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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 26 • Montréal • 15.10.2006 |
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Felicia Mihali Louis Riel et les Conservateurs Le Canada vu de l'hublot « Aussi longtemps que le Canada va exister, ses citoyens devront lire sur Louis Riel parce que sa vie reflète de manière singulière les tensions d’être Canadien : l’anglais versus le français, les Peuples Autochtones versus les Blancs, l’Est versus l’Ouest, le Canadien versus l’Américain » (1) Cent vingt ans après sa disparition, Louis Riel reste encore la figure la plus controversée au Canada. Plus encore, il est presque l’unique héros canadien bien que sa vie et ses exploits ne fassent pas l’unanimité en ce qui concerne leur droiture. Fou ou héros? Les Québécois le regardent comme le défenseur du français et de la foi catholique; les socialistes comme un opposant de l’impérialisme; les Canadiens comme le défenseur des intérêts de l’Ouest; les Protestants comme un fou. Au centre de sa rébellion on place encore la tension qui plane même aujourd’hui au dessus de la société canadienne : la bataille pour les droits des minorités et l’autonomie régionale. Louis Riel est un Métis né en 1844 au Manitoba d’aujourd’hui. Il commence à Montréal des études en théologie, mais il n’accède jamais à la prêtrise. Son autre démarche pour achever un diplôme d’avocat échoue aussi. Il est de retour dans sa région natale en 1868. Ambitieux, éduqué, bilingue, il devient vite le leader des Métis de Red River. Il instaure un gouvernement provisoire, mais son leadership se termine vite à cause du rôle qu’il a joué dans le meurtre de Thomas Scott, un protestant d’Ottawa, tué pour ses convictions anticatholiques et antifrançais. Cela lui a valu l’exil aux États-Unis d’où il revient pour conduire la rébellion de 1885 contre le gouvernement conservateur d’Ottawa. La révolte est vite étouffée, Riel capturé et tiré devant un tribunal. Ses avocats essaient de le faire passer pour malade mental, car les preuves de sa psychose sont nombreuses. Le 7 décembre 1875, il disait avoir eu une vision de Dieu lui annonçant que lui, Louis Riel, est le prophète du nouveau monde, le porte-parole des Métis, peuple élu de Dieu. Ses amis le voyaient parfois pleurant et criant en public, donnant 1000 $ à un aveugle, interrompant la messe pour contredire le prêtre, déchirant ses propres vêtements. En 1876, son oncle l’interne dans un asile près de Montréal, sous le nom de Louis R. David. Sa santé mentale se détériore dans l’an qui suit : souvent il se mettait à poil, citant l’exemple de leurs ancêtres bibliques, Adam et Ève. Lorsqu’il semble guérit, il se rend dans la communauté des Métis, St-Joseph, où il va gagner sa vie comme enseignant, jusqu’en 1885. Lors de la rébellion, il criait à ses troupes : « Feu! Au nom du Fils et du Saint Esprit, feu! » Devant le tribunal, malgré les recommandations des six membres du jury, le juge Hugh Richardson le condamne à la mort. Louis Riel est pendu le 16 novembre 1885 à Regina. Il est étrange comment un événement du passé, dont l’importance aurait pu vite être oblitéré par l’avalanche des conflits du monde contemporain, puisse avoir des effets à si long terme. Fou ou pas, la mort de Riel a engendré l’affaiblissement, presque la disparition, d’une formation politique. Lorsque le premier ministre conservateur de l’époque John A. MacDonald disait : « Riel sera pendu quoi que tous les chiens de Québec aboient pour lui», il signait la condamnation de mort de son parti dans cette province. Pour le Québec, Riel symbolisait le défenseur de la foi catholique et de la langue française, les deux piliers de l’identité québécoise. Depuis sa pendaison, les conservateurs ont été presque bannis au Québec. Les Québécois savent-ils encore d’où
leur vient cette antipathie contre les héritiers de MacDonald
? Peut-être que non. Steven Harper fait-il consciemment ces
démarches de gagner le cœur des Québécois
pour se faire pardonner la pendaison de leur héros? Peut-être
que non.
