Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 30 • Montréal • 15.02.2007

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Otilia Tunaru
Interview avec Shola Doummar (fr)

Février 2007

Le Théâtre de l’Utopie s’est formé dans l’idée de créer ensemble un nouveau style théâtral. Dans le débat scénique qu’est « Mundo Tango », le tango est un « argument » en faveur des mythes fondateurs du pays.

Cristina Iovita, metteure en scène et directrice de Théâtre de l’Utopie, écrivaine d’origine roumaine et enseignante en art dramatique

par Otilia Tunaru

Le Théâtre de l’Utopie a un répertoire engagé. C’est la critique qui l’a affirmé. J’ai découvert que le Théâtre de l’Utopie représente, premièrement, un groupe d’artistes qui croient dans les mêmes valeurs. Ils sont tous des artistes responsables, qui cherchent à éveiller des réponses ignorées. En participant récemment à la pratique du spectacle «Mundo Tango ou L’Amérique au corps», j’ai été décidément impressionnée par la gaieté qui règne dans cet espace qui, en fait, n’est pas du tout utopique.

Cristina Iovita, metteure en scène et écrivaine d’origine roumaine, a fondé à Montréal cette compagnie structurée sur le modèle des troupes permanentes européennes. C’est « une nouveauté absolue au Québec où les équipes se font et se défont aux hasards de la production et de la vente du produit artistique », souligne « la Grande Dame du Théâtre de l’Utopie ». Au début, en 1999, c’était l’idée de créer un nouveau style théâtral ici au Québec. Un théâtre populaire inspiré de la Renaissance européenne, qui puise aux traditions culturelles et qui rend accessibles les grandes idées à travers la joie. Présentement, le Théâtre de l’Utopie se distingue par son unicité : il représente un concept bien poli et en même temps un noyau d’artistes liés par amitié. Comme le proverbe le dit, c'est sa rareté qui fait la valeur du diamant…

Cristina Iovita n’accepte pas de se conformer à la règle du jeu analogue à laquelle le théâtre est considéré un produit. Selon ses convictions, « le théâtre représente avant tout ses acteurs. Le théâtre, d’après moi, c’est la rencontre des réalités d’ici et d’ailleurs par rapport à la sensibilité de l’artiste ».

Dans une atmosphère de joie réconfortante, Cristina et son équipe d’artistes -je pourrais dire son équipe d’amis, sans me tromper!- travaillaient au montage du collage, « un procédé qui donne une couleur vive de la réalité ». À côté des acteurs professionnels, dans le spectacle sont impliquées deux vedettes de tango de taille internationale : Noël Strazza et Tomas Howlin. Ils sont les porteurs des valeurs culturelles argentines. La musique a été spécialement composée pour cet événement par le compositeur Benoît Rolland.

Noël Strazza, professeure de tango et de danse contemporaine, me confie qu’elle a trouvé le projet séduisant. D’après elle, « c’est une invitation à découvrir le tango et en même temps à réfléchir sur le sujet de l’identité. Il s’agit de l’identité des peuples et de l’identité des personnes par rapport à leur culture et à la société d’où ils viennent, spécifiquement à la dictature.» Son expérience en théâtre et en danse a l’occasion de s’épanouir dans la chorégraphie de ce spectacle. Noël me déclare d’un ton persuadé que leur gros défi est d’entreprendre une tournée internationale avec ce spectacle.

Et je me rappelle le credo de Cristina Iovita, la metteure en scène vouée aux valeurs de rassemblement créateur et à la permanence d’une troupe de théâtre : « Il faut que ces gens-là croient dans un idéal pour continuer. »

OTILIA TUNARU : Parlez-nous du spectacle «Mundo Tango ou L’Amérique au corps», qui sera présenté à partir de 28 février 2007.

CRISTINA IOVITA : C’est un spectacle qui aura lieu au MAI (Montréal, Arts Interculturels) et qui se penche sur le sujet de l’identité. Il s’agit d’un collage de textes de Jorge Luis Borges et de Rodrigo Garcia. Une joute poétique entre deux grands poètes de l’Argentine qui essaient de construire et de déconstruire le mythe de leur pays. Le spectacle même est un collage de plusieurs styles et de plusieurs genres littéraires. Il y a de la poésie, les interviews de Borges, la danse, la pantomime, les numéros de clown, un épisode filmé dans le bon style surréaliste.
Borges se rencontre avec lui-même, mais dans une variante plus jeune, représentée par le poète Garcia. En même temps, Garcia veut aller saccager la tombe de Borges à Genève pour venger les idéaux de leur génération, trahis par les grands artistes qui ont soutenu la dictature.

