Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 30 • Montréal • 15.02.2007

ARCHIVE

Novembre 2006

Rodica Draghincescu

Le lit de Schiller

(Roman)

traduction Fleur Courriol et Rodica Draghincescu

 

19 h 33. Position d’attaque.

Frau Helga s’empare de ma valise, la jette dans le coffre de l’Opel noire, et Guten Abend, de la poche droite du pantalon elle sort ses lunettes, les enfonce dans les bajoues, ensuite, fière du nouveau look*, demande mes papiers. Je les ai fins prêts, et les lui tends instantanément. Helga marmonne un Danke ! Moi, je ne comprends rien, je la regarde jusqu’au fond de ses binocles, pour que ses verres tendance batracien ne m’intimident plus. Ce n’est qu’une fonctionnaire occidentale. Je me donne du courage. Au fond, je ne suis ni ancien agent de la Securitate de Ceausescu, ni pute, ni voleuse, ni trafiquante. Je n’ai pas d’intentions criminelles. De quoi aurais-tu peur, mon poussin ? Baisse pas la tête, t’ as reçu une bourse d’étude - me dis-je. T’es bonne, tes machins sont en règle. Tout va bien alors ?

Elle vérifie les coordonnées : passeport, visa, assurance maladie, visa, assurance maladie, passeport, visa, passeport, assurance maladie. 3 fois. La dame prononce horriblement mon nom de famille. 3 fois. Elle s’applique à remplir les formulaires prévus, puis me donne à signer en bas de chaque page. Oui, je signe, mais je ne sais pas ce que je signe. A la fin de ce travail de routine, contente d’elle-même, Helga me suggère d’ouvrir la valise du coffre.

Ja, ja, gut ! Elle tousse. S'interrompt de temps en temps pour cracher dans un kleenex. Ses yeux se transforment, ils deviennent exorbitants. Ja ! Gu (...) ut. Recrache à profusion. Zum Teufel ! Tousse à nouveau. Verzeihung ! - s'excuse-t-elle, na, ja, es geht ! Celle –ci c’est Helga Schinken. Noch ein Mal Verzeihung ! - s’éclaircit-elle la voix. Me tape sur l’épaule droite, s'excuse comme si elle m'avait tuée. J’ai la chair de poule. Je chuchote : Ok ok, no problem ! Elle se tait une seconde puis, mi sérieuse, mi moqueuse, se met à me reprocher des cheveux trop blonds, trop ébouriffés, sans aucun rapport avec la figure identifiée sur les documents roumains envoyés par la poste. Son regard s’est fixé sur mes cheveux de blé dans le vent. La Fraufräulein montre du pouce la noirceur et la coupe des photos d’identité et vice versa: Warum sind Sie so (…) ? Ma foi, que dois-je lui répondre? Elle me pousse dans sa bagnole sombre.

19h 55. Arrivée à la destination finale. 19h 56. Je fuis vers la lumière. M’enfouis de la lumière ? Oui, c’est ça ! J’ai du mal à tenir la cadence de ses brodequins. Stuttgart. Château Solitude. 19h 59.

Maison 3. Clé numéro 30. Chambre 30. L'ancien logis des chevaliers du Herzog Karl Eugen de Württemberg. Charles Eugène, comme l’appelaient courtoisement les Français. Ce prince s'est fait construire au XVIII-e siècle, un château d'été, selon les concepts philosophiques de Rousseau.

20h 00. Le studio pour boursiers ne fournit pas le linge de lit. Les chevaliers d’autrefois ignoraient l’usage de couvertures, couettes douillettes et autres oreillers. Dormaient-ils sur des barbelés ou sur de grosses femmes tout en duvet ?

20h 32. Encore étourdie, je m’efforce de mettre au point ces détails :

1. On m’a dit d’apporter des draps. Bon. Je les ai apportés par avion. Voilà*.

2. Il est 20h 33.

3. La maison 3 a quelque chose d’un hôpital psychiatrique.

4. Noir, blanc, blanc écaillé.

5. Fauteuil, lit, table, chaises, téléphone préhistorique, lecteur de cassette en panne. Je croupis dans ce désert.

6. Après le coin de la première pièce, celle qu’a habitée aussi Maître Schiller, lors de ses études militaires – quelques lampes rustiques, et autres bidules, gadgets, machins.

7. La cuisine ? Une idée vague: trucmuches, ustensiles spécifiques.

8. L’aile droite, la partie destinée aux boursiers occidentaux, est la zone endimanchée.

9. L’aile gauche, simple, sans chichis, prédestinée à ceux qui viennent des pays pauvres, est modulable pour les cas d’urgence ou le festif.

