Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 29 • Montréal • 15.01.2007

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Otilia Tunaru
Interview avec Shola Doummar (fr)

Janvier 2007

Le théâtre c’est l’art qui travaille de plus près avec l’humain. J’aime provoquer le dialogue et des rencontres

Theodor Cristian Popescu, le metteur en scène qui « rêve le monde »

By Otilia Tunaru

Il y a trois ans et demi, dans la foule d’immigrants qui atterrissaient à Montréal, un couple d’artistes roumains apportaient dans leurs valises des rêves et des défis hardis. Le metteur en scène Theodor Cristian Popescu et son épouse, la comédienne Cristina Toma, venaient d’une culture où la remise en question a été longtemps considérée un acte de courage. Les artistes et les écrivains glissaient des symboles et des métaphores pour provoquer le questionnement; ils représentaient une élite intellectuelle dans le point de mire. Après la Révolution de 1989, la réalité a changé brusquement et les artistes ont été confrontés à un autre acte de courage : amener le public vers de nouvelles expériences théâtrales. « Dans une marée de Tchekhov et de Shakespeare, j’étais une sorte de pionnier qui proposait des auteurs dont on ne savait prononcer le nom. » se rappelle Cristian. C’était la période post révolution. Il a constitué sa compagnie de théâtre et il a emprunté de nouvelles voies artistiques; sa passion et sa volonté d’explorer se sont aguerries. Assoiffé de connaître d’autres horizons, il a participé intensément aux festivals internationaux et a fait des mises en scène dans d’autres pays : en Angleterre, aux États-Unis, au Canada anglais et français. « C’est toujours différent, soutient-il, pas seulement d’un pays à l’autre, mais d’un théâtre à l’autre. Chaque milieu artistique réagit différemment; il y a des caractéristiques culturelles qui s’ajoutent. »

À son arrivée à Montréal en 2003, il a adhéré au noyau d’artistes créé autour du Théâtre Prospero. Plusieurs metteurs en scène d’origines diverses, surtout de l’Europe de l’Est, y ont trouvé une place d’accueil pour pratiquer leur art. Parmi eux : Cristina Iovita (Roumanie), Dragan Milinkovic (Serbie), Oleg Kisseliov (Russie), Peter Batakliev (Bulgarie), Liliana Komorowska (Pologne), Elizabeth Albahaca (Venezuela) et d’autres encore.

Bientôt, la première de la pièce « Une nuit arabe "* sera l’occasion d’organiser une série d’activités pour susciter la curiosité du public et le dialogue entre les gens de théâtre. « Pour moi, faire du théâtre ne se résume pas à répéter et à présenter un spectacle. Je veux faire plus que ça : j’aime organiser des événements qui attirent les gens vers le théâtre. », explique Cristian d’un ton assuré, ce qui me confirme son statut d’artiste engagé. Il a bâti un projet magistral, qui porte l’audace du rêve et la vigueur de son savoir-faire. Son esprit subtil a saisi l’importance de la communication entre diverses cultures : « La série Rêver le monde va proposer un dialogue sur le monde contemporain, des échanges entre les auteurs de différentes cultures. »

« Ne pas avoir peur d’aborder de véritables questions, ça me stimule. », c’est le credo de Theodor Cristian Popescu. Du 22 janvier au 27, vous êtes conviés à rencontrer le metteur en scène d’origine roumaine et Roland Schimmelpfennig, l’auteur dramatique allemand.

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OTILIA TUNARU : Vous êtes à la veille de la première du spectacle "Une nuit arabe", qui est une histoire fantastique, véritable descendance des "Mille et une nuits". Cet événement artistique, qu’est-ce qu’il apporte de nouveau sur la scène montréalaise?