 

O.T. : La rencontre entre deux poètes c’est l’axe de ce spectacle…
C. I. : Deux poètes qui se confrontent et s’interpellent, par les voies de l’art, au sujet de leur identité nationale. Entre eux, les ombres d’un passé historique, tantôt anonymes et tantôt célèbres, qui « revivent » dans le tango. Il s’agit en fait d’une quête de la « patrie » dont le spectacle suit les péripéties.

O.T. : À travers « Mundo Tango », c’est l’identité de toute l’Amérique latine qui est mise en question, pas seulement de l’Argentine...
C. I. : Oui. Les deux poètes font un vrai débat à ce sujet. Qui construit cette identité? Qui sont les créateurs des mythologies, des visions d’un peuple amalgamé, formé de réfugiés issus de tous les continents? Qu’est-ce qui donne des racines aux peuples du Nouveau Monde? Quel est le rôle des artistes dans cette quête de la patrie qui agite l’esprit sud-américain ?  « Mundo Tango »  prolonge ce débat, le fait s’étendre à l’Amérique du Nord où nous-mêmes, les artistes vivant au Québec, tâchons de dresser le portrait de notre propre pays dans le silence et l’indifférence générale.

O.T. : Qu’est-ce que ce spectacle a de nouveau par rapport aux autres représentations montréalaises ?
C.I. : « Mundo Tango » représente une première partie d’un projet de longue haleine. On essaie de lancer à travers cette production des questions sur l’identité américaine en général. Nous souhaitons faire une deuxième partie l’année prochaine qui mette l’accent sur l’opposition entre le nord et le sud, basée sur l’adaptation de l’utopie de Aldous Huxley intitulée « Brave New World ». 

O.T. : Il existe une belle chimie entre vous et les membres de votre équipe. Vous êtes très proche d’eux.
C.I. : Oui, c’est vrai. C’est une équipe qui s’est formée dans l’idée de créer ensemble un nouveau style théâtral. Les conditions ont été dures dès le début, voire hostiles; nous n’avons pas reçu d’appui de la part du gouvernement et ne savons jamais, d’une année à l’autre, si nos projets arriveront à s’incarner sur la scène. Il n’y a que cette croyance en un idéal esthétique commun qui nous lie, là est la source de notre amitié.

O.T. : Vous êtes la fondatrice de Théâtre de l’Utopie depuis 1999. Quelle est l’idée de départ de ce projet?
C.I. : L’idée initiale était de créer une troupe résidente, acteurs, concepteurs, techniciens, qui développe sa propre esthétique, sur le modèle des troupes théâtrales de la Renaissance européenne. Une nouveauté absolue au Québec où les équipes se font et se défont aux hasards de la production et de la vente du produit artistique, et où toute tradition est rejetée par souci de « nouveauté ». Les difficultés matérielles, l’inertie du système et le climat défavorable à la culture des dernières années ont apporté beaucoup de changements au modèle initial; il n’empêche qu’un noyau s’est formé, de comédiens et de concepteurs, qui reviennent chaque saison pour travailler sur les spectacles de la compagnie. Nous avons un public qui nous suit de lieu en lieu, des mécènes et des amis qui ne nous oublient pas et nous encouragent à continuer dans la voie que nous avons choisie. Un jour, peut-être, l’utopie initiale arrivera à s’incarner. C’est un état d’esprit qui ne gîte pas dans les murs, ni dans les bureaux, ce sont les artistes qui font en sorte que ça existe.

 O.T. : Le titre -«Mundo Tango ou L’Amérique au corps»- et tout le spectacle, mettent en vedette le tango. Considérez-vous que cette danse représente un art?
C.I. : Le tango est décidément un art, en bonne et due forme. Très élaboré même, en dépit de ses humbles origines plantées dans les quartiers populaires de Buenos Aires, avec une esthétique solidement configurée bien avant que les musiciens et les danseurs professionnels y soient intervenus. Borges a concentré ses principes dans ses poèmes  « pour les six cordes » mais le phénomène en sa totalité contient des codes poétiques, musicaux et de mouvement dont l’originalité et le raffinement sont incontestables.

