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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 29 • Montréal • 15.01.2007 |
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Lorsque l’illusion tue l’illusionniste Le Cameraman, de Bill Gaston Par Felicia Mihali Le Cameraman est le premier roman de Bill Gaston traduit en français, mérite qui revient à la maison d’édition de la Pleine Lune. La rencontre de ce célèbre auteur canadien, vivant à Vancouver, est en même temps un aperçu de l’histoire du cinéma canadien. Le charismatique personnage de Koz, un célèbre réalisateur, n’est pas sans rappeler David Cronnenberg et la révolution entamée par ses films, à partir des années 70. Cependant, Le cameraman n’est pas une leçon aride sur les techniques, les idées et les outils cinématographiques de la fin du XXe siècle : c’est une véritable tornade dont l’œil géant englobe en même temps vérités et mensonges, et qui vous porte d’un extrême à l’autre de vos états d’âme. La trame du roman se tisse autour d’un suicide assisté ou – provoqué? - devant la caméra, d’une actrice noire, mort qui aurait dû être suivie par celle du réalisateur lui- même. En démêlant l’intrique de cette action policière, on avance sur le terrain miné de l’art poussé à son extrémité ultime, là ou l’image capte en même temps la réalité et la mort de la réalité. À travers son œil perfide, la caméra ne fait que nous leurrer, car ce qu’on prend pour vrai révèle un peu plus loin son côté trompe-l’œil. L’action du roman est racontée par Francis, l’ami d’enfance de Koz, celui qui assiste avec étonnement et stupéfaction à son ascension. La question qui le tourmente jusqu’à la fin est de savoir s’il a été véritablement l’ami le plus cher de Koz, ou s’il n’a été qu’un insignifiant et humble pion sur son damier. La découverte finale le pousse à un geste extrême : c’est lui-même qui va avoir le dernier mot dans cette production de ciné réalité qui touche au cauchemar et qui aurait dû couronner l’art du maître. Le cameraman n’est pas seulement un roman sur le monde démesuré de l’industrie de l’illusion. C’est un livre surtout sur le dévouement total de l’artiste à sa cause. Malgré la monstruosité de son geste, Koz reste un artiste qui se sauve et se perd dans son œuvre. Aimer ou détester ce marionnettiste cynique qui s’arroge le droit de jouer avec le destin de ses acteurs non pas seulement devant la caméra mais jusque dans leur profonde intimité?
Bill Gaston Le cameraman Traduit de l’anglais par Ivan Steenhout Une actrice meurt sur un plateau de tournage. Accident ou meurtre en direct ? Cinéma vérité ou cinéma mensonge? Francis, le cameraman qui a filmé la scène, veut comprendre ce qui s’est réellement passé. Il se refuse à croire, malgré les images incriminantes captées par l’œil de sa caméra, que son vieil ami Koz, brillant réalisateur et habile manipulateur, ait pu se laisser piéger ainsi. Pourquoi aurait-il imaginé pareil sordide scénario ? L’enquête de Francis, découpée en scènes comme dans un film, va de rebondissement en rebondissement. Démasquer un maître de l’illusion n’est pas sans risques. Bill Gaston nous transporte dans le monde fascinant du cinéma où règnent de véritables prestidigitateurs de l’image, capables de transformer toute réalité en illusion. Bill Gaston a publié des romans, des nouvelles, de la poésie et une pièce de théâtre. Il vit à Vancouver et est reconnu comme un des romanciers canadiens les plus talentueux, « de la même trempe que les Findley, Atwood et Munro », selon The Globe and Mail. Il s’agit de son premier roman traduit en français. Il a reçu le Thimothy Findley Award en 2003 et était finaliste pour le Giller Prize en 2002 pour Mount Appetite (parution en français au printemps 2007 aux Éditions de la pleine lune). Il était également finaliste au Prix du Gouverneur Général 2006 pour son recueil de nouvelles intitulé Gargoyles.
Mô Singh Crève, maman ! (roman) « Je suis née de l’enfer, d’un ventre empoisonné. Je suis née en colère. Je suis née d’un verre de trop. Je suis née en état d’ébriété. Je suis née d’une maman qui s’est pendue aux poils de cul comme une suicidée au bout d’une corde. » Être fille de pute est une calamité. Être la fille d’une pute qui, de surcroît, est cruelle, méchante et sadique est une quadruple calamité. À la limite, c’est insupportable…La narratrice de Crève, maman ! a connu l’enfer. Battue par sa mère, victime d’abus sexuels de la part de son frère, maltraitée par tout un chacun, elle n’a pour ainsi dire vécu que le pire de la vie. Si, au moins, elle avait pu préserver l’image de son père ! Or, le jour où elle le revoit après des années d’absence, son premier mouvement est de tenter de la sauter. Indéniablement, une vie d’horreur. Et pourtant, cette enfant déchiquetée par la vie réussit à s’en sortir. Il lui faudra beaucoup de temps pour développer et entretenir des rapports amoureux et affectifs avec les hommes pour lesquels elle éprouve le plus grand dégoût. Elle devra connaître un long cheminement pour retrouver sa dignité. Mais elle y parviendra. Crève, maman ! est à la fois un cri de haine contre une mère immonde et le constat qu’on peut malgré tout s’en tirer. Peut-être que le premier geste à poser dans ces conditions consiste à crier haut et fort : «Crève, maman, toi la pute qui ne m’as jamais aimée! » C’est en tout cas ce que fait la narratrice dans cette longue et haineuse invective. Elle le fait avec hargne, rage et beauté! L’auteure Mô Singh est née et vit à Montréal. Après des études en art dramatique à l’UQÀM, elle décroche de petits rôles à la télévision. En même temps, elle travaille en communication et côtoie pendant plus de vingt ans, et encore aujourd’hui, les plus grands de la scène artistique québécoise. Elle a travaillé pour le cinéma, la publicité et, depuis plus de cinq ans, à la pige, comme chargée de projets en doublage documentaire et fiction. Un domaine qui la passionne. Parallèlement, depuis sa jeune enfance, elle écrit. Elle publie dans différents journaux et magazines des articles qui dénoncent les injustices du quotidien. Son premier roman Crève, maman ! est l’aboutissement de plusieurs années de réflexion.