THEODOR CRISTIAN POPESCU : Premièrement, ce projet met en scène un auteur européen jamais représenté ici auparavant : Roland Schimmelpfennig. À mon avis, il est l’auteur allemand contemporain le plus prisé à l’heure actuelle. Il est rendu au stade où il écrit pour les plus importantes compagnies européennes de théâtre. La pièce "Une nuit arabe" a eu des dizaines de montages sur plusieurs scènes dans le monde. Il y a eu deux versions de ce spectacle en Roumanie et une autre version à Toronto, par exemple. Le spectacle que j’ai créé en collaboration avec le Théâtre de Quat’Sous, est une première québécoise. Présenter un auteur intéressant, c’est toujours un grand plaisir; on verra quel est l’impact du spectacle, c’est à la critique et aux spectateurs de juger…

En ce qui concerne l’affiliation de la pièce au conte des "Mille et une nuits "…, ce n’est pas tout à fait la même chose. Oui, il s’agit clairement d’une allusion, puisque c’est une espèce de récit fantastique qui se passe du coucher du soleil jusqu’à l’aube. L’histoire prend une forme de conte qui découle d’un dialogue permanent. D’ailleurs, l’action se passe de nos jours, dans un pays occidental; pendant la nuit tout le monde s’éclate et devient un peu fou. Sur la scène, les cinq personnages s’engagent dans des relations et dans des actions en parlant en même temps directement au public. La critique européenne la considère « une partition sur cinq voix ». Je suis content d’être capable de faire la promotion de cette pièce par le biais de la version que nous avons travaillée.

O.T. : C’est le troisième projet que vous réalisez à Montréal, après "Histoires de famille" de Biljana Srbljanovic en 2004 et "Visage de feu" en 2005. De plus, l’actrice Cristina Toma et l’éclairagiste Marc Parent, qui font partie des artistes impliqués dans la réalisation de la pièce "Visage de feu", ont été sélectionnés lors de la XXIIe édition de la Soirée des Masques. Qu’est-ce que vous attendez de ce dernier projet?

T.C.P. : En ce qui concerne l’ensemble des projets de notre compagnie, je dirais qu’on observe une sorte d’évolution : on a commencé dans la petite salle intime du Théâtre Prospero, par la suite on a monté une pièce sur leur scène principale et maintenant on est rendu sur la scène du Théâtre de Quat'Sous, avec lequel on présente en coproduction "Une nuit arabe". Je m’attends à ce que les gens s’aperçoivent qu’on est ici, et qu’on entre dans une espèce de normalité.

J’ajouterais deux autres spectacles que j’ai réalisés avec les étudiants de l’École Nationale de Théâtre, plus exactement la mise en scène de deux textes d’Étienne Lepage, étudiant en écriture dramatique. Avec les finissants de l’École Supérieure de Théâtre de l’UQÀM, j’ai abordé une autre pièce de Roland Schimmelpfennig : "Push Up". Pendant l’été 2006, nous sommes allés en Roumanie au Festival international de Théâtre de Sibiu pour présenter ce spectacle. Je suis décidé à continuer le travail avec les étudiants, d’aller avec eux dans les festivals de théâtre. Je veux leur enseigner qu’un spectacle n’est pas terminé avec les présentations. Il faut communiquer, il faut tisser des liens. Je veux surtout leur transmettre le goût de découvrir d’autres cultures, d’aller devant un public différent, dans des pays complètement inconnus et de se confronter à cette expérience.

O.T. : Dans la pièce "Visage de feu", vous avez abordé des sujets graves de la société contemporaine comme l’angoisse et le manque de communication entre les générations. Dans quel registre dramatique s’inscrit "Une nuit arabe"?

T.C.P. : Le style de cette pièce est plus léger puisque c’est un conte faussement oriental, axé sur le mélange des identités et sur l’érotisme. Il y a une sorte de confusion, qui joint la noirceur au comique. Si on fait référence au spectacle Visage de feu, qui est plus sombre et conflictuel, je dirais qu’ "Une nuit arabe" donne un mélange… plus coloré.

O.T. Pourquoi cette attirance pour la dramaturgie allemande?