O.T. : Ce spectacle représente un hommage au tango, mais en même temps vous touchez à plusieurs débats de la société et à plusieurs styles.
C.I. : Selon Borges, le tango est une chanson de geste, comme celle de Roland, par exemple, ou comme les sagas des poètes saxons. La naissance même de l’Argentine y est représentée, l’identité du peuple argentin se forge à travers les luttes mythiques entre le Gaucho et le Taureau, le Compadrito et la Mort « qui l’attend au fond d’un patio » et ainsi de suite. On n’en saurait faire abstraction lorsqu’on discute la thématique de l’identité. Dans le débat scénique qu’est « Mundo Tango », le tango représente une partie du discours, un « argument » qui appuie la démonstration de Borges en faveur des mythes fondateurs du pays. Quant à l’amalgame de styles offert par la pièce, la formule du collage en soi justifie cette approche.

O.T. : Vous êtes une auteure de pièces de théâtre…
C.I. : Je suis spécialisée surtout en adaptation de textes non dramatiques. Le collage aussi, c’est une adaptation de plusieurs écrits. Mais j’écris également des pièces originales.

O.T. : Le texte intitulé «Romania III», pièce  présentée en 2004 au Théâtre Prospero, a été un spectacle basé sur trois pièces originales créées par vous («Les Belles et la Bête», «L'attente» et «L'art de mendier»). Selon ce spectacle qui a été un succès, on dirait que vous avez une préférence pour l’humour noir?
C.I. : Surtout pour la tragicomédie. Le rire est un moyen sûr d’affronter la laideur et la platitude dans laquelle on vit...
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Théâtre de l’Utopie - Mundo Tango ou L’Amérique au corps

Du 28 février au 17 mars
Du mardi au samedi à 20h
Matinée le samedi 17 mars à 14h

Scénario et mise en scène de Cristina Iovita, assistée par Valérie Desrosiers.   Réalisation vidéo : Valérie-Jeanne Mathieu / Chorégraphie : Noël Strazza / Musique : Benoît Rolland / Décors et costumes : Mélina Dupin Girod, Fruzsina Lanyi / Lumières : Anne-Catherine Simard Deraspe / Interprètes : Marcelo Arroyo, Mathieu Bourguet, Tomas Howlin, Noël Strazza.

MAI (Montréal, arts interculturels)
3680, rue Jeanne-Mance
Tél. (514) 982-3386
Fax. (514) 982-9091
Accès : Métro PdA sortie Jeanne-Mance, autobus 80, 129 nord, sortie Léo Parizeau/Avenue du Parc.
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BIOGRAPHIE Cristina IOVITA
Metteure en scène et directrice de plusieurs théâtres en Roumanie, Cristina Iovita vit en Amérique depuis maintenant quinze ans. En 1994, elle remporte, à Boston, le prix Rod Parker pour la dramaturgie originale. En 1997, l'École nationale de théâtre du Canada lui confie un groupe d'étudiants en interprétation afin de réaliser un exercice sur les « utopies théâtrales de Marivaux ». C'est là que l'idée de fonder une compagnie germe, et en 1999, l'enseignante reprend son titre de directrice afin de poursuivre sa démarche avec ces jeunes diplômés. Leur collaboration portera le nom du spectacle qui les a réunis : Le Théâtre de l'Utopie. Parmi les dernières réalisations du groupe mentionnons Escurial de Michel de Ghelderode et Communication à une académie d'après Franz Kafka, présentées au Théâtre Prospero, à Montréal. - 2006 / 09

BIOGRAPHIE : crédit Le Centre des auteurs dramatiques (CEAD)

www.cead.qc.ca

PHOTO : La metteure en scène Cristina Iovita lors d’une pratique du spectacle «Mundo Tango ou L’Amérique au corps»; photo prise par Otilia Tunaru

 

 

Février 2007

Entrevue avec Denis Gravereaux!

