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Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 32 • Montréal • 15.04.2007

ARCHIVE

Avril 2007

Felicia Mihali

Journal de festival – Metropolis Bleu

Ils sont fous ces Montréalais

Avez-vous entendu parler du livre « Ils sont fous ces Français », écrit par deux Montréalais, Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau? Maintenant que la 9e édition du Festival littéraire Metropolis Bleu est finie, je pense à un livre avec le titre : Ils sont fous ces Montréalais. Je vais vous expliquer à la fin de cette chronique pourquoi.  

Ce qui suit est un petit journal de voyage, car le Metropolis Bleu nous donne l’occasion de voyager aisément dans plusieurs pays, idéologies, et cultures. Comme chaque année, cet évènement initié par Linda Leith amène à Montréal les vedettes de la littérature mondiale desquelles vous avez vaguement entendu parler ou lu. Et tout comme les éditions précédentes, les fans ont une grande difficulté à tout couvrir, à participer à toutes les rencontres qui se superposent et se font concurrence déloyalement. Pour ces raisons, je suis rarement restée dans une salle plus de 45 minutes, pour errer d’une salle à l’autre afin d’assister au moins à la période de questions. Cependant, concernant les séances auxquelles j’ai participé, je me déclare tout à fait satisfaite, et je suis contente que ce printemps laid et pluvieux se clôture par un évènement qui va me nourrir toute l’année. J’ai couvert le festival tout d’abord comme journaliste pour le magazine Terra Nova, mais surtout comme écrivaine. Ce bref journal ne rend pas compte de toutes les séances auxquelles j’ai assisté et cela parce je n’ai rien de spécial à vous dire là-dessus, car soit je suis sortie par ennui, soit pour courir aux autres rencontres plus appétissantes. 

Journal de Festival

La vedette de l’édition 2007 a été, évidemment, Margaret Atwood, qui a également reçu le prix Metropolis Bleu. Il faut remarquer aussi que le festival a confié la difficile tâche de mener les discussions à un très jeune animateur, Jian Ghomeshi, et qui, reconnaissons-le, s’en est bien acquitté. À cette occasion, il a fait de son mieux pour respecter le conseil que Margaret Atwood lui a laissé sur son répondeur, après son premier show à la CBC : « Don’t screw it! ».C’est grâce à lui, mais surtout à l’expérience et à la bonne humeur de l’écrivaine que leur dialogue sur scène était souvent suivi par des éclats de rire. Je n’avais jamais imaginé une Margaret Atwood capable de s’amuser copieusement de petits riens et de tirer une bonne blague de toute banalité. Pourriez-vous faire rire quelqu’un en lui disant : « Once upon a time, there where nooooo computers. » Eh bien, Margaret Atwood le peut.  

Ha Jin fait partie de mes favoris pour ce festival, et pour plusieurs raisons : il est Chinois, il est immigrant, il écrit dans une deuxième langue. Sa vie est une véritable épopée, en commençant avec les Gardes rouges à l’époque de la Révolution Culturelle dans la Chine des années ’70 et jusqu’à Boston où il vit et enseigne maintenant. Les livres de Ha Jin ne sont pas publiés en Chine, pour des raisons faciles à deviner. En sachant cela, les éditeurs canadiens qui ont rencontré une délégation d’éditeurs chinois dans le cadre du Forum International des Éditeurs, seraient plus rassurés. Pourquoi est-il si difficile de publier en Chine? Pourquoi les deux parties ne trouvent-elles pas la langue et les moyens de se comprendre? Ha Jin leur aurait donné la meilleure réponse : parce que la Chine n’est pas ce qui semble de loin. Quelqu’un du public a demandé : « Comment connaître la Chine? » La poétesse canadienne  d’origine chinoise, Bing He, à côté de Ha Jin lors d’une autre rencontre, lui a répondu : « Allez-y en Chine! ». Moi, j’y ai été et j’y ai vécu un an, mais cela ne m’a pas beaucoup aidé.

Questionné sur sa véritable identité littéraire, Ha Jin a affirmé qu’il est encore un écrivain en formation. Le fait qu’il écrive en anglais ne lui suffit par pour déclarer haut et fort qu’il est pareil aux autres auteurs nés en terre américaine. La langue de création commence par être un outil, mais où est la limite, où cet outil même devient-il partie intégrante et inséparable d’une identité? Ha Jin va nous donner un jour la réponse.  