T.C.P. : C’est une surprise pour moi. J’ai commencé à creuser la dramaturgie allemande en 2005 avec "Visage de feu", ensuite j’ai monté avec les étudiants de l’UQÀM "Push Up" et je propose maintenant "Une nuit arabe". Je continuerai avec une mise en lecture de la pièce "La femme d’avant", aussi de Roland Schimmelpfennig, et une série d’activités en présence de l’auteur pendant la semaine de la première. Je pense que la dramaturgie allemande représente l’un des mouvements actuels les plus intéressants. Les Allemands ont vraiment vécu les deux idéologies extrêmes du XXe siècle, de droite et de gauche, donc ils bénéficient d’une expérience historique récente assez riche. Peut-être c’est à cause de leur nature profondément courageuse qu’ils se posent les questions jusqu’au bout. Comme les britanniques, les auteurs allemands ont donné naissance à une dramaturgie contemporaine qui soulève de vraies questions : pourquoi tant de mal? Pourquoi l’être humain fait du mal? Je ne sais pas s’ils trouvent la réponse complètement à ces préoccupations, mais ils ouvrent la porte vers une exploration saisissante. Ne pas avoir peur de confronter les véritables questions, ça m’incite.

O.T. : Vous avez d’autres projets qui s’inscrivent dans l’exploration de la dramaturgie allemande?

T.C.P. : Je ne veux pas me cantonner trop dans ce créneau allemand. Le programme envisagé par notre compagnie de théâtre est un dialogue entre la nouvelle dramaturgie d’ici et la nouvelle dramaturgie du monde. La série Rêver le monde initiera des échanges entre les auteurs de différentes cultures. On va présenter en alternance un auteur d’ailleurs, pas seulement d’Europe, mais par exemple d’Asie -il y a des choses vraiment remarquables qui se passent dans la dramaturgie d’Asie!- et on va répondre avec une pièce écrite par un auteur québécois ou canadien. On va commander des pièces sur un thème parallèle. C’est un projet pour les prochains années, qui va débuter avec la lecture de la pièce "La femme d’avant". Il y aura une pièce québécoise qui va toucher le même sujet : un événement apparemment mineur qui s’est passé dans la vie de quelqu’un et qui revient pour le hanter. Je connais l’auteur, mais je ne peux pas l’annoncer avant d’accepter la pièce.

O.T. : Donnez-nous plus de détails sur la présence de Roland Schimmelpfennig lors de la première de votre spectacle à Montréal.

T.C.P. : Le lendemain de la première d’ "Une nuit arabe", le dramaturge donnera une conférence à l’UQÀM; mercredi il participera à un 5 à 7 au Théâtre de Quat’Sous; jeudi soir après le spectacle, dans le cadre de la série Noctambules, le public aura la chance de rencontrer l’auteur et d’échanger avec lui. Jeudi matin, l’auteur donnera à l’École Nationale de Théâtre du Canada un atelier d’écriture dramatique qui va se poursuivre vendredi. Samedi à 11h, on va clôturer à l’Institut Goethe avec une mise en lecture suivie de discussions avec l’auteur. J’espère que l’impact sera important. Par exemple, les étudiants avec lesquels j’ai travaillé sur son texte ont plein de questions à lui poser.

O.T. : C’est une semaine assez chargée que vous avez organisée pour l’auteur et pour le public montréalais…

T.C.P. : Notre compagnie de théâtre envisage ce genre de projet. Pour moi, faire du théâtre ne se résume pas à répéter et à présenter un spectacle. Je veux faire plus que ça : j’aime organiser des événements qui attirent les gens vers le théâtre. Moi, j’ai eu la chance de rencontrer des grands artistes à travers le monde. Ce sont ces expériences-là qui m’ont influencé dans mon parcours. Le théâtre c’est l’art qui travaille de plus près avec l’humain. J’aime provoquer le dialogue et la rencontre du public avec les gens qui oeuvrent dans ce milieu. Heureusement, j’ai trouvé des portes ouvertes, de l’Institut Goethe -le principal partenaire-, jusqu’au Conseil des Arts du Canada; ça veut dire que ce genre de projet est attendu et répond à un besoin.

O.T. : Vous et votre épouse, l’actrice Cristina Toma, vous avez constitué la compagnie de théâtre Theodor Cristian Popescu. Un tel projet, qu’est-ce que ça implique?