C’est grâce à ma persévérance, à ma maturité et à mon expérience que j’ai découvert ma profession.

par Luz Garcia de Zielinski

Le mardi 16 janvier dernier, durant l’une de plus froides soirées de cet hiver, j’ai assisté à la première de l’œuvre d’Évelyne de la Chenelière Bashir Lazhar, dans une mise en scène de Daniel Brière, au Théâtre d’Aujourd’hui. Dans le rôle-titre, Denis Gravereaux a réchauffé une salle remplie avec sa passion, son jeu juste et son talent. Durant plus d’une heure, seul sur scène, il nous émeut, nous amuse, nous fait vivre des émotions fortes, nous fait vibrer et réfléchir. Il est formidable et très crédible dans le rôle de Bashir Lazhar, un immigrant algérien qui quitte sa famille et son pays d’origine pour avoir une meilleure vie à Montréal. Sollicitant l’asile politique, il se bute à l’incompréhension et au rejet. Il est l’étranger, il décode différemment les situations auxquelles il fait face. L’œuvre se déroule dans un décor très simple, où la mise en scène, les lumières et le jeu sont très importantes pour capter et garder l’attention du public du début jusqu’à la fin. Le défi que cette incroyable équipe a relevé avec brio est de taille, mais sa réussite est d’autant plus éclatante!  Nous sommes dans l’essentiel, dans le vrai, dans le profond. Nous partageons une expérience théâtrale mais surtout humaine intense et unique. Après chaque représentation, une discussion entre les créateurs et ceux du public qui désirent y assister a lieu autour des thèmes de la pièce.

J’ai eu la chance et le plaisir de faire une entrevue avec M. Denis Gravereaux qui a parlé et répondu avec la même passion avec laquelle il joue le rôle de Bashir Lazhar.
    LUZ GARCIA: Vous jouez actuellement dans la pièce Bashir Lazhar, un texte d’Évelyne de la Chenelière.  J’ai eu la chance d’assister à la première et je vous assure que je suis restée enchantée.  C’est un grand travail que vous faites et pratiquement tout le projet est sur vos épaules et croyez-moi vous le faites très bien !  Félicitations !  Je crois que suite au grand succès, on a ajouté des supplémentaires jusqu’au 10 février, n’est-ce pas ?
   Denis Gravereaux : Merci pour vous encouragements ! Effectivement, on a ajouté des supplémentaires allant jusqu’au 20 février !

   L.G. :  Selon vous, de quelle manière cette pièce de théâtre peut enrichir le monde montréalais des planches?
   D.G.:  Je trouve qu’à travers cette pièce on peut parler de quelque chose de plus profond. C’est une pièce qui fait réfléchir sur beaucoup des sujets actuels comme :  le racisme, l’éducation, l’immigration, etc.  On sait que les gens arrivent d’autres pays et qu’ils vivent des drames et c’est pour cela que le théâtre a une fonction primordiale. Pendant la durée de la pièce, on voit le trajet de quelqu’un, on le suit, on sympathise avec lui.  Le théâtre acquiert une place fondamentale.  Les gens prennent pour acquis, consciemment ou inconsciemment, que la vie de l’immigrant est sinon facile, du moins sans trop de problèmes.   Après le spectacle, on a le feed-back du public qui témoigne et qui partage sa réflexion sur le sujet.  Le monde réfléchit, ceci n’est pas didactique ou moralisateur, on laisse le public imaginer ce que l’immigrant vit.  Avec cette pièce on dépasse l’humain pour l’universel. 

   L.G. : Selon vous, quel est le rapport de ce projet avec la pièce de Jean-Marie Papapietro, votre rôle précédant, celui d’un huissier qui se plaçait de l’autre côté, qui subissait l’arrivée des immigrants ?
   D.G: Le discours de l’huissier, Me  Échinard est très différent de celui de Bashir Lazhar.  Dans le premier rôle, je suis celui qui expulse et dans le deuxième je suis celui qui risque d’être expulsé.  Dans l’un j’incarne la victime et dans l’autre le bourreau. 

   L.G.. :  Dans l’une de vos entrevues, vous avez dit que vous voyez un rapport entre le politicien français Jean-Marie Le Pen et Me Échinard?
   D.G. : Effectivement, c’est le même discours  qu’on retrouve dans l’extrême droite traditionnelle de Jean Marie Le Pen.  On compare le langage de Le Pen qu’il utilise à la télévision et c’est le même langage réfléchi et effervescent de Me Échinard.

   L.G. :  Comment s’opère le choix de vos rôles ? 
   D.G. : Franchement, je prends tout ce qu’on m’offre.  J’ai la chance que ce sont en majorité des choses intéressantes. L’année dernière, j’avais des rôles plus simples, des rôles muets. Jouer au théâtre est gratifiant, même si parfois, les rôles sont de moindre importance.