Personne n’aurait dû rater le Face à Face avec Philippe Val. L’affaire Charlie Hebdo ne devrait laisser personne indifférent car cette histoire, comme le disait Camus, nous concerne tous, musulmans ou non-musulmans. Aux deux rencontres auxquelles j’ai assisté, Philippe Val a défendu bec et ongles sa position, et il l’a fait extrêmement bien. Il défend non seulement la position de Charlie Hebdo, mais tout ce que la démocratie et les états de droit ont gagné depuis l’affaire Spinoza. Et tant que Philippe Val défend le droit de qui que ce soit à la satire, il faut remarquer qu’il n’y a aucun Français qui ne cite que des Français à l’appui de ses affirmations. On s’est moins amusé lorsque Philippe Val a proclamé l’importance que la découverte de l’Amérique a eu pour la démocratie, car voyez-vous, l’extinction des Indiens marque le début de la diffusion en masse de la démocratie à travers le monde. On est un peu en pleine contradiction, car si l’Empire Ottoman a été barbare, les armées britanniques et françaises ne l’ont pas été…. On voit bien que l’Europe et l’Amérique ne se sont pas encore mises d’accord sur la conquête de l’Amérique, malgré le livre de Tzvetan Todorov. Somme toute, Philippe Val doit être non seulement lu, mais écouté aussi car l’emportement fait un Français émettre des idées qui méritent vraiment d’ être notées. Je ne vais pas plus loin avec ces considérations car, en parlant de la peur des conséquences, j’ai vraiment peur de fâcher Philippe Val. 

La rencontre appelée Writing in another language a aussi été pour moi un grand évènement. Kader Abdolah, Ha Jin, Sergio Kokis et Josip Novakovich ont eu leur mot à dire là-dessus. Ils ont abandonné leur langue maternelle en faveur respectivement du néerlandais, de l’anglais, et du français. La question que j’aurais aimé leur poser est la suivante : Pensent-ils que s’ils avaient continué à écrire en perse, chinois, croate et portugais, leurs livres auraient été meilleurs? Vu leur célébrité et la beauté de leurs livres, je me réponds à moi-même : Non! 

Kader Abdolah a attiré mon attention avec sa verve et sa vocation de raconteur : je suis donc allée l’entendre dans un Face à Face. J’ai encore une fois écouté, dans un anglais plus que précaire, la saga de son arrivée en Hollande. « Un jour pluvieux et venteux, après être arrivé à Amsterdam, je suis sorti me promener. Qu’est-ce qu’un jeune auteur Perse voit devant lui? Un magasin de tapis perses. J’entre, et je salue le vendeur : Salam Alékoum. L’autre me répond : Salam Alékoum. Le vendeur de tapis me demande : « Qu’est-ce qui t’a amené ici? » Je lui réponds : « Le vent. » « Que veux-tu faire ici? » me demande le vendeur de tapis. Je lui réponds : « Je veux devenir le plus grand écrivain perse. » Le vendeur me dit : « Ton rêve est un grand rêve, mais ce pays est trop petit. Va-t-en ailleurs. » Où aller? En Amérique évidemment. J’achète un passeport, qui s’avère être faux, et je suis arrêté à l’aéroport. J’essaie encore une fois, mais encore une fois je suis dupé et je suis arrêté. J’essaie une troisième fois, et pour la troisième fois je suis arrêté. Finalement, je me suis souvenu d’un ancien dicton perse qui dit que si on essaie de partir trois fois, mais qu’on échoue, alors il faut changer de langue. Par la suite, je me suis rendu compte que ce n’est pas un dicton perse, mais que c’est moi qui l’ai inventé. »

C’était en 1985. Depuis, Kader Abdolah, appellation qui réunit  les noms de deux amis morts sous le régime de Khomeyni, a écrit dix livres et il est devenu un grand écrivain perse, mais de langue néerlandaise. Kader Abdolah a affirmé aussi que son expérience est unique. Pas si unique que ça, lui dirais-je. Il doit savoir que la Hollande est la terre d’accueil de Moses Isegawa, l’auteur d’un magnifique roman, Chroniques abyssiniennes, réfugié de l’Ouganda en 1991 et qui, lui aussi, fait ses épreuves en néerlandais. Il semble que même dans un petit pays, les auteurs ne se connaissent pas tous. Kader Abdolah fait partie de cette catégorie d’étrangers que l’Europe considère dangereux. Juste pour cela, dit-il : « Europe needs dangerous strangers. ». En ce qui concerne la Hollande, elle a besoin non pas d’un Kader Abdolah, mais de dix Kader Abdolah.  Kader Abdolah dixit.