(1) Thomas Flanagan, Riel and the rebellion : 1885 Reconsidered ( Preface) Neli Ileana Eiben La saison de la détresse et de la déchéance Felicia Mihali et Marie-Claire Blais, écrivains du malaise paysan
Cette conférence a été présentée par Neli Ileana Eiben, professeur à l’Université de l’Ouest de Timisoara, dans le cadre du colloque Fifteenth European Seminar for Graduate Students in Canadian Studies, tenu à Karl-Franzens-Universität Graz, Autriche, entre le 28 septembre et le 1 Octobre, 2006 Je voudrais m’expliquer tout d’abord sur l’origine
de mon sujet et je dois dire qu’il ne m’appartient pas
entièrement. Lors de l’apparition du Pays du fromage, en 2002, on pouvait lire sur la quatrième de couverture : « Le pays du fromage ressemble par certains côtés à Une saison dans la vie d’Emmanuel. » Certains critiques, comme Robert Chartrand et Antoine Tanguay, ont signalé, tout en restant prudents, cette ressemblance. Or, je me suis proposé d’aller plus loin et de voir s’il s’agit d’une « simple fanfaronnade d’éditeur » ou on peut vraiment déceler des points communs entre le premier livre de Felicia Mihali, Le pays du fromage et le classique de Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d’Emmanuel. Pour y parvenir, je me suis proposé de suivre une démarche
sociologique et de considérer les deux romans comme des reflets
de la vie campagnarde roumaine et québécoise. Le chef-d’œuvre de Marie-Claire Blais pourrait s’inscrire dans la lignée des romans québécois qui se veulent un cri d’éveil de la société, un stimulus pour l’anéantissement du mythe du Québec rural et pour l’avènement d’un nouvel ordre social où des mots comme urbanisation, syndicalisation et industrialisation sont des réalités imminentes. Cette affirmation trouve appui dans le fait que cette saison dans la vie d’Emmanuel correspond, sur le plan de l’histoire du Québec, à la période d’après la deuxième guerre mondiale, nommée aussi « période des mutations ». Il fallait mettre fin à l’insensibilisation des Canadiens français à l’importance du progrès et du développement de l’industrie et du commerce ainsi qu’à une mythification du travail de la terre qui engendrait leur retard sur les peuples voisins. De son côté, Felicia Mihali jette un regard inquisiteur sur la réalité roumaine et dénonce, comme à contre cœur, la monstruosité du régime d’avant ’89. Sous la forme d’un credo littéraire elle affirme : « En littérature, il faut oublier les choses vulgaires ou triviales pour sublimer le réel. Je n’avais pas besoin de parler du régime pour décrire les horreurs. » Le critique roumain Alex Stefanescu reprochait à Felicia Mihali, lors de l’apparition du livre en roumain, en 1999, de vouloir « détruire des illusions alors que les grands écrivains créent de nouvelles illusions plus convaincantes que celles déjà existantes. » (notre traduction). Le grand péché de l’écrivaine serait celui d’avoir touché à des images sacrées comme celle du village, foyer de la sérénité, du calme et de la béatitude des premiers temps. Mais ce péché, elle l’assume et le renforce en affirmant : « J’ai voulu frapper un mythe qui a fait carrière dans la littérature roumaine, celui du village vu comme nombril de la terre, l’espace de pureté, l’endroit qui nous sauve de la ville. Nous sauve de quoi ? Et à quel prix ? » ou encore « La réalité des villages campagnards roumains après plusieurs années de communisme est vraiment désolante. C’est une réalité difficile à accepter. Les gens sont pauvres et ont de la difficulté à vivre. Même ma génération (à l’époque de la chute du communisme j’avais 25 ans) est une génération perdue. » Parler d’engagement ou de littérature engagée, dans les deux cas, serait oser trop, mais la présentation et la description de la détresse et de la déchéance qui caractérisent le monde du village serait la critique la plus acerbe, jamais envisagée. Le village est détruit justement par ce qui le représente : la famille, l’église et le travail de la terre. Pour Marie-Claire Blais, cette « sainte trilogie d’un peuple élu » , celui des Canadiens français, ne correspond pas à la réalité découverte sur le terrain qui plus encore, est bien loin de la philosophie basée sur la valorisation du passée, prônée par Maurice Duplessis et le Parti de l’Union nationale. La maison parentale n’est plus l’endroit mythique où le soir toute la famille se réunit autour du père