10. La clé numéro 30, sa petite étiquette rouge, désignant le numéro de la chambre. 30. Maison 3. 3 étages. 33 studios. 33 boursiers. Ces combinaisons de 3 me font penser aux années d’études de l’époque-ceausescu : sous-nutrition, restrictions, interdictions, obligations, déceptions, disparitions. Jeunes gens dans des locaux pauvres, poussiéreux, délimités par des couloirs nauséabonds. 3 grands amphithéâtres humides et noirs, munis de tables et chaises bancales. Les 3 portraits, datant de la jeunesse fertile du conducator*. Les 3 Nicolae accrochés aux murs parmi des pots de fougère et de géranium, les 3 à la cravate orange, multipliés, imprimés et encadrés à l’infini. Les 33 salles d’étude, leurs 33 drapeaux nationaux rouge-jaune-bleu en soie chinoise, de sous lesquels tombaient les billets doux des étudiants en quête d’un idéal.

Taratata, les trompettes ont sonné, /Taratata tous rassemblés on chantait:/ Merci, en cœur, notre parti, du fond du cœur. Cette musique, on dirait de suif et de sauce à l’ail rance, suintait de la radio du concierge et s’étalait sur les parois de l’édifice. Au rythme des valses révolutionnaires, les femmes de ménage, rouge aux lèvres, parfumées à l’eau de Cologne, ramassaient les conserves vides laissées dans les toilettes , triaient les mégots selon leurs dimensions et leurs prix d’origine tout en discutant pain, sucre et huile rationnés.

Dans les couloirs universitaires, à tout vent, les paperasses et les débris tournaient en rond. Les jupes des tziganes récemment embauchées par l’administration, s’affairaient sur le tempo des godasses et des balais de paille. Ce va-et-vient, cette agitation de sorcières à califourchon sur les outils officiels provoquait un grand émoi parmi les cafards noir corbeau et les blancs-becs, à la moustache naissante. Les uns et les autres s’esquivaient face au déluge balayant.

Un courant d’air mortel serpentait à travers les fenêtres brisées, remises en état avec du carton. Vers midi, s’il faisait soleil, les ruines des églises avoisinantes se reflétaient sur les portraits vitrés du conducator.

Au-delà des bosquets du Parc des jeunes s’élevait le sulfureux 13, cube en ciment blanc, pour filles, équipé du minimum nécessaire. Au rez-de-chaussée, un monsieur en blouse grise et au képi impressionnant, le chef du secteur, comptabilisait, tous les matins, les chiens et les chats errants. A midi après coup, il consignait la somme obtenue dans un grand livre rouge. A 3 heures il s’en allait, content de son devoir accompli.

Le foyer au numéro fatidique accueillait le nombre le plus important de chats de tout le quartier. Gentilles comme pas possible et débordantes de pitié, les jeunes philologues jetaient par la fenêtre, des morceaux de fromage ou de pain trempé dans du lait. Le gardien et l’espion de service n’y voyaient pas d’inconvénient. Ils avaient eux-mêmes mis à la rue deux ou trois chattes pleines. Leurs péchés s’annulaient pour ainsi dire car ils n’engueulaient jamais les pucelles.

13 ? Un bâtiment. 13 dortoirs ou 13 salles d’étude ? Espèce d’abri-sous-roche ? 13. Habitations petites et insalubres, 13 espaces enregistrés sous des numéros métalliques. Un je ne sais pas quoi multiplié par 13. Un 13 contre les intempéries, des chiffres rouillant royalement sur chaque porte. Et à l’intérieur le modèle standard du confort roumain : des lits superposés, 3 + 3, une table étroite au milieu, à 3 pieds. Une seule armoire pour 3 + 3 personnes. Et la cuisine que dalle ! Sorte de cellule multifonctions, étroite, dégoûtante en été, garde-manger des moustiques et mouches obèses, - gaie, accueillante et chaude quand vient l’hiver et que les gens se rassemblent. Commérages, contagions des rires, petits dîners avec cervelas, pain blanc et vin, dans les odeurs de cigarettes et d’humidité.

Le terrible 13 ? Buanderie et douches communes, une seule et unique salle par étage avec 3+1 toilettes à la turque, occupées tout le temps, pas la peine d’en rajouter, bref, foyer pauvre, sans chichis Jet Set.