Les paroles d’Elias Khouri jouent le rôle d’un éveil à la conscience politique. Cet écrivain libanais qui vit à Beyrouth depuis toujours, profondément impliqué dans la cause palestinienne, réconcilie les écrivains avec leur devoir de citoyen. « Un écrivain est d’abord le citoyen de son pays. » De plus, il doit se solidariser avec la cause des autres : pauvres, démunis, exploités. Voilà pourquoi la cause de la Palestine lui tient à cœur. Il dit même que, de nos jours, tout le monde devrait s’en tenir à la formule : « Je suis Palestinien ». La discussion a beaucoup tourné autour des questions politiques, ce qui a fait dire à Michael Enright, le médiateur : « Mais, vos livres sont politiques. » La réplique de Khouri a été prompte : « Ce ne sont pas mes livres qui sont politiques, mais vos questions. » Dans quelle mesure un auteur aussi engagé peut-il se détacher du politique dans son œuvre, c’est quelque chose que j’ai hâte de découvrir. De toute façon, l’expérience d’Elias Khouri est une leçon de dignité et de devoir accompli. 

Une ville, des mots, a été une rencontre sur la question de la langue française, animée par Lise Gauvin, avec Julie Barlow, René-Daniel Dubois, Pierre Léon et Alain Mabanckou comme participants. Les cinq ont essayé d’établir quel est le présent et, en trop peu de temps, le futur de cette langue. Tout est bien qui finit bien, entre des auteurs qui ont des rapports familiers avec le français. Mais n’aurait-il pas été juste de questionner aussi ce que Lise Gauvin appelle « Québécois de second ordre » par rapport à la langue française? La question du français est toujours laissée aux francophones. Est-on conscient de la nouvelle catégorie qui se forme au sein de la nouvelle génération d’immigrants, écrivains ou pas, et qui ne parle plus le français, mais les français. En anglais, ce nouveau concept est plus facile à exprimer, car on dit que maintenant on ne parle plus English mais englishes, une langue formée au sein de la couche des immigrants, en provenance de tous les coins du monde. Quelle langue parlons-nous donc à Montréal, par exemple? Quelle langue arle-t-on au sein des communautés chinoise, indienne, roumaine grecque, italienne? Peut-être que la dixième édition de Metropolis Bleu nous donnera la réponse.

*****

C’était mon festival Metropolis Bleu, un régal littéraire qui me donne des ressources et des idées jusqu’au printemps 2008.

Toutefois, comme toute bonne chose, il doit y avoir un mauvais côté aussi. Qu’est-ce qui ne va pas avec ce festival? La réponse est simple : le public. Depuis trois festivals, où je suis toujours présente, je me demande encore et encore pourquoi ce magnifique festival ne touche pas une plus large audience? Le prix? C’est inadmissible de considérer que cinq dollars la séance pèse si lourd dans la balance, si on pense aux sommes que chacun d’entre nous dépense sur des riens.

Où sont les jeunes dans toute cette affaire-là. À Montréal, il y a quatre universités, et je suis sûre que dans les nombreux départements de littérature les écrivains en herbe pullulent. Où sont-ils? À peu d’exceptions, je n’ai pas vu beaucoup de jeunes. Est-ce que l’emplacement du festival dans un hôtel de luxe les effraie? Ont-ils peur qu’on leur refuse l’accès à cause de leur sac à dos ou leur running shoe? Ce n’est pas le cas du tout, bien que, à vrai dire, moi aussi je suis mal à l’aise avec l’idée des rencontres littéraires associées à un tel luxe. Vous savez tout comme moi que le revenu d’un artiste ne dépasse pas en moyenne 10 000 dollars par année, et le Premier Ministre Stephen Harper s’efforce de bien conserver cet état de chose. Un endroit plus près des universités serait-il plus approprié? Je n’en sais rien.

