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Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 25 • Montréal • 15.09.2006

ARCHIVE

Septembre 2006

Felicia Mihali

La mère de Laval versus la mère de l’Abitibi

Si au Québec tous les enfants sont égaux en ce qui concerne l’éducation, il y a un domaine où ils ne le sont pas si égaux que ça, et cela concerne le financement de leurs études supérieures.

Prenons cette décision du Ministère de l’éducation pour aider les jeunes à finir leurs études : le généreux système de prêt et bourse. Pour ceux qui ne sont pas au courant de ce service, cela veut dire que pour une année scolaire, un étudiant peut recevoir un prêt, remboursable, qui tourne autour de 3000 dollars (ça dépend toujours du cycle où il est inscrit) et une bourse, non remboursable, qui peut s’élever jusqu’à 9000 dollars. Au total, le Ministère de l’éducation accorde environ 12 000 dollars à un étudiant (peu importe l’âge), afin qu’il puisse se loger, se nourrir et payer ses études. Cette aide est vraiment précieuse, cela a beaucoup aidé la jeunesse québécoise et les immigrants nouvellement arrivés à étudier et à s’intégrer au marché du travail muni d’un diplôme. Cela serait parfait si tout le monde bénéficiait de cette aide de façon équivalente.

Récemment, ma fille est entrée à l’université. Vu qu’elle a vingt-et-un ans, elle a considéré qu’à cet âge-là il serait temps de quitter le bercail, de commencer à bâtir son nid, d’y établir ses propres règles, et habitudes, d’inviter qui elle veut, et de se coucher quand bon lui semble. Chez nous, comme nous la considérons encore une enfant, à partir de dix heures nous l’interrogeons discrètement à savoir quand est-ce qu’elle commence ses cours le lendemain. Ma fille a donc fait une demande de prêt et bourse. Le prêt lui a été accordé en entier, mais en ce qui concerne la bourse on lui a accordé 2300 dollars pour toute l’année, c’est-à-dire une somme ne totalisant qu’à peu près 4500 dollars. Après moult demandes et tergiversations, elle a reçu une lettre dans laquelle on lui expliquait que ses parents, demeurant dans le périmètre de l’université elle devait habiter chez eux. Nous habitons à Laval, et ma fille, inscrite à l’Université de Montréal dans un programme d’une durée de cinq ans, sera donc obligée d’habiter chez nous jusqu’à vingt-six ans.

Elle pourrait se résigner facilement, la loi c’est la loi, mais depuis la rentrée elle ne cesse de se sentir frustrée et défavorisée par rapport à ses collègues qui viennent de l’Abitibi, de Québec,… ou d’autres pays. À sa différence, le Ministère leur offre un plus grand support financier. Ils déménagent commodément à Montréal, ils louent un petit un et demi près des universités où ils étudient, ils s’achètent des meubles au Village des valeurs - ou dorment sur des matelas, car cela fait plus japonais -, ils meublent leur cuisine d’objets dépareillés, s’habillent à L’Armée du Salut, mangent des spaghettis : la bohème, quoi! Ils découvrent peu à peu les valeurs de l’individualisme, si chères aux individus élevés dans des démocraties libérales, voire une monarchie constitutionnelle, le cas de Canada : ils invitent chez eux leurs amies et leurs petits-amis, qui peuvent même rester jusqu’au lendemain si ça leur tente. Ils partent et rentrent sans une mère nerveuse ou un père autoritaire à leurs trousses.

Par contre, les malheureux dont les parents habitent dans le néfaste périmètre de l’université, qui s’étend jusqu’à Granby même, ne bénéficient pas de ce luxe. Ils résident avec des parents qui, après vingt ans de soucis à leur égard, aspirent secrètement à un peu de solitude. Les enfants ne sont pas de fardeaux, mais tout simplement ils ne sont plus d’accord avec vous, ils n’adhèrent plus à vos goûts, à vos discours, à vos préoccupations. Les parents sont gênés devant leurs propres enfants d’être eux-mêmes, car les jeunes savent mieux que quiconque que ceci ou cela ne se dit plus ou ne se fait pas. Les enfants aussi sont punis demeurant encore dans leur petite chambre d’enfant, qui dégorge de livres, de notes de cours, de deux bureaux et d’une table, d’une garde-robe qui loge aussi des objets de sport et des souliers de montagne, d’un lit qui est trop petit mais qu’on ne peut pas remplacer par un autre plus grand, car cela occuperait tout l’espace. Un enfant de Laval, par exemple, aura à vivre ses meilleures années, auprès de parents qui veulent encore contrôler sa vie et ses préoccupations. S’il s’aventure à déménager seul, alors c’est l’enfer. Il doit travailler tous les soirs, les fins de semaines, et les étés entiers. Pas de loisirs pour des lectures supplémentaires ou des voyages. Il néglige ses cours, car il est toujours fatigué courant continuellement contre le chronomètre. Tôt ou tard, il sera tenté d’abandonner ses études.