   L.G. :  J’imagine que le sujet de l’immigration vous touche puisque vous êtes un immigrant vous-même, n’est-ce pas ? Comment se passe votre séjour au Québec, comme artiste et comme immigrant ?

   D.G. : Ça fait 10 ans officiellement que j’habite ici, avant je faisais des allés et retours entre la France et le Québec, avec ma femme et mes enfants, qui sont d’origine québécoise.  Mais depuis 1996, je me suis installé ici avec ma famille mais j’ai gardé ma citoyenneté  française, par laxisme. En fait, je suis citoyen du monde, je n’aime pas l’administration et c’est pour ça que je suis uniquement résident permanent.  Maintenant, c’est ici mon point d’ancrage, comme celui de mes enfants.  Je vis dans une réalité québécoise, je ne vis pas dans la communauté française, mes amis sont des Québécois en majorité.  En ce qui concerne mon parcours de comédien, je me considère chanceux ! Quand je suis arrivé ici,  je n’avais pas de prétention, j’ai fais l’école en France pendant une dizaine d’années, après j’ai tout arrêté et je faisais autre chose. Après 5 ans en France, ma femme voulait revenir au Québec et peu à peu, je suis retourné dans le milieu théâtral.  Au départ, c’était surtout pour le plaisir !  J’ai contacté un coach, Christian, et je me suis retrouvé à rejouer à l’age de 35 ans,  je suis reparti de zéro. J’ai passé des auditions pour les écoles au théâtre Quat'Sous, au Conservatoire, à Sainte Thérèse, etc.  J’ai donné la réplique aux jeunes,  j’étais la seule tête blanche, c’était cocasse ! Nous avons formé un petit noyau avec un groupe d’amis.  J’ai eu la chance, j’ai une bonne étoile, j’étais là au bon moment et au bon endroit. J’ai rencontré deux personnes pivots en 1996. D’abord, Wajdi Mouawad au début de l’école. Je l’ai connu à travers sa blonde, il m’a proposé un rôle dans une pièce où nous étions dix-huit personnes sur scène, c’était passionnant ! Après cette rencontre très importante, je jouais au Théâtre Prospero, c’est là qu’on m’a proposé un premier rôle et j’ai adoré cette expérience!
Une autre rencontre importante pour moi, c’était avec Évelyne de la Chenelière, que j’ai connue en 1998. Très vite nous sommes devenus des amis, elle est d’une fidélité remarquable et elle a beaucoup du talent. 

   L.G. : Dans la pièce de Bashir Lazhar, je vois un parallèle entre l’éducation et l’immigration.  M. Bashir Lazhar dit à un moment donné à l’un des ses élèves que, normalement, les enfants aiment  aller à la récréation et qu’ils sont joyeux.  Je pense que quand on immigre, on doit garder sa joie de vivre, on doit être créatif comme un enfant pour survivre. Que-ce que vous en pensez puisque vous êtes un immigrant vous-même?
   D.G. : Oui, c’est important, mais c’est un défi aussi.  Par exemple, Bashir n’arrive pas à comprendre le suicide du professeur.  Il peut comprendre « le martyr », celui qui essaie de survivre malgré sa situation difficile, mais pas celui qui choisit de s’enlever la vie. Bashir garde quand même l’espoir et le message n’est pas misérabiliste.

   L.G. :  Pourquoi avoir choisi la profession d’acteur ?
   D.G. : Je suis quelqu’un d’une grande sensibilité et qui aime beaucoup le monde du cinéma, j’étais accros au cinéma plus qu’au théâtre mais je me suis inscrit au cours d’art dramatique puisque j’aimais une fille et c’était uniquement pour la voir que je me suis inscrit à ces cours là.  Entre 12 et 20 ans, je continuais à me chercher,  je ne savais pas que j’avais une sensibilité artistique.  C’est grâce à ma persévérance, à ma maturité et à mon expérience que j’ai découvert ma profession. Ce n’était pas le feu sacré, j’étais timide, je n’avais jamais pensé à devenir comédien.