Je vais donc conclure : à notre grande honte, Metropolis Bleu est encore peu couru par ceux à qui il devrait s’adresser en priorité. La cause est peut-être la disparition de la bohème et de la tradition orale littéraire. Avec l’avènement de l’Internet, les gens vivent dans un monde d’autosuffisance et d’indifférence par rapport à la présence physique des écrivains. On croit que lire leurs livres et, parfois, leurs entrevues suffit à se faire une idée. Mais croyez-vous que voir et écouter Ha Jin, Elias Khouri, Kader Abdolah, pour n’en énumérer que quelques-uns, puissent être remplacés par l’Internet? Un festival littéraire est d’abord une école : on vous apprend des choses en vous les montrant, tout comme à l’époque où lorsqu’on apprenait l’alphabet, les lettres étaient accompagnées par des images. La culture visuelle et auditive de la littérature est indispensable. Voilà le mérite de Metropolis Bleu. Pour cela je pense qu’un livre ayant pour titre  «  Ils sont fous ces Montréalais », serait bien nécessaire.

PS. Ai-je acheté des livres? Oui, mais pas beaucoup. Je me suis procurée ce que, grâce à Metropolis Bleu, je pense indispensable à l’étape actuelle de ma formation. Outre les romans des auteurs mentionnés ci-dessus, j’ai acheté : The weather factor, de l’ancien correspondant de guerre  Erik Durschmied : This is my Country, what’s yours? de Noah Richler , les trois livres de Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau : Ils sont fous ces Français, The History of French et Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong.

Avril 2007

Felicia Mihali

La littérature migrante au Québec

À l’occasion d’une conférence donnée récemment en Italie, à l’Université de Calabre, j’ai entendu pour la première fois la définition de la littérature migrante. La très gentille professoressa qui m’a présentée à ses étudiantes a lu, avant la conférence, une brève citation d’une écrivaine québécoise, tout en me demandant ce qu’il en était de cette littérature au Québec. Cette définition-là disait que, je cite de mémoire, «  les écrivains venus d’ailleurs, malgré le fait qu’ils embrassent la langue de Molière comme langue de création, restent des Québécois de second ordre parce qu’ils appartiennent à des communautés immigrantes récentes. »  

Il y a quelques mois, une journaliste de Radio-Canada - en m’interviewant - m’a posé, à peu de chose près, la même question : comment je me percevais en tant qu’écrivaine immigrante. J’ai nié poliment cet état sans aller trop loin. Je lui ai tout simplement dit qu’aucune littérature ne devrait partager ses auteurs selon des critères d’appartenance et d’origine. Si on reconnait à la littérature québécoise le droit à la diversité, alors les auteurs venus d’ailleurs devraient s’inscrire naturellement à côté des auteurs issus du nord, de l’ouest ou de l’est de la province. La richesse de la littérature tient au fait que les sujets de prédilection d’un auteur né en Abitibi ne sont pas identiques à ceux d’un auteur né à Montréal. Plus encore, les auteurs canadiens - français favorisent des thèmes distincts de ceux de leurs confrères albertains ou ontariens qui, eux aussi, ont un certain nombre d’auteurs nés au Sri Lanka ou dans les réserves amérindiennes. La littérature Canadienne, se pavane-t-elle pour autant d’une littérature migrante?

Je nie ce partage entre Québécois de premier et deuxième ordre premièrement pour une raison sociologique. Les immigrants goutent fréquemment à la bonne volonté de l’État. Une fois débarqué à l’aéroport P. E. Trudeau, on est vite devant l’évidence qu’à la différence du pays que l’on fuit, le gouvernement ici travaille pour vous. L’État n’est plus un ennemi, mais quelqu’un qui vous aide et, rêvons un peu, qui vous aime. Aux éternels mécontents, je rappelle les programmes d’intégration linguistique, l’accès aux études à un coût minimal, les programmes d’aide sociale, etc. Jamais dans les discours des politiciens – je ne les aime, moi non plus – je ne les ai entendus appeler les nouveaux arrivants des Québécois de deuxième ordre. Personne parmi les fonctionnaires qui vous guident sur le chemin épineux de l’intégration ne vous prend pour quelqu’un de deuxième classe.