Pascal Millet L’Iroquois (roman) « On était installés sur le canapé quand il s’est souvenu des paroles de M. Louvain : « Avant il y avait des Indiens à New York. » Pierrot avait été tout excité d’imaginer les Iroquois dans les rues de Manhattan. […] – Faut partir, il a répété. On va aller là-bas, en Amérique. » Tout commence de façon sordide : Julien Henry, onze ans, et son frère aîné, Pierrot, découvrent leur mère pendue au portemanteau du couloir. Pierrot comprend alors qu’il n’y a plus rien à faire dans cette ville de merde et qu’il vaut mieux lever le pied. Les deux partent en cavale à la recherche de la mer et du bateau qui les mènera en Amérique. Là, pense Pierrot, est leur salut. Un road novel, c’est ce qui nous est proposé avec L’Iroquois. Toutefois, contrairement à On the road, de Jack Kerouac, ce n’est pas un hymne à la liberté qui nous est donné à lire, mais la découverte progressive que ce monde est totalement pourri. Le bonheur, s’il existe quelque part, ne peut se trouver sur cette terre qui croupit sous ses propres ordures. La vérité est que la quête du bonheur de Julien et de Pierrot est vaine : c’est plutôt vers l’horreur qu’ils se dirigent tous deux. De fait, tout ce qu’ils rencontrent sur leur chemin ce sont les laissés-pour-compte, jusqu’à ce qu’ils arrivent en bout de piste à cette mer en putréfaction et qu’ils se heurtent à cette femme, Alex, dont l’intérieur fermente et se décompose sur place. Une quête, donc, mais celle d’un monde en décomposition… Pascal Millet, avec un à-propos stupéfiant, décrit le monde de l’enfance des milieux pauvres et les rêves impossibles qui peuvent animer deux jeunes enfants laissés à eux-mêmes. Un roman violent, pathétique et émouvant. L’auteur
Young-Moon Jung Pour ne pas rater ma dernière seconde « Comme c’est émouvant et angoissant de voguer en pleine mer dans des ténèbres sans limites qui condamnent la navigation à une dérive sans fin! » S’il est un thème omniprésent dans ce recueil de nouvelles, c’est bien celui de la mort. Elle est partout. Elle s’étale avec horreur dans toute sa puanteur. Et le plus terrible est que, souvent, celui qui meurt en est conscient. Il raconte sa mort tout en la subissant. C’est le cas de cet enfant enterré par ses parents alors qu’il ne peut rien faire pour les en empêcher. Pire, il apprend de leur bouche qu’il a été étranglé par eux. Les narrateurs, comme le signale le préfacier Jean Bellemin-Noël, sont parfois ceux qui subissent leur mort tout en étant ceux qui la racontent, de sorte qu’ils sont de ce côté-ci du réel tout autant que de l’autre côté du miroir, c’est-à-dire dans le fantastique. Ce recueil étonne et choque. On y lit des horreurs (un fils est forcé par des truands de tuer son père et de violer sa mère), mais ces horreurs masquent un questionnement plus profond qui est celui du destin. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Et que signifiera cette longue dérive quand nous serons morts ? Car voilà une image récurrente de ce recueil : mourir, c’est partir vers un point infini dont nous ne connaissons pas l’issue. Mourir, c’est en fin compte… se questionner! Ainsi, derrière le côté scandaleux, parfois spectaculaire de ces nouvelles, il y a, en sourdine, une réflexion sur l’existence – en fait, sur la non-existence – qui ne cesse de hanter Young-Moon Jung et qui ne trouve pas de réponse. Car comment peut-on imaginer pouvoir appréhender le sens des espaces infinis? Comment peut-on penser pouvoir faire parler le silence intersidéral ? L’auteur : Né à Hamyang, en Corée-du-Sud, en 1965, Young-Moon Jung a fait des études de psychologie à l’Université Nationale de Séoul. Il a commencé sa carrière d’écrivain avec un roman intitulé [titre français indicatif ] Un être humain qui existe à peine (1997). Depuis, il a publié pas moins de sept livres de fiction. En 2002, il a remporté le concours organisé par le Théâtre National avec une pièce intitulée Ânes, mise en scène en 2003. Il fait par ailleurs une carrière de traducteur. Le présent recueil, premier traduit en français, a obtenu en 1999 le prix Dong-Seo Mounhak, attribué par une des revues littéraires les plus prestigieuses et les plus ouvertes de Corée, Littérature Est-Ouest. |
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