13 + 5 ! Après le 13, excessif comme un abysse, encore 5 foyers identiques de l’UTM, et voilà le 18, du même acabit. Près de l’alimentara « Le Bâtisseur », vers la chaussée qui mène à la ville de Buzias, parmi des mares verdâtres, roues de voitures et cadavres d’animaux, juste au milieu des rosiers sauvages, se trouvait le foyer numéro 18, que les étudiants avaient surnommé « la raie à pellicules ». 270 portes au total, avec des planches clouées en guise de réparation, s’ouvrant sur des intérieurs étroits et bas de tête. Le 18, l’absorbeur ou le cercueil social. J’y ai été obligée de m’encadrer pendant quelques semaines après la rentrée, droit à une bourse d’étude. Lettres, bizutage, temps mort. Ceux qui ont préféré les chambres sous-louées en ville ont été considérés « des traîtres bourgeois » à qui on a supprimé les ressources.

Stuttgart. 3, 30, et 13 mois de bourses. Ce lit étroit, dur à souhait. Au-dessus règnent encore les souvenirs de ceux qui ont habité ici avant moi : toute sorte de calligraphies incrustées dans la chaux des murs : Gde ti ? Ja ljublju tebja ! Déclarations d’amour, lettres cyrilliques, tâches, traces et dessins colorés. Bercée par les vapeurs de soupe à l’ail du restaurant voisin, je plonge dans mes premiers rêves souabes, protégée par les barreaux en bois de la fenêtre ouverte et le portrait d’un chevalier d’époque.

5 octobre, 18 heures.

Solitude. Au-delà de l’entrée d’honneur, ce château a d’autres ouvertures, dont celle permettant l’accueil des touristes en groupes. Quatre-vingt marches. Je monte sur la vingtième. Rencontre déjà un jeune plein de plumes dans les cheveux. D’après le caméraman qui filme à deux mètres de nous, il s’agirait d’un acteur en marié pour une pub culinaire. Il mange du jarret. Je descends. Apparaît aussi la jeune mariée, blue-jeans et coupe garçonne. Elle mange une cuisse de poulet rôti. Le brouillard tombe.

Nous cherchons la porte de ma chambre. Nous veut dire moi et un papillon d’automne. Lui, il vole, moi, je marche. Nous y entrons. Le papillon s’écrase sous la table. Son mal progresse, devient un pont vers le reste. Je ressens la mort de l’insecte dans mes os. La forme du décès pourrait être celle de la lettre U. Les ailes du mort ont la beauté d’un U.

Ca pourrait bien être le U du prénom de ma grand-mère Utza puisqu’elle est bien morte. Un U doré d’ailes et d’âme volante, U de Utza transformée en insecte à fleurs. Lorsque j’étais petite, Utza m’assurait que les papillons d’automne ne sont que des lézards magiques qui s’incarnent à la fin de leur vie pour une seule journée en papillons et le lendemain de leur mort ils deviennent princes de neige, ayant mille châteaux et mille rênes au Pôle Nord. Je l’écoutais bouche bée, soir après soir. Ses histoires à dormir debout me faisaient avaler les cuillerées de soupe. Malgré mon rejet, la soupe glissait dans la gorge. Ma bonne Utza, elle est morte il y a à peu près cinq ans. Les derniers mois de sa vie elle ne parlait plus qu’en vers. J’ai empaqueté son papillon dans du papier alu’ et je l’ai mis sous l’oreiller.

Ici, dans le pays blanc (les petits Européens, les nations balkaniques, appellent l’Allemagne le « pays blanc »), dans la chambre blanche, aux portes blanches et à la lampe allumée, on se croirait dans un sanatorium.

Lundi ou dimanche ? Ciel gris. Gouttes de pluie. Et ces jeunes pas soignés sur eux, êtres bizarres, acteurs à réclames gastronomiques en train de filmer leur bouffe mouillée. L’Allemagne est un pays de gourmands. Je ferme la fenêtre et les abandonne tous à leurs ripailles, figés dans une photo de magazine.

Je me décris sur de longues feuilles de papier. Je suis payée au mois. Je livre mon intimité au kilo. A coqueter ainsi avec la littérature rémunérée, je finis par perdre la spontanéité. Je me forge une prison. Je reste là, près du téléphone comme auprès d’un instrument de torture. Je fais ce que je ne voudrais pas. Dingue, seule et sûre qu’il n’y a plus d’issue. Comme dirait l’autre, je suis partie pour un repos international.

Du soleil pour tout le monde ! Il ne pleut plus. Lundi. Les châtaigniers perdent petitement leurs feuilles dorées, ils ne peuvent plus les nourrir, ils s’en débarrassent.. Sans la chlorophylle, substance responsable de la couleur verte, fatigués, ils se préparent à la dormance. Leurs feuilles prennent des teintes jaune, orange, brune ou même rouge. Dans un sens figuré, l'automne désigne la vieillesse ou le déclin. Mais dans le parc et la forêt du château, les coloris attirent les jeunes amoureux. Il y a des arbres robustes, séculaires, et des arbustes, différents âges et espèces, dans une idéale répartition. Après quelques semaines de soleil, les températures sur la colline peuvent générer les spectacles les plus flamboyants.