Si la société québécoise fait des efforts pour enrayer les différences et faire un tout de ses membres, pourquoi la littérature québécoise adhérerait-elle à cette politique d’Apartheid? Si la société québécoise s’efforce d’ouvrir les barrières des ghettos communautaires, pourquoi la littérature ferait-elle autrement? Peut-être que ceux qui ont inventé ce terme de « littérature migrante » n’avaient en tête qu’une question de commodité, mais c’est d’emblée cataloguer les écrivains nés hors pays  dans une catégorie mineure. Leurs livres, ne seraient-ils destinés qu’à une minorité? Si oui, alors ce terme lui-même devrait être extrêmement subdivisé car comment concilier l’œuvre d’un auteur chinois avec celle d’un russe, d’un vietnamien, d’un égyptien? Chacun d’entre eux aurait droit de réclamer la primauté : à quelle page se retrouverait-il, quelle dimension aurait sa fiche critique, etc. Quel casse-tête pour une formule innocente!

I have a dream.
Je rêve d’un Québec ou la littérature intègrerait naturellement tous les nouveaux arrivants talentueux. Je rêve d’une histoire littéraire diversifiée, ou le seul et unique critère serait la qualité des œuvres et non pas la date d’issu du passeport de son créateur. Je rêve d’une littérature canadienne de langue française insérée à part entière dans la littérature canadienne et qui ne serait  pas considérée de second ordre parce qu’elle n’est pas écrite en anglais. Je rêve de traductions du français vers l’anglais et de l’anglais vers le français, sans autre critère que la valeur intrinsèque des livres eux-mêmes. Je rêve d’une littérature ou les éditeurs comprendraient combien dommageable est cette politique de s’intéresser uniquement aux auteurs gratifiés de prix.  

I have more than a dream.
Je rêve d’une société québécoise qui, un jour, se moquera royalement de toutes ces hiérarchies tant que son visage change à la vitesse de la foudre. Sous peu, plus rien ne sera ce que l’on croit et ce que l’on connaisse. Malheureusement? Qui pourrait le dire! Il faut se préparer pour faire face aux nouveaux défis et pour cela la littérature ne doit être qu’une, diverse, polyvalente, englobante.

D’ici là, non merci à la littérature migrante.

Avril 2007

Cristina Iovita

Analogies électives

 

1. La lettre égarée

Pour ceux qui connaissent moins, ou pas du tout, le répertoire roumain, il faut signaler la présence dans ce répertoire d’une pièce de I. L. Caragiale intitulée “La lettre égarée”, une comédie de mœurs écrite au 19ème siècle qui traite de la lutte électorale entre deux partis politiques également dépourvus de vision mais friands de pouvoir en égale mesure et, de ce pas, prêts à tout pour y accéder. Le trame se tisse autour d’un billet doux adressé par le préfet du district à l’épouse du président conservateur, billet qui, tombant entre les mains du candidat libéral, constitue une arme de chantage imbattable pour ce dernier. Afin d’éviter le scandale, les deux factions s’allient, mais le destin frappe à nouveau leur envoyant un tiers candidat, soutenu par le gouvernement sortant, désireux de préserver son pouvoir occulte en cas de changement politique. Tout s’arrange par l’intervention d’un ivrogne, lui-même en quête d’un candidat digne de son vote, qui récupère le billet doux et le transmet à sa destinataire; une réplique, devenue par la suite une sorte de dicton, clôt ces ébats électifs en invitant toutes les parties concernées à “s’embrasser sur la Place de l’Indépendance” pour sceller l’unité et le progrès national.

