Né le 23 septembre 1962, à Osica de Sus (Olt), en Roumanie,
il a étudié l’histoire, la philosophie, la géographie
et la sociologie à l’Université de Craiova. Pendant
cinq ans, il a été publiciste-commentateur au quotidien
„Cuvântul Libertatii” (le Mot de la Liberté)
du Craiova, où il avait surtout en charge la page culturelle
LAMA (Litterature, Art, Mentalités, Atitudes), en parallèle
avec l’activité à la revue “Kalende”.
Depuis 1996, il est membre de l’Union des Écrivains de
Roumanie, la succursale de Craiova. Présentement, il travaille
au Théâtre National “Marin Sorescu” de Craiova,
comme chargé de littérature.
À la lisière
Son absence a de belles jambes. Ces mains mêmes –
qui la décrivent – n’existent pas.
Je me souviens d’elle comme d’un vieux métier :
serait-ce
le sou que j’ai donné
au passeur morose ?
Un esprit erre à travers mes pensées, obscur –
talita cumi.
Mais je ne peux pas – je ne suis pas Moi.
À chacun sa vision
Pour un rat traqué par un chat la poésie ne signifie
rien.
Sa vie est tellement plus précieuse/plus précieuse sa
peau
fétide
et, pour y échapper, il s’enfuit à la vitesse
du son. Quand la foudre
du chat le frappe dans la nuque
il garde toujours l’espoir attend un miracle implore un Dieu
passif
le chef des rats expatrié dans un pays téméraire.
Il prononce vite les yeux rouges de terreur une courte
prière – sa langue s’enroule déjà,
maintenant il baragouine.
Cependant, le chat, dont le Patron heureux se lèche
le museau
finit à peine de réciter son poème intime.
Quelque chose d’aveuglant se donne à voir :
le premier aperçoit le clair de lune,
l’autre
Le mur auquel pend la lune.
Le châtré
Ce qu’ils ont, ils l’ont à profusion,
moi, je ne suis qu’un simple clochard, si l’on dramatise
un peu
ils ont leur monde et pour que j’en fasse partie il faudrait
que je paie
je ne paie pas je reste dehors devant les portes une bouteille de
vin à la main
un gars sombre une pièce de monnaie que personne ne voit
ils ont leurs lois ils font ce qu’ils veulent
je ne paie pas je bois je reste dehors devant les portes auxquelles
je n’ai jamais frappé.
Ma prétention discrète
Je vis pour rien je n’aime rien –
un jour je mourrai la cervelle desséchée
dans le silence qui descend sur les choses simples ma voix éteinte
(ma prétention discrète d’être aimé)
sera le cri de la bête blessée
le parfum désuet du thé dans lequel flottent les planètes
amères
la dernière illusion d’un style séduisant
ce que j’ai aimé comme un aveugle avec les doigts
quelque chose que Dieu ne voulait pas que je voie
dans un recoin de mon cerveau là où la volonté
et le délire
décident malheureusement du sort des autres
j’ai eu le courage de rire jusqu’au bout
j’ai aimé bu écris (pas de pitié pour ceux
qui écrivent).
Tu ne peux jamais savoir où se trouve en fait ta vie.
Dans leur siècle
Je ne peux pas rire dans leur siècle jamais de la vie
caché dans mon propre cerveau
je suis l’homme du grenier
laissez les rats venir auprès de moi
j’ai des scories l’échec le style pervers
des jours remplis par une démence plutôt fragile
je ne peux pas rire dans leur siècle jamais de la vie
À ce moment précis de ma vie
J’ai failli pleurer ma jeunesse passée et les autres
dons de la vie
si je ne l’ai pas fait
c’est parce que j’ai regardé attentivement la manière
dont les autres vieillissaient
les larmes ont failli inonder mes yeux
à ce moment précis de ma vie – mais en fait le
démon du rire
m’a donné un coup de coude
mais en fait l’insouciance la vieille indifférence
ont posé ma main sur mes lèvres
ceux qui m’auraient vu et je suis sûr qu’il y en
a eu quelques-uns
m’auraient tiré du drame de cette vie
et le voilà mon drame : j’ai ri amèrement parmi
les modernes et après eux
et ce rire – vous ne pouvez pas le savoir – me tient en
vie
parmi les vivants.