Il fait tard. Les 3 belles gitanes qui ont passé leur après-midi à boire du café sur la terrasse Schloss vont partir. Elles ont monté leurs bébés dans les sacs à dos. Les jouets trop vieux resteront abandonnés dans l’herbe. Cela me fera penser aux jeunes tziganes des contes fantastiques d’Eliade, à leurs lardons perdus entre les jambes des passants pendant que leurs mères fumaient la pipe et riaient aux anges.

3 heures du matin. Nuit des revenants, dans le langage de papi Peter. J’y goûte. Blottie dans des fauteuils en métal, me prélasse, paresse et caresse des yeux les chimères du plafond. Au dessus de la porte - le crucifix bouge. Sujets à mes caprices, des ombres et des bruits confus. Des corps impalpables s’allongent sur les murs :

Criaillements. Paroles émises à voix très haute en signe d’avertissement. Un petit tas de bois, un feu de cheminée, les silhouettes de deux chiens de chasse. Un enfant. FrieDRIch, le fils de Kaspar Schiller, joue encore dehors, on l’entend compter : 1, 2, 3, 4, 5(…). Et : Arrête, rentre ! La voix de la mère, par l’ogive de la fenêtre, prend des allures de liane. Dorothea continue à l’apostropher: C’est trop tard. Viens, on a allumé les chandeliers. Allez mon grand, il fait nuit ! Une rumeur de foire emplit la maison. Le timbre désespéré de Dorothea pénètre dans toutes les oreilles.

Aux yeux bleus et humides, le petit Schiller est dans les bosquets d’églantiers, avec ses lutins. Il est espiègle, essaie d’obtenir un délai : Nonnnn, je t’en prie ! Encore un peu, maaaa’m, nonnnnn ! L’écho est son meilleur ami : Maaaa’m, nonnnnn ! L’instant d’après, il surgit là où personne ne l’attend. Il surprend les domestiques, il les fait courir, il les fatigue à mort. Une fois rassuré, il se cache dans la cave sachant que les envoyées sur ses traces s’arrêteront, peureuses, sur la première marche qui avance dans le noir: Que notre petit monsieur Johann Christoph Friedrich veuille bien (…) ! Monsieur, c’est l’heure du dîner et du coucher ! Le coquin se tait, il se voit victorieux. Deux-trois minutes passées, Frau Schiller, en personne: Je suis là ! Tu vas rentrer maintenant ! Le gosse s’esclaffe : Je rentre pas, non ! nonnnnnn ! Et la maman menace: Bon, je vais tout raconter à ton père ! Dans l’obscurité le mot « père » est phosphorescent et cinglant. S’il Vous plaît, non, jamais ça, mam’! Finalement l’enfant décide de rendre les armes. Il capitule avec regret : Attends, j’arrive ! Le jeu de cache-cache avec die Mutter il l’a toujours mimé sans problème, puisqu’ il connaît par cœur sa maman Thea.

De jour, dans les recoins du jardin, ce jeu à qui sera le plus rapide, n’a pas le même goût de bonheur frais que de nuit. Ou bien, s’il l’a, c’est par hasard. Les faits et forfaits sont diablement plus vifs le soir tombant, surtout au moment où Herr Kaspar, s’enferme avec ses bouquins dans la bibliothèque et ordonne qu’on ne le dérange pas avec des broutilles domestiques.

Herr Kaspar est quelqu’un de sérieux. Monsieur est un sage. Nous pouvons manger sans lui, puisqu’il en a décidé ainsi ! Dans la bouche de Dorothea, le mot « sage » a des sonorités pathétiques, surtout que le prêtre Moser répète à chaque fois qu’elle va à confesse : La crainte de Dieu, voilà quelle est la sagesse des sagesses ! La santé de l’âme réside dans la crainte du péché et non pas dans la crainte de son ennemi ! Prier et chanter la gloire de Dieu procure la paix à l’âme, l’équilibre, car seule la prière évite l’impasse !

En l’an de Grâce 1756, un régiment important du Prince Ludwig Eugen, devenu en 1793 duc de Württemberg, ce petit frère de Karl Eugen von Württemberg, et époux de la baronne Sophie Albertine von Beichlingen, arrive en Bohème. Un régiment d’infanterie comprenant 1217 hommes, 2 compagnies de grenadiers, 10 compagnies de mousquetaires, majors, capitaines, maréchaux-ferrants, tambours, trompettes, hautboïstes, éclaireurs, le tout faisant partie des armées autrichiennes qui se préparent à la guerre de sept ans (1756-1763). C’est ici que, touché par une épidémie, le régiment a des pertes considérables. Suite à cette situation, Kaspar Schiller dit des prières et soigne les malades. Sous l’aile protectrice de Dieu, à la fin de la guerre, il va rentrer chez lui sain et sauf. Il disait les prières à la tête des moribonds et chantait la gloire de Dieu tout en usant de ses connaissances médicales - raconte souvent Frau Schiller en parlant de son courageux mari.