Je n’aurais peut-être pas pensé à cette pièce si, il y a quelques semaines, en pleine campagne électorale québécoise, un petit document fort curieux n’avait pas atterri dans mon courrier électronique. Il s’agissait en fait d’une lettre d’invitation à “La nuit des artistes”, un événement censé rassembler les forces théâtrales québécoises au Théâtre du Nouveau Monde pour la fin de la semaine précédant les élections, un croisement de gala et de réunion politique, somme toute, assez prévisible dans le contexte. Ce qui m’intriga dans cette affaire fut le nombre de participants, estimé à 141 personnes, le fait que le message tel quel m’avait été redirigé et non pas directement adressé renforçant la sensation de mystère imprimée par le chiffre. Pourquoi précisément 141 participants? me dis-je, en tournant et retournant le détail sous tous les angles imaginables. Pourquoi pas 300 - le nombre approximatif des troupes de théâtre existantes à Montréal, selon la statistique officielle, et donc de leurs directeurs - ou 1.000, selon la capacité de salle du TNM, et entre qui pourra parmi les “troupes”? Si élection il y avait eu – sans que j’en fusse prévenue moi-même, ou appelée aux urnes - pour désigner les représentants de la classe artistique, en étaient-ils les élus, ces 141 ? Tout ceci ressemblait plutôt à une réunion de quelque association secrète dont les agissements, à coup sûr, m’avaient été révélés par mégarde; je vis qu’il en était ainsi lorsqu’en relisant avec plus d’attention le contenu du message je remarquai la quantité de chiffres présente dans le texte. Il s’agissait de demander, de la part des mystérieux 141, une somme de 20.000.000$ à une organisation politique en puissance et une autre, de 50.000.000$ à l’organisation opposée ou vice-versa; le TNM était le lieu prévu pour la transaction et sa directrice désignée comme courtier agréé; enfin, tout allait se terminer par une soirée dansante où l’auteur du message, un metteur en scène connu allait jouer le disc jockey pour les besoins de l’assemblée. À l’évidence, le texte était chiffré; il ne pouvait s’agir d’un événement artistique, et même pas d’une réunion politique consacrée à l’avenir des arts, puisque la discussion allait porter sur des questions d’argent d’une envergure aussi colossale; ensuite, il n’y avait pas un mot, ni aucun chiffre qui aurait pu être pris, au pied de la lettre, pour un signe du langage artistique. Il est absolument vrai que les artistes de théâtre sont, au Québec, de simples mendiants mais cela étant, quels sont les mendiants qui songent à exiger des millions aux âmes charitables? Et quels sont les gens de théâtre qui, voyant leur art mis au ban par les puissants du jour, iraient danser dans les salons de leurs bannisseurs? En fin de compte, qui, parmi la gent théâtrale de n’importe quel pays, penserait plus à l’avenir des finances qu’à celui de l’art scénique? Un rassemblement allait certainement avoir lieu au Théâtre du Nouveau Monde, mais pour quelle raison et dans quel but, seuls, les 141 conviés à la “Nuit des artistes” pouvaient le savoir. Je ne détenais pas la clé de ce chiffre, le message m’était tombé entre les mains par accident et tout allait se passer comme dans la pièce du répertoire roumain que j’ai mentionnée au début du récit; les 141 iraient une nuit au TNM, déguisés en artistes pour camoufler leurs activités de banquiers, puis diraient aux troupes artistiques - perdues dans le noir, tout comme le Citoyen de I.L.Caragiale dans la buée de l’alcool -  pour qui et pour quoi aller voter aux prochaines élections, afin que perdure le statu quo. Ensuite, sur la Place Jacques Cartier où s’attroupent, en été, les amuseurs de rue, nous nous donnerons, tous, l’accolade, pour sceller l’unité et le progrès des arts contemporains. Si quelqu’un peut déceler une autre signification à cette lettre, qu’il le fasse; le message intitulé “La nuit des artistes” est disponible, sur demande, à tous ceux qui voudront s’y pencher. N’en connaissant pas le véritable destinataire, je l’ai gardé dans mes archives au titre de simple “curiosité”.

