Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 25 • Montréal • 15.09.2006

ARCHIVE

Otilia Tunaru
Interview avec Shola Doummar (fr)

Septembre 2006

Christian Feuillette éditeur

Une nouvelle maison d’éditions, une collection qui regroupe des textes dérangeants et percutants, un projet audacieux concernant la poésie.

www.feuillette.ca

Par Otilia Tunaru

Le 24 août, dans l’élégant édifice de la Grande Bibliothèque, a eu lieu le vernissage de la maison d’éditions Christian Feuillette. Le baptême des quatre livres de fiction a rassemblé des lecteurs et des gens de lettres. Ce multiple lancement nous a fait découvrir une nouvelle maison d’éditions montréalaise qui propose des œuvres littéraires relevant de l’humanisme en général et un aperçu peu commun de l’écriture. Une bouffée d’air frais qui éveille l’intérêt.

Christian Feuillette c’est une maison d’éditions qui n’a pas encore un an d’existence, qui met l’accent sur la promotion d’écrivains inconnus ou qui sont à l’aube de leur carrière. L’activité de cet éditeur a débuté en octobre 2005. Le recueil intitulé Mikado, écrit par la directrice littéraire Andrée Gagné, a inauguré la collection Séisme. La citation de Roland Barthes représente la motto de la série d’ouvrages insolites : « L’écriture est en somme, à sa manière, (…) un séisme (…) qui fait vaciller la connaissance, le sujet : il opère un vide de la parole. » La principale qualité de la collection Séisme est de promouvoir des livres dérangeants, soit au niveau de la forme soit au niveau du sujet, dans une société qui accepte de plus en plus les situations insoutenables. Dans son allocution, le directeur Christian Feuillette a signalé que la société actuelle est dans un état de somnolence, alors il est de plus en plus difficile pour les auteurs qui ont quelque chose à exprimer de se faire entendre. Selon son opinion, le rôle de la littérature est justement d’aller contre le courant. Les quatre œuvres promues lors du lancement de 24 août, ont exactement ce mandat.*

Nous vous présentons des entretiens avec quelques protagonistes de la soirée :

Le vaillant promoteur des projets, CHRISTIAN FEUILLETTE, directeur général de la maison d’éditions

Son nom évoque un feuillet de livre et sa passion s’est transformée en une vraie mission, celle de « rassembler et proposer un tonneau de connaissances, aussi réconfortantes et enivrantes qu’un bon vin. »

O.T. : Quelle est la particularité de votre maison d’éditions?

C.F. : Ses collections. Il y a une collection générale qui compte des livres d’histoire, de spiritualité, de développement personnel, d’astrologie… La collection de littérature, de fiction s’appelle Séisme. Nous préparons la nouvelle collection Filon, une collection spéciale de poésie, dont le premier livre paraîtra le mois prochain.

OT : C’est spécial! Les livres de poésie se vendent bien?

C.F. : Non…

OT : Alors, pourquoi vous risquez?

C.F. : Parce que c’est une passion… Les tirages de littérature sont beaucoup moins gros que les tirages de développement personnel, par exemple. Le tirage de poésie est inférieur au tirage de fiction, il se situe à environ 400 exemplaires pour la poésie, en fiction, cela tourne autour de 600. Si un livre se vend, nous le réimprimons.

O.T. : Dévoilez-nous quelques détails sur le projet de poésie.

C.F. : La collection Filon débutera avec le lancement du premier livre d’Anne-Marie Labelle, Voyage au fond d’une mère. C’est un livre de poèmes et de haïkus avec de belles photos prises par l’auteure, qui est photographe. Le souhait d’avoir un enfant devient pour cette femme célibataire une expérience de vie qui l’inspire dans ses poèmes. L’insémination artificielle ne réussit pas; elle se tourne alors vers l’adoption internationale. Son livre est divisé en six mois et constitue une sorte de journal de bord de son expérience. C’est comme un voyage intérieur : comment elle se sent, l’aspiration d’avoir un enfant, l’attente… Finalement, dans la vraie vie, ce cheminement aboutit par l’adoption d’une petite Haïtienne. Les photos sont en rapport avec les poèmes et les émotions. Comme sujet, c’est très actuel.

OT : C’est difficile à organiser la promotion des livres qui viennent de sortir?