Le jour, Dri voit Ilka. Ilka est potelée, et a de très belles pommettes rouges. Anilka, dite Ilka, fille d’Almuth, la cuisinière des Schiller. Elle habite en bas avec les autres domestiques, brode des mouchoirs, des cols, manchettes, jabots et petits tapis à l’atelier situé dans la cour annexe du domaine. Ilka a un an de moins que lui, mais sait faire tas de choses : imiter le rossignol, rire la bouche fermée, courir sur les talons, attirer les cigognes reposant sur les cheminées des maisons au mois de floréal. Elle claque des dents et comme par miracle la cigogne se pose sur la haie. Derrière un tel exploit, fière et toujours à distance, Ilka regarde Dri du coin de l’œil. Et si, par hasard, elle se retrouve nez à nez avec le fils des maîtres de ses parents, elle a l’envie de l’humilier. Ilka est au courant des sentiments du jeune maître et essaie d’en profiter. D’un air important, elle ne lui adresse que deux trois mots futiles comme si elle devait être ailleurs.

La beauté de la fille le rend muet. Ses longues tresses noires et brillantes invitent à la caresse. Mais chaque fois que Dri tend la main pour lui offrir un bonbon ou un bateau en papier, surgit, à pas de chat, Christophine, sa sœur. Elle le tire par la manche et le gronde : Encore le chemin qu’il ne fallait pas ! Vas plutôt t’habiller pour la chasse, on est vendredi, et c’est la chasse au renard ! Schill, tout timide, répond par un Bieeen. A treize ans les pensées se construisent un labyrinthe d’énigmes et de plaisirs et ne dépendent de personne.

Je tourne mon sablier. J’entends le jupon à armature d’Ilka faisant bouffer la jupe vers l’arrière du corps. Les gitanes allemandes prennent le bus 92 pour retourner chez elles. Dans mes souvenirs de lecture, les tziganes de M. Eliade* se sont tiré les cartes. On les entend encore mais on ne les voit plus. Leurs rires s’éloignent. On ne les entend plus. Les unes et les autres sont déjà parties.

Des rêves de la nuit pointe une journée ensommeillée. Les fenêtres ont de sacrés barreaux. Ce que tu vois et transmets après est une insulte grossière. Rien ne correspond à rien. Va te faire foutre Schloss ! De la prison numéro 30 tu contemples le paysage et le rapporte à ce Schiller de la photo collée au mur. Te perds du monde devant le poster. Tu t’égares pour lui.

Le petit prince papillon qui gît sous ton oreiller. Ah, le voilà. Plus mort qu’auparavant. Un mort empaqueté. L’état du cadavre : ailes, tête et antennes détruites. A 19 h 55. 19 h 56. Un autre jour ? Des portes sur le désert. Alternativement, dans les platanes de la terrasse vis-à-vis des dizaines de lumières. Ca se passe de la même façon soir après soir. Croire que ce papillon à toi les ait allumées ?

Le téléphone sonne. Allô ? Allô ! Oui ! Bon (…) jour ou bon (…) soir ? Type qui parle, syllabe par syllabe. Allô ? Oui, tu ne te souviens pas de son nom. Et zut, le mec de l’appareil s’imagine t’appartenir. Si, des fois, il ne t’appartenait pas le Jules ? En fin. En Yougoslavie les Serbes se battent, ils ont incendié le Parlement, les Roumains ont fermé les frontières avec, l’on craint une guerre ethnique. Le touche-à-tout t’annonce, t’informe savamment, il est journaliste, correspondant de guerre.

La conversation finie, tu te consacres à la musique. Annie Lennox. Deux tubes. Tu écoutes Annie. Tu l’arrêtes. T’arrêtes de te. Tu la remets. Ca ne va pas ? Non ! Il me faut un échantillon de moi-même. RD en cas d’avarie. Et tu n’as qu’une sorte de : a) sons, b) voix, c) des uns, d) des autres, e) larmes, f) rien, g) zéro salé qui sollicite les papilles gustatives, bloque le système nerveux et n’est point un élément de relaxation. Tu t’isoles. Tu t’égares acoustiquement. Tu fais la sourde avec toi-même, fous en l’air la sonorité ambiante. Autiste, t’envoies paître le souvenir X, le souvenir Y, tous ces souvenirs dans lesquels t’as plongé de plein gré. Tu t’arraches à ton « r » roumain. Tu passes les détails par la mastication de l’oubli. Ce nouveau vide à toi, mâché. Tu ne te souviens plus de ce que, mais tu claques la langue à seule fin que tu t’épuises. Finalement, dégoûtée de ton passe-temps, tu coupes le lecteur de cassettes. Annie ne chante plus avec toi. Et tu ne lui parles pas non plus. L’échantillon d’amitié à distance et en cas de (…) ne se déclenche pas. Le couvercle de la conserve posée sur la table te reflète. Tu tends la main vers ton double. L’envie de te cannibaliser n’évolue point.