2. Je veux bien que ça change, pourvu que ça reste le même

Chaque fois que j’entends M. Charest  parler de changement, je ne peux m’empêcher de lui substituer, dans mon imagination, un autre personnage de “La lettre égarée” dont le discours ressemble - quoique en moins réussi, faute d’un auteur dramatique pour en raffiner l’incohérence - comme deux gouttes d’eau au modèle réel. Comme M. Charest, Catzavencu, le personnage en question, avocat de son état, adopte la bannière “libérale” pour se lancer en politique, tournant et retournant les doctrines à sa façon, jusqu’à les rendre complètement inintelligibles aux électeurs, par ailleurs dûment impressionnés par ses habiletés d’orateur. “Que trahison soit, mais que l’on nous en prévienne à l’avance (pour y participer en tout état de cause)”, “que ça change, pourvu que ça reste le même” sont deux de ses répliques célèbres qui ont fait rire plus d’une génération de spectateurs à travers le monde entier et, quand j’entends M. Charest prendre des tons nationalistes du jour au lendemain, où prêcher quelque changement qui nous ramènera encore au point de départ , comme celui, soi-disant effectué dans le domaine de la santé publique, l’association se fait automatiquement avec les “perles” sus-citées. Si on ajoute à cela le succès électoral, confirmé à l’heure où j’écris ces paroles, de notre premier ministre, l’analogie devient flagrante; il y a cependant un trait particulier au personnage réel, qui le rend différent du modèle fictionnel et qui consiste en son immunité parfaite devant les désastres- humains, naturels et sociaux confondus- une immunité si parfaite qu’elle ressemble à une vocation, ainsi conférant à son rôle la dimension héroïque manquant chez son “double” littéraire, M. Catzavencu. Le désastre du viaduc de la Concorde écroulé quelque mois avant les élections est, certainement, révélateur pour le trait ci-dessus - M. Charest aurait transformé la catastrophe en victoire, s’il avait été “prévenu à l’avance” par M. Dumont de sa “trahison” à l’écran - mais c’est d’une autre catastrophe, tout aussi médiatisée à son époque et oubliée dans la foulée, que je vais me servir pour appuyer ma thèse de l’immunité. Il s’agit, en somme, de la fusillade du Collège Dawson, lors de la rentrée des classes en septembre 2006, dans laquelle une étudiante fut tuée sur place, plusieurs de ses collègues furent grièvement blessés et l’assassin s’ôta la vie sous les yeux des policiers venus l’appréhender. Je me rendais chez moi, en métro, à l’heure des tueries et n’en eus vent qu’après avoir gagné mon domicile, les appels désespérés de la part des amis qui me savaient travailler dans les parages, m’informant sur l’étendue de la tragédie; on en parla à l’université pendant une semaine toute entière; on compara et on évalua le désastre à l’hauteur de ceux du Columbine High et de l’École Polythechnique locale, dix-sept ans auparavant. On en fut tristes, choqués, désireux de comprendre le mal social à l’oeuvre dans l’une société les plus “libérales” du monde; enfin, M. Charest, premier ministre en puissance, vint mettre son grain de sel dans ce débat de “société” en donnant aux survivants du “massacre” de Dawson un nouveau théâtre, c’est-à-dire en débloquant, sous la pression de la tragédie, les fonds pour la construction d’un local de spectacle que la direction du collège réclamait, en vain, depuis le commencement de son “règne”. Geste grandiose, s’il en fut, le “don” de M. Charest gagna tout de suite mon admiration; non pas par sa grandeur, car il n’y a rien de grand dans le payement d’une dette depuis longtemps négligée, mais par l’immensité de l’indifférence qui l’avait fait naître; il avait fallu, de ce pas, qu’un massacre ait lieu pour que l’élu du peuple accorde à des étudiants en arts un lieu d’apprentissage conforme à leurs besoins. Il avait fallu d’un malade mental armé d’un fusil, de deux morts et quarante blessés, pour que le premier ministre d’un pays libéral et progressiste, comme le Québec actuel, en soit ébranlé au point de s’occuper de la relève artistique. Dans la grandeur de la folie meurtrière, la stature de M. Charest s’est révélée elle aussi dans toute sa grandeur; je me suis vue, d’un coup, prête à dire à tous mes collègues- les artistes appartenant à la “relève” qui deviennent des sans-abri dès leur sortie des écoles de théâtre- que le moyen de faire entendre nos voix dans le bureau du chef du gouvernement québécois, enfin trouvé, était celui de mourir sous le tir d’un fou. Je me suis même vue en train de m’offrir comme victime première du nouveau massacre; heureusement, le souvenir du personnage de Caragiale est ressurgi à temps pour apaiser cet élan de folie; prévenu à l’avance de cette mort, M. Charest trouverait bien les moyens d’en tirer profit, devenir, Dieu nous en préserve, le sauveur des arts québécois et, de ce pas, l’artisan de l’identité nationale tant contestée. Ici s’arrête, selon moi, l’analogie avec Catzavencu, l’avocat roublard et sans scrupules de l’auteur roumain;  mais, puisque la réalité est toujours plus spectaculaire que l’invention poétique, on ne saurait gruger à M.Charest la dimension épique qui l’éloigne de son modèle littéraire. Reste à voir qui, parmi les artistes québécois contemporains, s’inspirera de cette figure historique pour la mouler en personnage comique; pour ma part, je recommande à tous ce qui liront cette analogie la lecture de “La lettre égarée” en attendant que vienne la réplique.

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

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