   L.G. :  Est-ce que vous avez d’autres projets en vue pour cette année? 
   D.G. : Oui, mais pour l’instant, je ne peux pas en parler. Mon souhait est de jouer Bazhir Lazhar en dehors du Québec, le présenter partout au Canada même en France, mais ici, c’est un problème, surtout en ce qui concerne le théâtre.  La volonté pour développer les arts de la scène en dehors de Montréal est presque inexistante.  Il n’y a pas des structures qui permettraient aux enfants d’aller au théâtre, pourtant les enfants sont importants parce que c’est le futur. À ce niveau là,  il y a une carence au Québec.  Je serais très heureux de pouvoir le jouer en dehors de Montréal aussi.

   L.G. : Est-ce que vous voyez une grande différence entre le public d’ici et celui en France ?
   D.G. : Oui, les résonances ne sont pas les mêmes, un exemple : dans la pièce Littoral qui a été mise en scène  par Wajdi Mouawad  et où j’ai  remplacé le comédien qui jouait le rôle d’un père, nous l’avons présenté une quarantaine de fois ici et une trentaine en Europe et les résonances n’étaient pas du tout les mêmes.  La pièce parle de la guerre et de la paternité, la figure du père est forte ici et c’est ça qui ressort le plus. En France et en Europe en général, c’est le sujet de la guerre qui résonne le plus, même parmi les jeunes.  Ici, le thème de la guerre est plus éloigné dans la conscience des gens. Au Liban, les gens étaient bouleversés et énormément émus. J’aime bien l’idée qu’à travers le théâtre, le monde puisse  s’unifier selon sa culture d’origine.  C’est une conscience collective!

   L.G. : En terminant, est-ce que vous voulez ajouter quelque chose d’autre  à l’attention du public d’ici ? 
   D.G. : J’aimerais inviter les gens à venir nous voir au théâtre. En ce moment, avec tout ce qui se passe - le fameux sondage sur le racisme au Québec ; le débat autour de l’immigration dans la société québécoise – la pièce reflète les préoccupations sur ce sujet-là. Oui, les gens l’aiment pour des raisons évidentes, car elle est drôle, tendre et profonde à la fois, mais les hasards et les circonstances l’entourant contribuent à son succès également. Par exemple, les professeurs s’intéressent et viennent, les organismes de différentes communautés aussi. Toute l’équipe et moi, nous en sommes très fiers et très contents.
   L .G. : M. Gravereaux,  merci de m’avoir accordé cette entrevue et félicitations à nouveau, à vous et à l’équipe de la pièce Bashir Lazhar! Je vous souhaite bonne chance dans votre cheminement et encore une fois bravo !

   C.V. de Denis Gravereaux :
   1981 à 1984 ECOLE SUPÉRIEURE D’ART DRAMATIQUE DU THÉÂTRE NATIONAL DE STRASBOURG
   1975 à 1979 LYCÉE POTHIER ORLEANS
   1972 à 1975 COLLÈGE SAINTE-CROIX SAINTE-EUVERTE ORLEANS

Photos de Denis Gravereaux, prises par l’équipe du “Théâtre d’Aujourd’hui”
4553, St. Denis, Montréal, Qc. T. 514-2824844

« Bashir Lazhar » pièce d’Évelyne de la Chenelière, mise en scène de Daniel Brière,  scénographie de Oum-Kelloum Belkassi,  effets sonores de Danny Braün et avec Denis Gravereaux dans le rôle-titre.

Février 2007

Le Musée Marc-Aurèle Fortin fait don de la collection du maître au Musée des beaux-arts de Montréal à partir du 31 mars 2007.

Interview avec Mme Jacqueline Sabourin, directrice du Musée Marc-Aurèle Fortin.

par Luz Garcia de Zielinski

Le 2 février 2007, j’ai appris la nouvelle : le Musée Marc-Aurèle Fortin, la seule institution au Québec consacrée à un seul artiste en particulier, fait don de toutes ses œuvres au Musée des beaux-arts de Montréal à partir du 31 mars 2007.  Monsieur Bernard Lamarre, le président du Musée des Beaux-Arts de Montréal et Madame Nathalie Bondil, la directrice, ont exprimé leur joie : « Nous sommes particulièrement heureux de ce don qui vient accentuer, de façon importante,  la présence de Marc-Aurèle Fortin dans notre collection d’art canadien ».  De  l’autre côté la directrice du musée Marc-Aurèle Fortin, Madame Jacqueline Sabourin, a expliqué: « pour poursuivre la mission du Musée, les membres du conseil d’administration ont convenu que le Musée de beaux-arts de Montréal assurera désormais la pérennité et la mise en valeur des œuvres de ce grand paysagiste ».  Par contre, la Fondation Marc-Aurèle Fortin continuera de tenir des activités bénéfices afin d’aider la relève chez les paysagistes.  Mme Sabourin a commenté : « nous partons avec la tête haute, nous avons réussi à couvrir un déficit de 50 000$ avant de céder la collection au MBA ».