C.F. : D’habitude, nous lançons la publicité dans le journal Le Devoir ou d’autres publications, c’est sûr que ça coûte de l’argent; nous envoyons des livres à tous les journaux en espérant qu’ils soient présentés. Nous avons eu de belles critiques dans Lettres québécoises sur le premier livre de la collection Séisme, Mikado écrit par Andrée Gagné, un livre de nouvelles sur le Japon. On a eu aussi une bonne critique dans la revue littéraire Nuit blanche sur Savitri, la grande œuvre poétique du philosophe de l’Inde, Sri Aurobindo, traduite par le poète canadien Guy Lafond. Chantal Jolis a parlé également de façon élogieuse de Mikado à Radio Canada au cours de l’émission Indicatif présent.

Ce sont surtout les médias eux-mêmes qui doivent offrir de l’information sur la littérature. Mais les médias n’offrent que très peu d’espace. Dans La Presse par exemple, c’est une véritable honte; nous avons seulement deux pages sur la littérature dans l’édition du dimanche, alors qu’avant nous avions un cahier entier. S’ils ont la prétention d’être un grand journal, ils devraient prendre exemple sur Le Monde ou le New York Times qui offrent de nombreuses pages très étoffées. Le Journal de Montréal fait plus que La Presse, alors que la couverture faite par Le Devoir sur la littérature est généralement honnête. En plus, ils parlent beaucoup plus des livres qui sont publiés en France. La littérature québécoise en général a du mal à percer ici même, elle est mal connue, un peu mésestimée. Tant que nous continuerons de la négliger à ce point, elle restera évidemment ignorée de l’autre côté de l’Atlantique. Par rapport à la France, nous vivons encore le complexe du colonisé, je peux en parler en toute liberté parce que je suis né en France. Cela fait 37 ans que je vis ici, et je me considère maintenant davantage québécois que français, je suis un éditeur québécois. Mais il faut constater qu’au Québec, on accorde encore du prestige à tout ce qui vient de France, même si dans certains cas ce n’est absolument pas justifié.

O.T. : C’est un paradoxe, cette publicité sur les livres qui viennent de France. C’est une question de mode ou c’est vraiment la littérature québécoise qui n’est pas à la hauteur de la littérature française?

C.F. : C’est frappant que, dans les médias, on parle plus des livres qui viennent de France que des livres du Québec. Par contre, je trouve que nous avons chez nous plusieurs écrivains très intéressants, qui produisent des œuvres fortes. On pourrait faire la comparaison avec le cinéma québécois qui longtemps n’a pas eu de succès à l’étranger. À partir du moment où les gens d’ici s’y sont intéressés et ont acheté des billets en grand nombre, le cinéma d’ici a obtenu la reconnaissance des pays étrangers. Je pense que ça va arriver un jour avec la littérature québécoise, elle aura du succès à l’extérieur du pays. Mais il faut que les médias fassent leur travail; les autorités publiques aussi, qui devraient encore davantage encourager la lecture, surtout auprès des jeunes, car une personne qui aime lire est une personne qui ne s’ennuie jamais.

O.T. : C’est difficile de diriger une maison d’éditions?

C.F. : Oui... (il sourit) Ce n’est pas facile, la première année nous n’avons droit à aucune subvention. La deuxième année nous avons de l’aide à titre de nouvel éditeur de la part du Conseil des Arts du Canada. Au bout de trois ans, si nous avons produit au moins dix livres par année, nous sommes éligibles à une subvention plus substantielle. Donc, le début est dur. Nous n’avons pas encore terminé la première année, c’est le début… avant tout d’une passion.

O.T. : D’autres projets?

C.F. : Oui, notre programme éditorial est quasiment rempli pour l’an prochain. Des essais, des fictions, de la poésie dont Ici, tout s’estompe de Danyelle Morin.

ANDRÉE GAGNÉ, la directrice littéraire de la maison d’éditions Christian Feuillette

Son recueil de douze nouvelles Mikado a donné le ton de la collection Séisme et reflète l’esprit de la société nippone contemporaine. À partir d’avril 2005, elle anime les ateliers d’écriture du Séisme. Pour s’informer ou s’inscrire, on peut rejoindre l’auteure à l’adresse courriel suivante : gagne_andree@yahoo.ca

O.T. : La maison d’éditions a débuté en octobre 2005 avec le lancement de votre livre ?

A.G. : Oui et, de plus, nous avons pris comme devise, pour ainsi dire, la citation de Roland Barthes placée en exergue dans mon livre, “L’écriture est un séisme qui fait vaciller la connaissance, le sujet…”. Par le contenu ou par le style, les œuvres que nous retenons apportent une autre vision. Mikado, c’est un jeu japonais d’adresse avec des baguettes qu’on laisse tomber en un tas, d’où on doit les soulever une à une sans faire bouger les autres. Les douze nouvelles forment un ensemble équilibré et relié de façon souterraine, même si chaque histoire peut être lue séparément. J’ai utilisé cette allégorie (ou plutôt elle s’est imposée à moi), car un recueil de nouvelles, ce n’est pas seulement des histoires diverses regroupées ensemble de façon arbitraire, c’est un tout, qui révèle (surtout à lui-même) la psyché de l’écrivain.