Si maintenant j’écris toutes ces choses pour ceux qui
sont déjà morts, je le fais
avec la même main détachée de mes lèvres.
Le poète refuse sa renommée
Il se tourna et dit – je sais tout
mais je suis venu trop tard.
Maintenant, à l’âge de fer, aucun message n’anime
plus
mes voix
les voix – je sais ce que je dis – puisque je parle à
plusieurs voix
mais dans la même langue
la langue qui vous a mis au monde des petits prédestinés
à devenir orphelins
et à appeler maman la première mégère
qu’ils voient.
Je sais tout ils ont loué mes mérites comme si j’étais
masiah
ils ont envoyé des succubes pour me convertir
pour sucer ma moelle de sefirot.
Ils ont publié mes écrits m’ont rendu célèbre
m’ont donné à boire.
J’ai lavé par terre avec eux. Je suis
venu trop tard.
je viens de l’enfer du travail
le jour est fini. au-dehors il y a les chiens. je pourrais me relever
aussi pâle que la lumière à Dendrah
je suis tombé si bas si je dois écrire –
je viens de l’enfer du travail mes mains violentes jaillissent
de la terre
tenant la chair de la femme à l’apogée
je viens de la terre je pourrais me relever emportant la terre tout
entière
et quitter les quatre murs brûlants de la pièce où
je me transforme lentement
comme le fruit pas encore mûr d’une science ridicule.
je suis possédé
par une grande idée par une grande attente
je sais que l’homme n’est aujourd’hui qu’une
peau. avec le temps
je parlerai aux morts.
Si les maîtres le veulent
(gloire de nuit)
La gloire de nuit tout comme la souffrance la patience vit
mais on ne peut pas la nommer
dans ses essais sa manie sa lourde immobilité sa folie
la foi appelle la lèpre grâce
il ne connaîtra plus la prospérité
celui qui s’est ruiné en écrivant – gloire
de nuit – les vers
de sa propre vie
à l’époque où il était agréable
et utile d’aller à la chasse
vis au nom du bien et tu auras peut-être – si les
maîtres Egregores le veulent – trois ou quatre
amis
tout au plus : mais toujours invisibles.
j’erre à travers le cerveau de quelqu’un
il n’y a rien qui m’empêche de sortir vers minuit
je recherche la pluie
pour qu’elle lave le sang de mon visage
je tiens dans la bouche une mèche de cheveux je suis déjà
passé par là
mais ce n’est pas pour cela que je suis toujours triste chaque
nuit et chaque jour
jusqu’à la fin de mes jours –
le sang me rend heureux
comme l’ignorance de tous ces hommes qui s’accrochent
au calendrier
pour quitter cet endroit je recherche un mur
j’erre à travers le cerveau de quelqu’un
qui ouvre ses veines avec les dents. pourquoi
les hommes sont-ils si lâches ?
ceci est un pays noir.
Poèmes traduits en français par Linda Maria Baros
Bibliographie :
Livres:
Poésie:
“În margine”, Éd. „Ramuri, 1995
“Fincler”, Éd. „Ramuri, 1997
“Fundatura homer”, Éd. „Dacia”, 2002
“Folfa”, Éd. „Vinea”, 2003
Il est présent avec sa poésie dans l’antologie
„Gefährliche Serpentinen – Rumänische Lyrik
der Gegenwart”, Druckhaus Verlag, Berlin 1998, coordonnée
par Dieter Schlesak.