L’enfant abitibien, lui, peut commodément vivre des mille dollars offerts par le Ministère. Sa mère se permettra le luxe de lui payer, au moins, la carte mensuelle de métro, ce pourquoi il lui sera très reconnaissant. La mère lavalloise paie aussi à son enfant la carte de métro, la nourriture, l’électricité, l’Internet, les cours et les livres. Néanmoins, ce dernier est toujours mécontent, car il se sent suivi, infantilisé, sa vie privée gâchée.

Son jeune à l’extérieur de la maison, la mère abitibienne se consacre finalement le temps et l’attention qu’elle mérite après une longue période de tracas. Le soir, elle prépare le souper qui lui convient pour elle et sa moitié, parfois une petite salade, car à cet âge-là les besoins ne sont plus aussi grands. Elle sort plus fréquemment, la laveuse ne tourne plus si souvent, les tasses et les assiettes ne traînent plus sur la petite table devant la télé, les pelures de bananes ne pourrissent plus sur des morceaux de journaux ou des feuilles de papier. Sa maison est telle qu’elle la laisse à son départ pour le travail. La fin de semaine, elle s’informe de sa progéniture, et celle-ci, lui demande discrètement une petite aide monétaire supplémentaire, car maintenant qu’elle ne vit plus à ses dépends, cette progéniture comprend combien la vie est difficile parfois. Le règne de la mère est fini, mais ses avantages aussi. De temps à autre, l’enfant le regrette même, lorsqu’il voit l’évier plein de vaisselle, le panier de linge débordant et le tiroir vide de son contenu.

La mère lavalloise continue, infatigable, les rouages du ménage. Malgré tout, elle comprend qu’elle ne peut pas mettre son enfant dans la rue, où l’attendent les boulots dans des restos-bars ou devant la caisse-tiroir de Wall Mart. Les études en souffriraient, car il entrerait dans une compétition non loyale avec ceux qui vivent sur les dépenses de l’État ou avec les plus riches. Ses notes seraient faibles, ses performances médiocres. En conséquence, la mère lavalloise revit cette période de turbulences, de peurs la veille des examens… De plus, elle a honte parce que, à cause de la petite chambre, son enfant ne peut pas loger son petit ami la nuit, même à vingt-cinq ans : elle s’interroge humiliée pourquoi elle ne peut offrir plus.

****

La mère lavalloise et la mère abitibienne n’ont rien à voir dans cette affaire, et je m’excuse d’avance si par ces lignes je blesse les bonnes mères, de n’importe où, toujours soucieuses du destin de leur progéniture, comme je le suis. Toutefois, je pense que ma fille est devant un grand dilemme : pourquoi ce n’est pas tout le monde qui a le droit d’avoir une chambre à soi?

Septembre 2006

Cristina Montescu

L’immigrant et la salle de spectacle

En tant qu’immigrante, les plus aigus moments de solitude je les ai vécus dans les salles de spectacle.

Il y a, dans le noir, les rires des autres, leurs exclamations à demi étouffées, une sorte de vêtement gigantesque qui réunit tous les autres corps mais qui exclut le tien.

A l’extérieur, en pleine lumière du jour, les Québécois parlent le français et il y a seulement quelques différences de vocabulaire entre le français de France, celui que tu as appris à l’école, et le français du Québec. Presque un jeu ; « barrer » et non pas « verrouiller», « toilette » et non pas « toilettes », « dîner » et non pas « déjeuner »…

Cependant, dans le noir, enfermé dans une salle de spectacle, tu as l’impression qu’on parle une langue étrangère, une langue qui effleure seulement tes oreilles. Tu prends conscience du pois de ta langue à toi, un français empâté par ta langue maternelle, un français tatoué auquel tu n’échapperas jamais.

Tu sais que dans dix ans, dans vingt ans, dans trente ans… il y aura toujours cette question des gens que tu viens de connaître, des gens auxquels tu parles pour la première fois : « D’où venez-vous ? ». C’était très drôle les premières fois. Tu disais avec fierté : « Moi, je viens de ……. », « Moi, je suis……. ». Et cela jusqu’au jour où tu t’est rendu compte que ta provenance n’était pas une différence positive. Non, pas du tout. Elle était une faute, une tache sur ton ciel d’emprunt.