O.T. : Comment vous avez commencé votre carrière d’écrivaine?

A.G. : Dans le cadre de la maîtrise en études littéraires à l’UQÀM. Mon premier livre est l’aboutissement de mes recherches en création littéraire. Une fois que le premier livre est sorti, l’éditeur poursuit normalement une relation de confiance avec l’auteur, c’est une sorte de “providence” qui permet aux écrivains de poursuivre leur expérience.

O.T. : C’est difficile à publier un livre?

A.G. : Je pense que c’est universel, ici comme ailleurs, c’est difficile en général de trouver un bon “gérant” et aussi une certaine manière de dire les choses.

O.T. : Les médias aident les écrivains débutants?

A.G. : Malheureusement, l’espace pour la présentation des livres a diminué beaucoup, en partie à cause de l’augmentation du nombre de publications. Mais la publicité sur les livres est restreinte au minimum, il nous manque surtout des articles de fond en littérature. Je vous donne comme exemple le parcours d’un livre de fiction. Un livre de fiction reste dans les librairies pendant le temps de la sortie, environ trois mois. Après cette période, il faut en faire la commande auprès d’un libraire; parfois il y a quelques livres qui restent en permanence, mais c’est la minorité. Depuis deux ans, c’est incroyable comme l’espace pour les livres, surtout de littérature, est réduit. C’est un système qui, j’espère, pourrait un jour changer.

O.T. : Comment les lecteurs peuvent découvrir les nouveaux écrivains?

A.G. : C’est vraiment le travail de l’éditeur de faire connaître les livres et leurs auteurs par des publicités, des séances de signatures, des émissions à la radio et à la télévision… c’est vrai qu’il ne nous en reste pas un grand nombre… mais ce sont de très bonnes émissions culturelles.

O.T. : Avez-vous des projets?

A.G. : Un deuxième livre intitulé Alea qui est en correction présentement. Il s’agit d’une novella, un petit roman d’une centaine de pages, entre le roman et la nouvelle.

SONIA ANGUELOVA, écrivaine issue d’une communauté culturelle

Son premier livre ABÉCEDAIRE DES ANNEES D’EXIL nous offre une revue de notices ayant comme sujet la découverte d’un pays, d’une culture et d’une langue en ces folles années d’exil en terre québécoise. Son deuxième livre de nouvelles, EUX AUTRES, continue à faire découvrir la société québécoise, cette fois sous un regard humoristique, parfois ironique.

O.T. : Vous êtes plus émue lors du lancement de votre deuxième livre?

S.A. : C’est plus inquiétant que le premier livre parce qu’il y a des gens qui ont aimé mon Abécédaire d’exil, donc il y a des attentes pour ce deuxième livre.

O.T. : Dans combien de temps vous avez écrit et publié ce recueil de nouvelles?

Combien de temps vous avez mis à écrire et publier…..?

S.A. : Ah, c’est une longue histoire… Le manuscrit était déjà prêt en 2003, je l’ai remis à l’éditeur du précèdent livre, Lanctôt. Il a remis la parution d’année en année en me disant qu’il n’avait pas de budget. Quand l’éditeur a vendu sa maison d’éditions en 2005, je n’avais aucun contrat signé. Le nouveau propriétaire a dit qu’il avait de nouveaux clients. Donc, je me suis retrouvée à chercher un autre éditeur. J’étais vraiment désespérée quand j’ai découvert la maison d’éditions de M. Christian Feuillette.

O.T. : Alors, c’est toute une aventure de trouver un bon éditeur…

S.A. : Je dirais que ce n’est pas facile… J’ai trouvé la collection Séisme spéciale, des écrivains qui sont sur un nouveau chemin. Mon livre s’appelle Eux autres parce qu’il surprend la vision des immigrants autant que des Québécois. Je considère que c’est toujours une ligne entre nous. Chacun a son regard.

O.T. : C’est plus dur comme écrivain immigrant?

S.A. : Oui, sûrement. Il y a des liens établis entre les écrivains qui ont fait des études ensemble. Les maisons d’éditions connaissent depuis des années leurs écrivains. Nous, les immigrants, nous arrivons de nulle part…

PHOTO : Trois auteurs, de gauche à droite, Jean-François Delisle, Andrée Gagné, Xavière Sénéchal, et le directeur Christian Feuillette.

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés

annuaire