et de la mère. La famille d’Emmanuel est une famille nombreuse, gouvernée par grand-mère Antoinette toute-puissante. C’est elle qui apparaît dans la compagnie des enfants, c’est elle qui s’en occupe car les parents n’apparaissent que sporadiquement : le père pour copuler et choquer le lecteur par ses répliques du type « Il est tuberculeux, dit l’homme, à quoi cela peut-il bien lui servir d’étudier ? Je me demande bien de quoi se mêle le curé – on ne peut rien faire de bon avec Jean Le Maigre. Il a un poumon pourri. » (p. 17) et la mère pour accoucher et allaiter. Il n’y a pas d’affection dans leurs gestes et paroles, il n’y a qu’une écrasante insouciance et indifférence vis-à-vis de leurs enfants qui abîmeront pour toujours leurs âmes candides: « Mais se vengeant de la morose indifférence avec laquelle sa mère l’avait souvent nourri les premiers jours, Emmanuel feignait de l’oublier, en lui préférant les rudes caresses de sa grand-mère….La nuit, il dormait dans la même chambre que ses parents, séparé de sa mère par l’ombre de son père qui enveloppait d’une terreur sacrée ses rêves du présent comme ceux de l’avenir. Il reverrait plusieurs fois, en vieillissant, cette silhouette brutale allant et venant dans la chambre. N’était-ce pas lui l’étranger, l’ennemi géant qui violait sa mère chaque nuit, tandis qu’elle se plaignait à voix basse : « S’il vous plaît, les enfants écoutent… » (p133-134). Alors il n’est pas étonnant de retrouver les filles de la famille au bordel et les garçons, des ivrognes et des voleurs, en train de mettre le feu à l’école. Cette « marée d’enfants » ayant «
l’odeur familière de la pauvreté » ne peut
trouver consolation que dans la débauche et les vices. La masturbation
individuelle ou en groupe les aide à avoir un peu de chaleur
et à chasser les cauchemars qui les hantent : « A ta
place, je dormirais un peu, dit le Septième (mais lui-même
craignait le sommeil imprudent qui le ramènerait à l’orphelinat),
le sommeil est nécessaire à tout le monde. » (p.
49) Monsieur le curé bénéficie de la déférence des autres grâce à son statut et conformément au proverbe déformé « L’habit fait le moine. » car, à part l’habit, il ne reste plus grande chose de la bienséance d’un prélat. Il prêche le sentiment du devoir, la conduite morale qui baissait chez son auditoire « parfois en dessous de zéro » et le carême alors que « lui –même mangeait bien et ne jeûnait que la veille de Pâques (et encore brisait-il son jeûne pour boire de la bière) (p. 36). Mais l’image la plus scabreuse est celle du Frère Théodule qui s’identifie au Diable même et qui, après avoir commis des meurtres et des abus sexuels sur les garçons du noviciat, devient vers la fin du livre Théo Crapula, celui qui suit le Septième dans la course de la mort. Or, toutes ces anomalies sont possibles car l’église n’est plus l’institution-modèle pour les croyants et les choses vont s’empirant car le mal a détruit les fondements : les jeunes gens apprennent le vice entre « les murs des orphelinats et des couvents » et ne demandent pas mieux « que de quitter enfin pour la liberté ce sauvage paradis de leurs sens oisifs. » (p. 129) Le noviciat est un jardin étrange où poussent « là, comme ailleurs, entremêlant leurs tiges, les plantes gracieuses du vice et de la vertu. » (p. 65). La dégénération du Frère Théodule et sa métamorphose finale en Théo Crapula serait aussi en rapport avec « la sombre forêt des Frères », au milieu desquels il a grandi. Compte tenu de tout ce qui a été dit, on pourrait alors se demander sur l’avenir de ces enfants : ils ne trouvent de remède ni dans le sein de la famille, ni dans la foi religieuse, ni dans l’enseignement car leurs institutrices ont du mal à conjuguer le verbe absoudre et à épeler des mots comme arosoir, incangru, éléfant et boureau. Une fois avec l’âge ils ne peuvent plus se réfugier dans la forêt comme jadis, mais ils peuvent choisir entre une vie à la campagne où « L’essentiel, c’est de pouvoir traire les vaches et couper le bois… » selon l’affirmation de leur père ou aller en ville. Là-bas, contrairement à leurs attentes, ils devront affronter une vie pénible et besogneuse. Mieux que les autres, grand-mère Antoinette a compris le destin qui est réservée à ces enfants : « Et puis je déteste les nouveaux-nés ; des insectes dans la poussière. Tu feras comme les autres, tu seras ignorant, cruel et amer. » (p. 