J’ai une casserole sur le feu. De l’eau calcaire et des légumes fanés. J’y ajoute un gramme de sel. Ca bout. Deltas, oasis, hallucinations. Que m’arrive-t-il ? Oui, que t’arrive-t-il ? T’as quoi dans les yeux ? Le sel t’est sorti par les orbites ? Mal ? Tu te hisses sur la pointe des pieds. Pleures ? Mais qu’est-ce qu’il y a ?

En traversant la buée montante de la casserole, dans une lueur atmosphérique, des femmes Nuers. Des indigènes, comme celles de la Vallée du Nil. Elles dansent et me racontent leurs mouvements. De cette danse surgit le Sorcier Chaloun. D’après les histoires d’Utza, il devrait me faire voler sur sa corneille rose. Un menteur le mec, j’ai jamais volé pour de bon ! De plus, sa corneille rose portait toujours des habits noirs! Où vais-je ? Aïe, aïe ! Je me perds de vue dans la vapeur. Aïe ! Nains, lutins et un géant de mon enfance. La main gauche aux yeux. La main droite sur le bord de la marmite chauffée. Je me brûle. Et me mets vite les doigts à la bouche. Les suce de manière prolongée, en les accommodant à ma faim.

Tu fais claquer ta langue. Manges dans le bol tes propres photos. Tu regardes du côté gauche. Rien. Côté droit tu fermes les yeux. Vraiment rien. T’as la bouche pleine de toi, ça fait rien. Comme une boulimique tu te donnes la nausée. Tu cours à la salle de bain. Tu trébuches sur l’armoire à chaussures, tu renverses quelque chose, et ça y est, tu te craches dans la glace. Cries libérée : Adieu, le Nil de mon enfance! Du sang sur ton bras. Une entaille à l’épaule gauche. Un trait épais. Tu défais ta robe, tu te déshabilles, tu ouvres le robinet, l’eau coule telle une petite cascade, tu te laves, tu te fais un pansement, tu bandages la pitié de toi-même, tu te rhabilles et regagnes le salon. De mémoire, quelques vers : Tu fais partie de moi/ comme le souffle fait partie de la bouche qu’il abandonne/ je vivrais comment vivre je voudrais. Ta chute est un titre de Noël, La chute des temps. Près du rayon des livres, tu défais ta robe. La jettes au hasard. Partout. Toute nue. De tes cheveux volent des insectes. Des papillons ressuscités ? Venant du côté de Le Clézio, tu précises les distances. Imagination ? Réalité ? Ni l’une ni l’autre. Tu es avec toi-même.

T’as toujours faim ? Vous vous parlez en tête à tête. A table ! Tu te réveilles de temps à autre. Que veux-tu ? Tu te laisses faire. Après vous, Madame ! Clapotements de langue. Tu grignotes quelque morceau d’un album photo. Goût amer qui tranquillise. Tu te nourris de toi. Quel jour est-ce ? Tu bondis à la fenêtre : Rien de bon. Il est 19h 21. Où es-tu ? T’attends revenir au bout de ce paysage morne. Il est 19h 22. Toujours là. Tu existes encore. Que vois-tu ? Du restaurant sortent des vapeurs. A cause du froid, les vapeurs ont un aspect gaufré, glaçonneux.

Le lendemain tu te surprends dans le même endroit, nue, à table. Tu as tenu bon à tes somnifères. T’es forte ! Tu rigoles en buvant ton café brûlant. Quel jour ? C’est un jour de vieux et de jeunes hommes crasseux, de filles moches, d’adolescentes presque jolies, une -assez intéressante- chauve, grosse, la bouche prise dans des anneaux et le nez couvert de piercings. Ils se promènent devant ta fenêtre.