   La nouvelle a été gardée secrète jusqu’à maintenant et en l’annonçant, le Musée de Beaux-Arts de Montréal devance une grande rétrospective qui se prépare au Musée national des beaux-arts du Québec, dans la capitale de la province.

   Le Musée de Marc-Aurèle Fortin compte plus d’une centaine d’œuvres de l’artiste dont des tableaux importants et significatifs tels que « Arbre déraciné » (vers 1928) et « Commencement d’orage sur Hochelaga » (vers 1940), une vingtaine de gravures, des objets et d’archives ayant appartenu à l’artiste.  En somme, la collection inclut la totalité des œuvres de Marc-Aurèle Fortin.  Englobant toutes les techniques utilisées et développés par l’artiste, elle comporte les portraits,  les natures mortes, les scènes religieuses, les paysages ainsi que les représentations urbaines de Montréal.

   Il faut dire que l’œuvre de M. Fortin fût innovatrice, l’une de ses techniques consistait à peindre sur le fond gris pour décrire l’atmosphère chaude des ciels du Québec. Il peignait également sur des fonds noirs afin de faire ressortir plus la lumière.

   Moi, personnellement, je trouve le travail de M. Fortin phénoménal.  Il avait une façon particulière de peindre les paysages éclatants de lumière où on sent l’âme québécoise.  En 1950, il découvre la caséine, technique à base de lait.  Il a peint de magnifiques aquarelles dont la qualité, selon plusieurs critiques d’art, ne se retrouve que chez les grands maîtres.  Il essaie également le crayon rehaussé de pastel à l’huile et de fusain.  Depuis 1939, il pratique également la gravure.

   En cinquante ans, M. Fortin a construit une œuvre imposante, dans la solitude mais dans la joie en même temps, comme Vincent van Gogh, l’artiste expressionniste qu’il admirait tant. Tous les deux étaient des gens passionnées et intègres avec eux-mêmes et ils sont morts seuls, infirmes et sans la gloire qu’ils méritaient de leur vivant. 

Récemment, j’ai eu la chance de visiter le Musée Fortin et j’ai parlé à sa directrice, Mme Jacqueline Sabourin, avant qu’ils déménagent toute sa collection au Musée de beaux-arts de Montréal.

   LUZ :  Mme Sabourin, avant tout, permettez-moi de vous féliciter, vous et votre équipe, pour le travail gigantesque que vous avez accompli jusqu’à présent pour préserver le Musée                                        Marc-Aurèle Fortin, joyaux national de la province du Québec.   Pour commencer, quel est l’historique de la bâtisse?  
   Mme Sabourin :  Ce sont les Sœurs Grises qui confient à l’architecte Michel Laurent l’élaboration de plan pour la construction d’un magasin-entrepôt.  La bâtisse est construite entre 1874 et 1875. L’édifice James McCready était divisé en cinq magasins-entrepôts.  Dans les années soixante-dix, l’immeuble est abandonné.  Plus tard, la Société centrale d’hypothèques et de logements achète le magasin-entrepôt et fait des rénovations, puis loue les étages inférieurs à la Maison Jean-Lapointe et au Musée Marc-Aurèle Fortin.
 
   L: Quand  est-ce que le Musée a été inauguré? 
   MS :  En janvier 1984, dans le Vieux-Montréal. Le Musée découle de la fondation du même nom. La fondation voit le jour en 1974 grâce à l’implication de René Buisson, biographe du peintre et directeur du Musée jusqu'en mai 2002, de Jean Lapointe, de Me Gabriel Lapointe et finalement de moi-même. Grâce à l’aide de monsieur André Ouellet, dans ce temps ministre des Travaux publics à Ottawa et admirateur de M. Fortin, que le projet voit le jour.
  