En disant : « Je suis Roumain (Marocain/ Chinois/ …) », tu dis en effet « Je suis né ailleurs qu’au Québec et ce pays m’est presque étranger. »

Oui, c’est toi l’étranger. C’est toi !

Ce sentiment d’étrangeté a toujours peur des espaces ouverts. Quand il fait jour, quand il fait soleil ou quand il vente, tu te frottes aux autres et tu penses à ta vie qui change pour le mieux, à la voiture que tu veux acheter, à la maison qui sera la tienne…

Néanmoins, dans une salle de spectacle, assis dans le noir, accroché à ton fauteuil, tu restes corps étranger devant les exclamations des autres. Les Québécois, tu ne leur ressembles pas, tu ne pourras jamais leur ressembler. Québec n’est pas CHEZ TOI. Toi, tu n’as pas de chez toi. Cependant tu souris ou tu t’énerves, ainsi que les autres.

Septembre 2006

Felicia Mihali

Steven Harper et les artistes

Depuis son élection en 2005, le gouvernement conservateur de Steven Harper a, entre autres, gagné sa popularité grâce à des programmes d’aide aux plus démunis: réduction d’impôts, diminution de taxes, une carte de métro gratuite pour ceux qui y circulent tout le temps. L’impact de ces mesures a jouit de beaucoup de succès même auprès de ceux qui n’ont pas voté conservateur : un si grand impact, que même les bénéficiaires ne comprennent pas que cela ne veut rien dire pour eux, que les chiffres ajoutés à leur revenu sont absolument insignifiants. Ils ont reçu un tout petit poisson, alors qu’il leur aurait fallu une solide canne à pêche pour s’en servir eux-mêmes.

Sous l’avalanche de ces bienfaits, on a passé sous silence l’injustice faite à la catégorie qui est vraiment la plus défavorisée de la population canadienne - les artistes. Au Canada, même ceux qui vivent de l’assistance sociale ont un revenu annuel plus élevé que celui des artistes qui ne dépasse pas dix mille dollars, selon les statistiques.

Évidemment, il est plus rassurant d’investir dans l’armement que dans quelque chose qui n’est guère mesurable ou estimable. Cela a justifié aux yeux du Premier ministre la réduction sinon la coupure des fonds destinés aux projets artistiques individuels, des fonds qui arrivaient aux créateurs par le biais de bourses de création. Un comité, formé de leurs pairs analysait leurs performances artistiques ainsi que l’écho de leur œuvre dans le milieu professionnel, et leur accordait par la suite un soutien financier quelconque pour qu’ils consacrent leur temps et leurs énergies à la création. Des écrivains, des peintres, des metteurs en scène, des comédiens, des musiciens complétaient leur faible revenu avec les quelques milliers de dollars accordés par le Conseil des Arts. À présent, les artistes arrivent en dernier sur toutes les listes de subvention : il n’y a rien à envisager pour eux sauf le renoncement. Ils en arrivent à croire eux-mêmes qu’un roman ne rapporte rien, qu’un spectacle de théâtre ne change rien ni en Afghanistan ni en Irak, qu’une toile peut bien passer pour du barbouillage. À quoi bon continuer produire de petits spectacles qui se jouent parfois dans des piscines désaffectées dont les parois dégagent une odeur de moisissure, alors que l’argent obtenu par la vente des billets ne couvre même pas l’éclairage et les costumes? Pourquoi les comédiens continueraient-ils à jouer des rôles pour lesquels ils touchent généralement un cachet de 300 dollars, répétitions incluses.

Le gouvernement peut considérer que ces projets individuels sont insignifiants et improductifs. Ils alimentent toutefois un horizon d’attente, la sensibilité et la créativité d’une génération, ils contribuent à l’évolution psychique d’une époque. Les grandes découvertes artistiques ne sortent pas des grandes entreprises culturelles : elles sont même incompatibles avec le tapis rouge.

La politique de monsieur Harper embrasse la cause des pauvres, mais désavoue celle des artistes. Il ne veut pas de ces gens-là. Il ne fait pas confiance aux expérimentations, aux folies inoffensives. Pas au Canada, pas maintenant. Monsieur Harper a dû déjà savoir que la véritable trace laissée par un peuple est sa culture, mais malheureusement, il l’a oublié.

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés

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