Tu t’habilles en tenue de sport. Allons ! Un peu de gym pour accrocher au réel. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 ! Tu mérites un biscuit ! Et tu continueras après la pause, 8, 9, 10, 11, 12, 13, c’est bon, vas-y, ça t’utilise, 14, 15 ! Dedans tu bouges bien, tu fais trembler les étagères, dehors, eux, déconnectés, courent doucement autour des ruines. Le jogging est à la mode. Il faut le pratiquer dans une forêt ou au bord d’un fleuve, ça aide les poumons à faire de beaux rêves ! Tous ces visages rouges qui s’entrecroisent. Populations élevées au vin chaud, effluves alcooliques, sons bourrés. Et les odeurs de schnitzels qui les accompagnent.

Au-dessous de ma chambre, dans la chapelle Solitude, de la musique sacrée. Femmes et hommes qui jouent de l’orgue sous mon corps. Au-dessous de la 30, on agite, pieusement, l’encensoir. Tendent les mains en prière (eux). Tends mon esprit. Tends les mains (moi). Ne dis pas mot. De la place pour.

Un quoi brumeux, tel un gant enneigé, dans lequel la main droite souffre de froid. Il faut que je me réchauffe avec une tisane. De la camomille au millepertuis. Plantes médicinales de chez moi. En buvant la potion nationale, je pense à ce que les miens n’ont pas en Roumanie : ça et ça et ça et ça, et moi ici, loin d’eux, je ne suis plus si pauvre. Mon départ les épaule : colis, sommes d’argent, cartes postales. Je partage ma bourse.

Sur toute cette demeure seigneuriale, entourée de jardins et de parcs, sur ce campus du XX e siècle, trône le resto Schloss, glacé, démodé et cher. Je tempête et je me tempère 3 minutes après. Le froid me déprime ! Le nez à la fenêtre j’invoque une amie. Allez femme, allez diable ! La gonzesse en question est une payse, Roumaine de souche. A Timisoara, elle vivait dans le même bloc que moi. Maria Gorescu, mariée à l’ex-tennisman Théo Selber, dont elle a gardé le nom après divorce. Bonne résonance étrangère, sésame parfait pour sa nouvelle vie en Allemagne. Maria ou tout simplement Suska, surnom donné par les mamies des blocs 30 et 36. Bref Ska. La voisine m’a invitée chez elle : Viens voir ma banlieue de Stuttgart, mon appart gardé du père S. Arrivée en Deutschland, l’épouse de papi Selber se sent maintenant germanisée : cheveux orange, langue recyclée en deutsche cours, et hanches bien calées dans sa Mazda dernier modèle.

Grillades de porc, grasses et cuites à point ! - a-t-elle lancé en guise d’invitation au téléphone. Et des journaux roumains. Et de la pita, beaucoup de pain ! Parce que les Allemands mangent de la verdure, des trucs incroyables à la place du pain et de la viande. Et boivent 10 litres d’eau par jour, tels les oies ! Pour pas que l’esprit s’engraisse ! Eh ! Houlà, j’ai failli oublier la sacrée surprise! Si ça t’intéresse vraiment, je te fournirai des détails. Ma famille m’a envoyé six arbrisseaux à planter, des pommiers, donnant des « Gorge de pigeon », « Courte queue », « Gueules de moutons », « Golden», « Gala », et des « Tziganes », comme chez nous. Six que je planterai dans mon jardinet, six, pas plus, que ça sente bon, chouette, quoi, et que je bouffe à volonté des pommes aigrelettes ou sucrées, jaunes, rouges ou rose, tigrées, toute sorte. Pour que les racines ne sèchent pas, on me les a envoyées avec la motte de terre autour et enveloppées dans des journaux du temps de Ciao*. Si tu voyais ça ! J’ai mis les journaux dans ma boîte à gant. Je trimbale le Mal avec. Je le traduis, l’explique de façon un peu théâtrale. Hi, hi, je passe pour la parente de Dracula II. J’effraie les imbéciles, quoi ! La réussite est garantie.

Suska, 47 ans, ni jeune, ni vieille. Quand même belle femme ! Qui fait des blagues idiotes et rit continuellement. Ni heureuse, ni triste, ni raisonnable, ni aimable. Drôle, cette Suska ! Elle m’a proposé au téléphone d’aller chez elle pour se régaler avec du porc, ne sachant pas que je ne mange que de la volaille. Déjà 4 heures que je l’attends. Eh, la Selberette, où diable es-tu passée ?

Le froid persiste et mon calorifère est bousillé. Il paraît que les hivers roumains de l’époque de Ceausescu me poursuivent jusqu’ici. Je les affronte comme je peux. J’appelle l’administration et je me programme un chauffagiste pour demain. D’après les promesses d‘une employée, j’aurai maître Dieter, le vieux, et pas Heinrich, le jeune qui drague les boursières. Bon, je continue mon arrosage avec des tisanes chaudes. Sachets multicolores aux impuretés de Carpates. Plafar RO. Le sol roumain guérit son peuple où qu’il soit.