8) Dans le cas du Pays du fromage, le mépris de la pauvreté et de la misère cogne dès le titre et accompagné de l’odeur insupportable du fromage, traverse le livre pour nous montrer une femme en proie aux affres de la vie. En apprenant que son mari la trompe, la jeune femme décide de quitter la ville de Bucarest et de se retirer à la campagne avec son fils, Daniel. C’est là que commence son périple et sa quête parce que la maison de ses parents et la vie dans le village ne ressemble pas du tout aux journées du monsieur qu’elle guettait chaque jour de son balcon « …la petite maison abandonnée au coin de la rue. Là, un vieil homme arrivait chaque jour, vers neuf heures du matin, sur une bicyclette rouillée ; deux sacs de provisions se balançaient toujours accrochés au guidon. Je l’avais suivi dès le premier jour où il s’était mis à greffer les ceps de vignes, puis à enlever les feuilles de plastique qui couvraient, depuis l’hiver, quelques rangées d’oignons. Sur le petit lopin de terre se trouvaient aussi trois arbres dont il avait peint les troncs et élagué les branches sèches du bas. Après quelques heures de bricolage dans la cour, il s’assoyait devant la petite maison, sortait de son sac une gamelle et commençait à manger. » (p. 14-15) et qui en est l’élément déclencheur : « Pourquoi cette coïncidence, la vision du vieux soignant tranquillement son petit jardin en même temps que la découverte des billets doux adressés à mon mari par une certaine secrétaire ? Mon désespoir semblait faire écho à ce que mon grand-père appelait « le temps des larmes », ces quelques jours de printemps où les branches des vignes sèches, fraîchement coupées, laissaient derrière les coups du sécateur des pleurs salés. Les deux événements n’existaient pas l’un sans l’autre, ne pouvaient pas être séparés. En somme, ma tristesse n’était peut-être pas authentique ! Je souffrais, mais en même temps j’étais persuadée que tout ce qui s’était passé n’aurait pas pu se passer autrement. » (p. 24) Or, le village n’est plus le même que celui de son enfance : il est presque désert, la solitude et le silence y règnent tandis que l’oubli menacent de ruiner les maisons, désertées elles aussi. Les quelques habitants sont des vieux, des chiens et bien sûr, des poux, tout comme ceux que grand-mère Antoinette cherche dans la tête des enfants : « …Jean Le Maigre offrait sa tête au supplice. Victorieuse, Grand-Mère Antoinette approchait la lampe, la cuvette et comptait les poux qui tombaient sous le peigne cruel. » (p. 21) et qui sont le symbole de la misère et de la pauvreté. Des anciens bâtiments, l’église, l’école et le dispensaire, ne reste plus grande chose tout comme de ceux qui les représentaient malgré leur importance dans la vie des villageois : «L’église tenait encore debout, mais depuis longtemps on n’y servait plus de messes dominicales…Le prêtre était un de mes nombreux cousins et habitait un autre village depuis son deuxième mariage, interdit par l’Eglise orthodoxe. Chaque fois que les villageois avaient besoin de ses services, ils l’appelaient à contrecoeur et par pure obligation par l’intermédiaire de quelqu’un. … L’école était fermée depuis longtemps. Mes anciens professeurs étaient morts ou avaient déménagé. Les plus jeunes, quant à eux, faisaient la navette entre plusieurs villages où il y avait encore des enfants à qui enseigner….Le médecin, quant à lui, venait au dispensaire, dont il n’existait plus qu’une seule pièce, une fois par semaine pour faire les piqûres aux malades ou laisser des ordonnances paraphées pour les maladies les plus fréquentes en cet endroit : diarrhée, grippe, hémorroïdes, ulcère, empoisonnement dû à la viande de porc, constipation, bronchite. Celui qui était autorisé à les remettre, c’était le vendeur du magasin. » (p. 27-28). Il en résulte qu’il n’y a que le magasin et son vendeur qui tiennent debout, un magasin où l’on trouve pêle-mêle tout ce dont les paysans ont besoin : « de l’indispensable pain quotidien jusqu’aux bottes en caoutchouc, en passant par les pâtes, le bouillon, la soude caustique, le mazout, les allumettes, le sel, le fil à coudre, les caleçons, les pioches, les clous, les cuillères en aluminium, les seaux, les tocantes, les horloges, les pantoufles, les peignes. » (p. 27). Ce fragment rappelle un autre, celui où l’on décrit le Magasin Général du village d’Héloïse « heureusement plus