T.C.P. : Cristina a eu cette idée généreuse de donner mon nom à notre compagnie. Elle en fait partie, bien sûr, nous partageons tout. Nous vivons maintenant en Amérique du Nord, sur le terrain des initiatives privées, donc j’ai trouvé normal qu’on se crée une structure, une formule juridique pour incorporer notre concept. À mon avis, c’est à nous de chercher notre place dans la galerie des artistes montréalais. Nous n’avons pas l’intention de proposer juste des nouvelles pièces européennes, mais nous avons commencé avec ce que nous connaissons le mieux. En commençant ce dialogue avec le public d’ici, nous avons fait le premier pas sur le pont. J’ai maintenant un plan sur lequel je travaille et j’ai hâte de plonger bientôt dans la dramaturgie québécoise.

O.T. : Penseriez-vous à mettre en scène des auteurs roumains?

T.C.P. : Je ne pense pas en terme de nationalité, mais plutôt en terme d’humanité. C’est sûr que j’ai un penchant pour la culture roumaine; c’est en état d’hibernation permanente en moi. Mais je fonctionne, comme je viens de le dire, projet par projet, et j’alterne les styles. Je fais attention, je m’informe et quand je sens le besoin de réagir à quelque chose, le projet naît. Je cherche ainsi à me rendre utile dans le nouveau contexte dans lequel je vis. Depuis que je suis venu à Montréal, je me suis posé la question : Est-ce que j’ai vraiment quelque chose de nouveau à apporter à ces gens ici, ou bien je dois me plier à une nouvelle réalité? Le capital qu’on apporte l’actrice Cristina Toma et moi -s’il y en a un-, c’est notre spécificité. Le projet Rêver le monde, dont j’ai déjà parlé, va proposer un dialogue sur le monde contemporain. On verra ensuite si notre contribution laissera une trace dans le milieu théâtral montréalais.

* Une nuit arabe

Une pièce de Roland Schimmelpfennig

Mise en scène : Theodor Cristian Popescu
DU 22 JANVIER AU 24 FÉVRIER 2007

Du mardi au samedi à 20 h / dimanches 4 et 18 février à 15h
100, av. des Pins Est, Montréal
Français
13 $ à 26 $

Une coproduction Théâtre de Quat’Sous - Compagnie Theodor Cristian Popescu
Billetterie 514.845.7277

www.quatsous.com

http://www.goethe.de/ins/ca/mon/frindex.htm

Biographie Theodor Cristian Popescu

Il a 21 ans et étudie la mise en scène à l’Université nationale de théâtre et de film de Bucarest lors de la violente chute du régime communiste roumain, en décembre 1989. Au cours des années suivantes, il travaille comme metteur en scène résident ou invité, montant surtout des textes contemporains en première roumaine (Tableau d’une exécution de H. Barker, Play with Repeats de M. Crimp, Wings de A. Kopit, Black Comedy de P. Schaffer), mais aussi des classiques. Parallèlement, il fonde la Compagnie 777, dédiée à la création et à la nouvelle dramaturgie (Medoff, Kushner, Srbljanovic). Des stages au Royal Court Theatre (Londres), à l’École européenne de mise en scène (Leeds) et au Laboratoire des metteurs en scène du Lincoln Center (New York) ainsi que diverses participations de ses spectacles à la Biennale de Bonn ou à l’UNIDRAM de Potsdam lui donnent le goût du voyage et de l’autre. Il traverse l’océan en 2000 et, après une maîtrise en mise en scène à l’Université du Montana, s’établit à Montréal, en 2003. Ses débuts montréalais se font avec Histoires de famille de Biljana Srbljanovic, suivi de Visage de feu de Marius von Mayenburg, présentées dans la saison 2004-2005 au Théâtre Prospero. « Il a fallu deux spectacles au metteur en scène (Theodor) Cristian Popescu pour occuper un créneau à peu près laissé vacant par les grands théâtres montréalais, celui des voix les plus exigeantes du théâtre contemporain européen. » écrit Hervé Guay dans Le Devoir, à l’occasion de la première de Visage de feu. Il travaille ensuite avec les étudiants de l’École Supérieure de Théâtre de l’UQAM (Push up de Roland Schimmelpfennig), participe au Festival International de Théâtre de Sibiu, en Transylvanie et de l’École Nationale de Théâtre du Canada.

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés

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