Journal de voyage:
“Fereastra din acoperis”, Éd „Fundatia Scrisul
Românesc”, 2005;
Bourses:
Boursier de la Fondation „Heinrich Böll” (Köln),
novembre 2003 - mars 2004.
Interviews:
“Celalalt capat” , Éd. Curtea Veche, 2006.
Prix aux concours littéraires
- Le prix pour poésie de la revue “Ramuri” (1988)
Prix de début de l’Union des Écrivains (1995)
pour le volume „În margine” (À la frontière),
Éd. Ramuri, Craiova
- Le prix de l’Association des Écrivains Craiova (1997)
pour le volume „Fincler”, Éd. Ramuri, Craiova
- Le prix de l’ l’Union des Ecrivains de Roumanie (2002)
pour le volume „Fundatura Homer” (Homer, le cul-de-sac),
Éd. Dacia
- Le prix „Petre Pandrea” (2004) de la revue „Mozaicul”
(Craiova)
Par George L. Nimigeanu
Dans une ville cosmopolite comme Montréal, où l’on
atterit en étranger parmi la foule, savoir que quelqu’un
vous attend et désire vous rencontrer est une surprise plus
qu’agréable.
On apprend que c’est une personne sur la même longueur
d’onde que soi dès la première rencontre; qu’elle
partage le même point de vue sur le monde, les mêmes pensées
et la même manière de transmettre celles-ci en poésies
collatéralement à sa vie au jour le jour.
J’ai trouvé cette surprise en la personne d’Adrian
Erbiceanu. Nous nous étions déjà rencontrés
brièvement à Medias à l’occasion du lancement
de son premier recueil Confessions pour deux générations
organisé par Emil David et Adrian Popescu de Sibiu. Voilà
qu’on s’est de nouveau rencontrés, cette fois à
Montréal, en tant qu’amis de toujours en travaillant
tous deux pour et par l’art exprimé par les mots. Ce
qui m’a encore plus surpris, c’était d’apprendre
qu’il était différent de celui qu’il avait
été lors de ses Confessions pour deux générations.
Il était mécontant de soi et de ses confessions, ce
qui l’a propulsé d’un coup quelques marches plus
haut dans une nouvelle oeuvre poétique, Divina Tragedie.
Ce volume surprenant est une véritable démonstration
de virtuosité artistique et de maîtrise de son art, une
grande photographie mouvementée bâtie à travers
les rimes qui exprime une réalité connue de tous, qui
est passée dans l’Histoire et qui nous a tous irrémédiablement
marqués.
Mais le poète envisage déjà un troisième
recueil qui n’hésitera pas à parler de ses tourments
intérieurs. Sa capacité à s’auto-critiquer
pourrait lui être productive et bénéfique l’amenant,
je l’espère, jusqu’à son summum de capacité
créative.
En-dehors de la poésie, c’est aussi une personne captivante,
ouverte d’esprit et prête à écouter une
opinion différente de la sienne. Attentif aux autres comme
à sa muse, il écrit ses poèmes comme il s’écrit
soi-même.
Ses récents poèmes se distinguent par sa clareté
et la pureté de leurs rimes; par leur sérénité,
leur concision, leur profondeur ainsi que leur perspective sur le
monde. À l’heure qu’il est, Adrian Erbiceanu maîtrise
parfaitement les outils poétiques. Il bénéficie
d’un sens à part de la langue roumaine à travers
lesquels ses mots infiltrent le néologisme qui nuance et colore
ses idées en le dotant d’une fluidité et d’une
empreinte spécifique.
Je lui souhaite de tout coeur d’avoir beaucoup de succès
aujourd’hui à l’occasion du lancement de son volume
Divina Tragedie à Montréal, mais également dans
le futur lors de ses prochains lancements.
Traduit par Miruna TARCAU
*Le lancement du volume Divina Tragedie aura lieu le 29 octobre 2006
à la Casa Romana 8060 Christophe Colomb, Montréal.