Il y a de ces pièces qu’il faut voir et revoir. Inépuisables,
elles touchent à chaque fois notre sensibilité avec
une énigmatique fraîcheur. Don Juan en fait partie. Tous
les directeurs artistiques du TNM ont, un jour ou l’autre, été
confrontés au chef-d’oeuvre de Molière. Héritière
de cette tradition de maîtres, Lorraine Pintal se devait de
faire renaître et revivre à son tour cette grande pièce
sur la transgression qu’est Don Juan. Qui plus est, reprenant
le flambeau de Jean Gascon, elle entame à son tour un dialogue
avec le prestigieux Festival de Stratford, où sa mise en scène
de Don Juan fut créée l’été dernier
dans la langue de Shakespeare. Aujourd’hui, le spectacle arrive
à Montréal, porté par les critiques acclamant
le génie comique de Benoît Brière, qui reprend
donc le rôle de Sganarelle qu’il jouait déjà
en anglais l’été dernier.
Mais en revenant à sa langue maternelle, Sganarelle accompagnera
un nouveau Don Juan dans sa quête éperdue : James Hyndman,
qui succède à Colm Feore, effectue ainsi un grand retour
au TNM avec l’un des rôles les plus exigeants et les plus
complexes de tout le répertoire français.
LES MÉTAMORPHOSES D’UN MYTHE
Chacun connaît Don Juan et pourtant, chaque nouvelle représentation
de la pièce continue de fasciner. Molière y tisse une
intrigue mêlant tragique et comique, qui, trois siècles
et demi après sa création, nous questionne encore avec
une pertinence inégalée sur les valeurs de la société,
sur l’argent et l’honneur, sur la religion, l’amour
et la mort. Au gré de ses multiples réincarnations,
Don Juan, cet enfant roi à qui nul n’a jamais posé
de limites, cet homme à l’appétit démesuré
et à l’orgueil monstrueux est resté une énigme
: séducteur impénitent, jouisseur sensuel, funambule
ou mécréant, sa grâce n’est pas de ce monde
et son commerce avec les femmes demeure lié à un dialogue
intime avec l’absolu. Don Juan n’est pas que le jouisseur
et le séducteur sans scrupules que le 17e siècle catholique
jette en enfer, il est le profanateur du sacré, l’offenseur
de Dieu. En effet, Don Juan n’est pas Casanova. Plaisirs terrestres
et feux célestes, élans de la chair et châtiments
du ciel, la figure de Don Juan mêle le physique et le métaphysique,
le corps et l’esprit. Ce héros mythique ne suit pas seulement
la voie de ses désirs interdits, mais cherche sa damnation
comme une joie, à corps et âme perdus. Le Don Juan de
Molière ne croit ni en Dieu ni au Diable. Il se refuse à
respecter les règles ancestrales de la famille, de la parenté,
de l’Église et de tous les commandeurs. Il transgresse
les interdits et regarde la mort en face. Il défie la Loi sous
toutes ses formes et s’impose comme un héros de la raison,
comme l’infatigable interlocuteur d’un Dieu apparemment
silencieux.
HYNDMAN ET BRIÈRE : DEUX PRÉSENCES MAJUSCULES
Douze ans après Le Temps et la chambre de Botho Strauss,
James Hyndman et Benoît Brière se retrouvent sur la scène
du TNM pour incarner un maître et un valet aux visions du monde
diamétralement opposées. Acteur qui sait réconcilier
l’intellect et l’affect, homme féru de rencontres
exigeantes et d’expérimentations scéniques, celui
qui ensoleille nos lundis soirs dans la série Rumeurs suit
depuis dix ans une trajectoire oblique qui l’a amené
à s’associer au projet télévisuel le plus
déjanté des dernières années, Le coeur
a ses raisons, et l’a porté en même temps à
la pointe des oeuvres chercheuses. Qu’on en juge seulement par
le brelan de rôles joués sous la direction de Brigitte
Haentjens : Jean dans Mademoiselle Julie de Strindberg, Ventroux dans
Mais n’te promène donc pas toute nue! de Feydeau et,
bien sûr, la voix unique et anonyme de La Nuit juste avant les
forêts de Bernard-Marie Koltès. Aujourd’hui il
est Don Juan, autre personnage absolument seul qui va au bout de son
désir et de sa fièvre, jusqu’à l’immolation.
Comique décalé et inventif, acteur au potentiel infiniment
une communication complexe et que l’on ne saurait ramener à
sa seule capacité de faire rire –Hosanna nous l’a
démontré de manière éclatante la saison
dernière –, Benoît Brière est devenu au
fil des années un véritable pensionnaire du TNM : La
Locandiera, La Mégère apprivoisée, Le Misanthrope,
Le Barbier de Séville, L’Hôtel du libre-échange.
Il revient maintenant dans la maison de Molière incarner Sganarelle,
rôle dans lequel il brillait déjà à l’automne
2000, sous la direction de Martine Beaulne.
DE LA FARCE AU SUBLIME
Jamais a-t-on eu droit dans le passé à projet théâtral
plus singulier : une même mise en scène, présentée
dans deux des théâtres les plus prestigieux du pays,
en anglais puis en français. James Hyndman et Benoît
Brière, ces deux présences majuscules, seront accompagnés
sur scène par une solide troupe de comédiens venus de
Stratford et de Montréal, en tête de laquelle figure
Jean-Louis Roux, qui reprend ici le rôle de Don Louis qu’il
endossait déjà en 1979 lorsqu’il montait lui-même
Don Juan au TNM. Et tous seront soutenus dans leur dialogue avec le
mythe de Don Juan par une équipe de concepteurs que Lorraine
Pintal retrouve avec plaisir. Tous réunis dans un Molière
en dialogue avec Dieu et qui pourtant flirte avec le théâtre
de foire et de tréteaux, dans une oeuvre où jamais le
sublime n’exclut la jonglerie.
Avec JAMES HYNDMAN , BENOÎT BRIÈRE , JEAN-FRANÇOIS
BLANCHARD , PAUL ESSIEMBRE , ÉVELINE GÉLINAS, NOÉMIE
GODINVIGNEAU, FRÉDÉRIC-ANTOINE GUIMOND, SARA HANLEY,
CLAUDE LAROCHE, JEAN-MICHEL LE GAL, MAGALIE LÉPINE-BLONDEAU,
GARETH, POTTER, JEAN-LOUIS ROUX, NICOLAS VAN BUREK
Assistance à la mise en scène et régie BETHZAÏDA
THOMAS
Décor DANIÈLE LÉVESQUE
Costumes FRANÇOIS ST-AUBIN
Éclairages AXEL MORGENTHALER
Musique ROBERT NORMANDEAU
Chorégraphies des combats JOHN STEAD
Chorégraphie ESTELLE CLARETON
Conception des maquillages JACQUESLEE PELLETIER
Coiffures et perruques GERALD ALTENBURG