   L :  Quelle est la mission du Musée? Est-ce un organisme privé? Comment a-t-il subsisté depuis son inauguration?
   MS : Le Musée Marc-Aurèle Fortin est une institution à but non-lucratif qui veille à la diffusion et la mise en valeur des oeuvres de Fortin, tout comme celles de ses contemporains. À part les subventions privées, le Musée a réalisé au cours des dernières années un nombre considérable d'expositions et d’événements culturels, comme de levées de fonds, entre autres.  Nous avons eu une équipe dynamique qui a fait preuve d'ingéniosité et nous avons survécu plusieurs années. Nous n’avons jamais reçu de subventions du gouvernement et les fonctionnaires nous ont expliqué que l’État ne soutenait que certains musées.
   La mission du Musée est donc de promouvoir surtout l’œuvre de Marc-Aurèle Fortin. Ses mandats sont sensibiliser le public au talent de M. Fortin, répertorier ses oeuvres et centraliser toute documentation se rapportant à l'artiste,  ainsi que favoriser la diffusion de l'art paysagiste québécois et canadien.

   L: Qu’est-ce qu’il va se passer avec les employés du Musée Marc-Aurèle Fortin?
   MS:  Ils vont tous travailler au Musée de beaux-arts à Montréal. J’ai réussi à négocier une entente intéressante et favorable pour tout le monde.

   L:  Est-ce vrai que vous-êtes bénévole vous-même?
   MS:  Oui, je suis là dès le départ.  C’est moi qui ai fait le design du Musée et  effectivement, depuis ces dernières cinq années, je suis bénévole.

    L:  Quels sont les projets les plus immédiats avec le Musée de beaux-arts à Montréal?
    MS : Une exposition dédiée à Marc-Aurèle Fortin.  Nous sommes fidèles, également, à notre mandat de recherche et nous avons mis sur pied une banque de documentation qui vise à recueillir et centraliser l'ensemble de l'information portant sur la vie, la carrière et l’œuvre de Marc-Aurèle Fortin. Ce projet s'inscrit dans l'optique de la réalisation d'un catalogue raisonné consacré à l'art de cet artiste québécois que nous allons poursuivre avec le MBA.

   L:  Êtes-vous peinée pour ce transfert?
   MS:  J’ai donné 30 ans de ma vie à la Fondation Marc-Aurèle Fortin et ce fut difficile au départ. C’est à peine maintenant que je peux dire que je me sens heureuse de voir que le MBA a accepté d’ouvrir une salle spéciale pour l’artiste paysagiste. En plus, c’est l’une de meilleures façons de sauvegarder ce patrimoine et de lui donner une grande visibilité.  Nous allons également continuer à compléter le catalogue que nous avons commencé et nous allons pouvoir organiser une grande exposition internationale. Je suis contente que les œuvres de M. Fortin restent au Canada et non pas ailleurs.

   L:  Est-ce que vous voulez partager quelque chose d’autre avec nos lecteurs?
   MS:  Oui, je crois que Marc-Aurèle Fortin est le plus grand peintre paysagiste du Québec et peut-être même du Canada.

    L:  Pensez-vous que son talent dépasse celui des artistes qui font parti du Groupe de Sept? 
    MS:  Bien sûr, la qualité de son travail est exceptionnelle, mais vous savez, le Maître n’a jamais eu de chance.  Dans les années 50, il a confié sa production à des personnes malhonnêtes qui l’ont presque toute détruite.  Le plus important, à présent,  est que son art et sa peinture vont perdurer à travers des siècles et la collection sera protégée et mise en valeur au MBA. Notre conseil d’administration s’est résigné à cette solution, qui arrange tout le monde et que nous accueillons avec beaucoup d’émotion parce qu’elle signifie, malgré tout, la mort de notre propre musée.  Pour finir, je vous remercie et j’invite les amateurs qui souhaitent voir les œuvres de M. Fortin au musée de la rue Saint-Pierre de le faire avant le 31 mars prochain.

   L:  Mme Sabourin, félicitation encore une fois pour votre dévotion et pour votre passion et bonne continuation au MBA.
  
   Photo (1) prise par Luz Garcia et photo (2) prise par Christiane Gautier :  Dans la première photo : la directrice Mme Sabourin et Sainte-Rose à Midi et dans la deuxième Mme Sabourin, et Paysage à la charrette.

   Musée Marc-Aurèle Fortin
   118,rue St. Pierre
   métro : Square Victoria
   téléphone : (514)

Jusqu’au 31mars 2007

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés

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