La Roumaine est en retard. Allez, l’Orangeade, viens ! Invoqué magiquement, quelqu’un marche dans le couloir et s’arrête pile devant ma porte. J’ouvre et l’autre se jette dedans : Salut toi ! La bonne femme (Salut Sus’ !) est enfin arrivée. Une vraie furie, tête en l’air et ventre à terre. Elle prend mon sac à main : J’ai les nerfs en pelote. Vite, vite ! Il faut qu’on ratrappe. Je prends mon pardessus et vite, vite, on descend dans la cour. Je m’assois dans son bolide, je ferme la porte, me mets la ceinture et elle démarre. Des excuses et des excuses répétées. Je m’en fous total. Je vais finir par comprendre que son patron l’aurait injuriée, bof, elle serait trop lente au travail, ceci et cela, patati patata, il lui aurait proposé métaphoriquement de lui baiser le cul. Affolée, Ska l’a insulté en roumain, lui a claqué la porte au nez, filant chez une copine, médecin, pour un certificat. A cause de cette histoire avec le patron, elle ne se sent plus à même de cuisiner : Le Supermarkt doit solutionner notre problème ! fait déjà Suska plus calme.

On s’arrête à Müller, Olgastrasse : Coucou, on est bien chez les Müller ! Le chariot, ma cocotte, tiens, prends-le. Reste pas là plantée comme ça, à regarder en l’air. Et si ta bourse d’écrivain te le permet, fais des provisions, achète des victuailles ! Sitôt dit sitôt fait. Je choisis un chariot. Je passe en revue les étals de légumes et de charcuterie. Et au milieu du magasin, tout à coup, le mal du pays, de chez moi. L’envie de sentir des odeurs roumaines d’oignons, chou, poivrons et tomates, de viande fraîche, melon et pastèque, l’odeur magnifique d’une touffe d’aneth. Les produits du supermarché allemand ont formes tentantes, gonflées à la pompe, couleurs irréelles, prix bio, maxi, prix arti, mini, prix parfumés, il leur manque une seule chose : l’odeur naturelle.Vive la Roumanie !

Oui, c’est c’la ! ‘ Y a pas photo. M’y connais, je sais ce que tu penses. T’as raison, normal ! Mais n’oublie pas que tu vas retourner à la cantine de Solitude et tu mangeras quoi ? Des ailes de papillon ? Et qu’à la fin de la semaine tu risques de jeûner! Je te vois d’ici là-haut sur ta colline, le ventre en vrille, criant famine !

Puis-je couper à ses paroles ? Je l’écoute : Ben, fais comme moi ! Suska veut trouver son fromage de vache avec lequel elle ferait des gâteaux: Tous leurs fromages sont pleins d’eau ! Horrible ! Mais qu’est-ce qu’on trait dans ces parages, le taureau ou le bouc ?

Déçues, nous décidons de manger dans une pizzeria de son quartier. Finalement nous échouons dans un petit resto chinois, le Kung, près du supermarché Zulger. Chez les Chinois nous commandons deux portions de pâtes aux champignons et au bambou, et deux bouteilles de Coca-Cola. Il faut qu ‘on écourte nos histoires ! - se presse Suska. Nous écourtons nos histoires. Nous ne voulons pas nous y attarder. Ca m’arrange.

Je me lève de table. Passe aux toilettes. Reviens. Ramasse mon sac. Suska change d’avis. Elle a déjà payé deux bouteilles de bière brune et me remplit le verre. La serveuse sert Suska.

Oh la la, j’allais oublier le journal de Ceaus (…),minute, j’ai mis une page dans mon sac, ça coûte rien d’écouter, en plus ça me fait plaisir de te le lire, ainsi je révise mon roumain. Les années passent, je commence à maltraiter ma langue maternelle. Bouge pas ! Voilà l’échantillon du journal. C’est une histoire d’amour et de meurtre. Je te le jure ! J’ai fait du théâtre à l’Université populaire, je jouerai différents rôles, ok ? Je suis sûre que cela va t’inspirer.

Que puis-je contre une femme en érection linguale ? Le menton appuyé sur les mains, je lui laisse croire que j’écoute. Suska vérifie autour d’elle, compte trois Chinoises et quatre Teutonnes princières, blondes troisième âge en vraiment mauvais état. Le personnel sommeille du côté du bar. Super contente, Suska est convaincue qu’aucun auditoire ne puisse jouir autant que nous ! Penche légèrement la tête en arrière, comme si elle était presbyte. Et démarre en mettant un doigt sur la première ligne du journal. Elle lit haut et distinctement :

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

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