peuplé que son village natal » et où on vend « parmi les souliers, les bas de soie et les corsets, des poules (vivantes, mais que l’on tuait sous vos yeux si vous en aviez le désir), du chocolat, des pastilles pour le mal de gorge, de l’avoine, et mille choses qui, pour Héloïse, annonçaient la prospérité du village – allant des costumes pour hommes taille moyenne aux bas pour dames, en passant par les instruments de ferme et couvertures pour les chevaux. » (p. 150) Alors, il ne reste à la jeune femme que la maison qui acquiert de plus en plus d’importance, devenant un centre du monde tout comme le temple et la montagne et se rattachant à l’idée d’espace sacré. Elle devient un lien entre la terre et le ciel devant permettre à l’héroïne de retrouver ses origines et de se retrouver. La quête identitaire devient encore plus profonde une fois avec l’arrivée de l’hiver, quand la vie à l’extérieur n’est plus possible et qu’elle doit quitter le logis de ses grands-parents et se retirer dans la grande maison de ses parents. Or, au point de vue mythique, « l’hiver est symbolisé par le séjour d’une princesse dans un souterrain, un puits, un lieu obscur ou dans un sommeil prolongé dont elle sortira par l’intervention du Prince charmant, symbole du soleil nouveau. » (p. 347) La « chute en soi » de la jeune femme prend la forme d’un détachement complet de la réalité environnante, des êtres qui l’entourent, plus exactement de son enfant « Je suis alors tombée en léthargie. Je ne savais plus quand le jour commençait et quand la nuit prenait fin. Mécaniquement, je vidais le seau d’urine et je montrais à Daniel le pain sur la table(p. 101) ….A partir de ce moment je n’ai plus su ce qu’il fabriquait durant le jour. Dans l’obscurité, je le sentais parfois à mon côté. Je ne l’entendais plus quand il quittait le lit ni quand il revenait. » (p. 103). Par le biais de la rêverie, elle commence son périple dans le pays marécageux du psychique féminin en essayant de se retrouver dans l’histoire d’amour de ses aïeuls, Marie et Petre ou en remontant encore plus jusqu’aux anciens Grecs, à l’histoire de Troie. Elle devient « une sorte de Mère Universelle, fécondée par la seule haleine masculine » car le plus petit contact avec l’Homme la faisait germer et lui laisser un embryon. Un argument de plus pourrait le constituer le fait que son fils, emmené par son père en ville, finit par ne plus l’appeler maman et ne plus la revoir. Son isolement et son aliénation seront interrompus par la présence de Elié et George, deux amis d’enfance qui l’entraîneront sur la pente de la débauche ne pouvant plus arrêter « la grande boule de la Culpabilité qui s’était mise en branle comme une avalanche » (p. 185) et l’empêcheront d’atteindre la liberté absolue « La maison d’où j’étais issue n’était pas un lieu quelconque. Elle était en fait la fontaine par où j’aurais pu descendre dans la profondeur de l’histoire du monde. Si j’étais échoué, cela est dû aux circonstances, au hasard, au fait que je n’ai pas été seule, que je n’ai pas eu la paix de tout revivre du début. Durant les premiers mois de l’hiver précédent, j’avais été à un pas de la grande découverte. Mais j’étais revenue. Cela ne valait pas la peine de venir jusqu’ici pour comprendre que mon avenir ainsi que mon passé étaient aussi difficiles à supporter sans intermédiaire. » (p. 212-213). Sa vie à la compagne sera interrompue par l’écroulement de la maison. Enterrée sous les délabres, elle va être malheureusement sauvée et rien ne pourra plus arrêter sa chute. L’échec et le marasme de la jeune femme qui a rejoint
son village natal situé « quelque part entre les petites
villes de Rochiori et de Draganesti-Olt, à environ 160 kilomètres
de Bucarest » (p. 19) s’apparente à une distance
de milliers de kilomètres à celui de son compère
Jean Le Maigre qui a quitté son hameau pour aller au noviciat
et implicitement vers la mort. Sans exagérer trop, on pourrait
les considérer des archétypes de leurs générations,
générations de sacrifice et de malheur. Les deux seraient
les victimes d’un système ébranlé par des
événements tragiques : guerre, idéologie de contestation,
révolution sanglante et chute du communisme et le village,
ce coin de misère où « la vie semble arrêtée
depuis des siècles », on pourrait le retrouver dans la
plupart des pays du monde. |
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