele de pe el şi cu ghetele din picioare. Grecia era în plină criză economică, nu reuşea să-şi găsească de lucru şi, când o rudă i-a povestit că poţi face bani în Montreal, n-a ezitat să pornească la drum. De fapt, în satul lui din insula Kefalonia sărăcia nu era ceva nou, îi ştia gustul încă din copilărie. N-o să uite niciodată cu câtă înfrigurare aştepta mama lui scrisorile din România, de la fratelei ei, negustor în Bârlad. „În zilele când venea poşta, nu trebuia să tragă de mine ca să vin la masă. Îmi spunea numai că a primit o scrisoare de la unchiul Andrei şi mă înfiinţam imediat, pentru că ştiam că e ziua în care mâncăm carne“. Nu, asta n-o s-o uite niciodată. Da, pe atunci în Grecia era rău şi în România bine, ca să vezi cum le întoarce şi le răsuceşte istoria pe toate. Şi cum ne presară prin lume.
Dar să ciocnim un pahar de vin roşu şi să ne bucurăm că suntem aici, unde, dacă munceşti şi-şi vezi de treabă, poţi duce o viaţă minunată. Şi încă unul pentru că nu ne-am împotmolit pe drum. Mai ales după ce l-am sunat să-i spunem că venim prin Detroit, a fost aproape sigur că vom avea probleme. Pe Vanghelis, fratele lui, l-au arestat în Detroit, da, arestat, pentru că nu avea viză de State. Thomas se dusese să-l aducă din Grecia şi, la întoarcere, la escala din Londra, avionul cu care trebuiau să vină direct în Montreal s-a defectat, așa că toţi pasagerii au fost transferați la alt zbor, cu escală la Detroit. Thomas n-a avut nici o problemă, pentru că era deja cetăţean canadian şi nu avea nevoie de viză, dar Vanghelis şi-a petrecut noaptea la arest, pentru că a trecut ilegal frontiera Statelor Unite. Nu şi-au putut continua drumul decât după ce compania aerienă din Londra a confirmat că încurcătura s-a produs din vina lor. Istorii şi frontiere, să mai bem un pahar ca să treacă toate.
Ne întoarcem la „hotel“ după ora zece. Ne-am trezit la şase dimineaţa ora Franţei, doisprezece noaptea ora Montrealului, prin urmare acuşi se fac douăzecişipatru de ore. Cea mai lungă zi din viaţa mea, până acum, cu cele şase ore câştigate în aer. Mă strecor până la geam, dau la o parte două straturi de sticlă, şi gata: sunt din nou în aer, cocoţată pe un nor de beton, un simplu ochi de far care scanează o mare de lumini. Nici un zvon de maşini, nici un chefliu în drum spre o nouă petrecere. Doar un oraş tăcut şi misterios, cu faţa-n pernă.
A treia notă a lui Burs: gri, gri locomotiv
Cel mai bine îmi amintesc de o culoare, un gri, gri locomotiv, care nu se mai termină, aşa cum nu se mai termină nici culoarul în care trotuarul rulant este doar un neospitalier obiect de decor. Şi numai cîteva ceasuri ne despart de oranjul aeroportului din Amsterdam, nesfîrşite şi ceasurile astea. Apoi toate se amestecă. Cine e mai aproape de realitate, eu sau Musa? Pe bruneta înaltă şi elegantă eu mi-o amintesc ca aducînd cu o cămilă, slăbănoagă, cu privirea căutînd speriat de-o parte şi de alta a nasului acvilin şi proeminent. O rochie dintr-un material ieftin, gri-verzui (iar gri!) -- genul de material care arată jegos şi cînd de-abia l-ai scos din maşina de spălat -- îi cade trist peste bazinul colţuros, iar lîngă cutia de contrabas (contrabas, nu violoncel) pare pipernicită şi neajutorată; mă întreb cum e să tot duci cu tine, peste oceane şi continente (nu mă îndoiesc că vine de undeva din nordul Africii) ditamai hardurghia. Dar, nu ştiu de ce, sînt convins că e talentată. Poate datorită acerbiei cu care-şi cară cutioiul. Cuplul de arabi sobri, înveşmântaţi în negru din cap până-n picioare, mă impresionează în continuare (i-am remarcat din avion sau deja din aeroport, din Amsterdam, nu mai ştiu). Nu-mi par nişte emigranţi obişnuiţi, veniţi să-şi încerce norocul ca ceilalţi, cred mai degrabă că-i mînă din urma ceva mai grav. Nu aud ce vorbesc cu funcţionarul dar am remarcat că n-au paşaport; cel de la ghişeu dă din cap a înţelegere, de parcă ar ştii despre ce este vorba, apoi ei pleacă. Nu-mi amintesc de vreun bagaj, doar de un cărucior de copil ce pare de foarte bună calitate, aşa precum şi hainele lor. Vameşul? Mă trimite cu gîndul la un broscoi. Nu numai cum arată, dar şi cum vorbeşte. Am vorbit în franceză cu George? Mai ştiu doar că am tot rotit pe limbă, încă din aeroport, cîteva cuvinte, I' m sorry, my English is poor, I prefer to speak French, cred că rotite au fost şi-n maşină şi nu le-am mai spus; şi nici altceva. Apartamentul? Abia aştept să rămîn singur cu Musa ca să punem la cale mutatul într-altul, mă rog, nu mai degrabă de o lună, n-ar fi politicos. Peştele-spadă a fost foarte bun, atît doar că s-au mirat că am ales să beau vin alb în ciuda declaraţiei că-l prefer de departe pe cel roşu, şi asta doar pentru că mănînc peşte. European customs -- au adăugat zîmbind.
Cred că am adormit destul de devreme. După ora Franţei. Sau, mai greu de crezut, a României. Fără planuri, fără regrete, fără nostalgii. Citez: „sfîrşitul drumului, începutul călătoriei“.
|