Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 23 • Montréal • 15.07.2006

ARCHIVE

Cristina Iovita
Pauline Bonaparte reçoit Shakespeare à la Villa Borghese (fr)

Juillet 2006

Shopping and Fucking,
de Mark Ravenhill

Comment partager un repas surgelé?

Par Felicia Mihali

 

Atchoum! Production présente au Théâtre national, situé au 1220 rue Sainte-Catherine, un véritable événement théâtral, la première québécoise du spectacle Shopping and fucking. Depuis sa première londonienne en 1996, la pièce du britannique Mark Ravenhill ne cesse de recevoir des hommages de partout à travers le monde, étant citée tour à tour comme : "véritable coup de théâtre" (Evening Standard), "la pièce la plus importante de la décade" (The Stage), "un phénomène théâtral" (Daily Telegraph). Ravenhill fait partie de la génération contestataire – auprès d’Edward Bond ou de Sarah Kane - qui termine le XXe siècle en tant que continuateurs de la rage initiée par l’oeuvre de John Osborne et qui condamnait la société anglaise dans les années cinquante.

Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, les auteurs de tout genre ne cessent de condamner le consumérisme, le sexe et la drogue, de décrire à quoi ressemble la vie des jeunes en perte de repères. Shopping and fucking marque cette période naïve de la globalisation, alors que les choses semblaient encore maîtrisables, et que la boulimie des achats ne révélait pas encore ses abus, ses profondeurs destructrices. Les quatre personnages - jeunes, bisexuels, homosexuels, drogués - sont écrasés par une société dont le mécanisme intime leur échappe. Dans ce tohu-bohu d’achats, de vente et de consommation quelle est encore la place des sentiments? C’est la question que les personnages se posent le plus souvent. Question aussi grave que le fait qu’on ne peut pas partager un repas surgelé.

Une bonne partie du sens se cache dans la scénographie de Marie Bernard. La cathédrale aux rayons de bouteilles et cassolettes est la nouvelle religion du monde, la nouvelle idéologie du consumérisme. Autrement, dans ce supermarché aseptisé, la marchandise acquiert la valeur d’un produit plus à exposer qu’à consommer. Visuellement, on n’a plus accès au contenu mais uniquement aux emballages : on mange les mets indiens surgelés avec la conscience qu’il a fallu la conquête d’un continent pour y goûter.

Une pièce à voir en cette saison pour le ton amusant de la révolte qui, de temps à autre, laisse place aux sentiments, aux interrogations. Au-delà de l’euphorie de la consommation de tout genre, que les quatre jeunes éprouvent à divers moments, ils montrent timidement leur visage d’enfants dont la croissance a été interrompue et craignent plus que tout de devenir des monstres.

Jusqu’au 4 août, au Théâtre national

Traduction: Alexandre Lefebvre
Mise en scène: Christian Lapointe

Avec: Marie-Ève Des Roches, Alexandre L’Heureux, Patrick Martin, Marcel Pomerlo, Benoît Saint-Hilaire

Interdit au moins de 16 ans

 

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Photo: Andrée Anne Blouin

Juin 2006

Alexandru Uiuiu

la belle affaire

ou

en attendant godette

Traduction en Français: Marina-Oltea Paunescu

(pièce de théâtre national)



Acte I

Le Pêcheur - Soyez le bienvenu parmi nous! Nous sommes originaires des pays du nord et nous avons fondé ce peuple. Dans nos rêves on pêche la truite à la main. Nos colonies ne sont ni villes ni villages, quant à notre langue elle n'a pas la moindre goutte de salive. On vit, mais ce n'est pas grand-chose... On a une fabrique de pop-corn. On vend... Vous vous appelez Andrei, n'est-ce pas?

Andrei - Oui. Je boirais bien quelque chose!

Le Pêcheur - Apporte-lui une bière. C'est rafraîchissant, mais ça vous réchauffe. La bière, son charme, c'est que plus on en boit, plus on a soif. Après tant de bière on a envie d'eau...! Ça fait vraiment plaisir.

Andrei - Moi je voudrais boire un verre d'eau tout court, si possible.

Le Pêcheur - Tout à fait possible. Pourvu qu'il trouve un verre. Eh, Simion, t'as un verre ou pas?

Le troisième hausse les épaules et disparaît de l'éclairage du projecteur.

Le Pêcheur - Si tu savais quelles idées originales nous avons... ! Tiens, depuis peu il m'est venu à l'idée de monter tous dans les arbres et de nous faire photographier comme ça. Tu te rends compte?! Une forêt avec des hommes en guise de fruits... Le petit, là, il disait qu'il serait même mieux si on y restait pour de bon, à vivre comme ça, perchés sur les arbres. Il a l'air d'un avorton, même qu'on le croirait idiot, mais il a des idées colossales, attends voir...

Simion - Votre verre d'eau, monsieur!

Le Pêcheur - T'as une idée en ce moment, Simi?

Simion - Pour sûr!

Le Pêcheur - Alors, accouche! (Il cligne de l'œil, d'un air entendu, puis, à voix basse:) Celle-là, elle est toute fraîche, tout juste sortie de son cerveau... First hand. Danger!

Simion - On pourrait utiliser pour boire, au lieu des verres d'eau, des verres en papier, qu'on pourrait lancer à l'eau en guise de barques (il a l'air content)

Le Pêcheur - Qu'est-ce que je vous disais?! (il lui carresse la tête) Il est plein d'idées. Elle est bonne, cette eau? C'est de l'eau de rivière. De l'eau de pluie, quoi! (il lève les bras vers le ciel) Nous buvons la pluie!

Andrei - Et que voulez-vous construire ici? Pourquoi avez-vous besoin d'un architecte?

Le Pêcheur - Oh, pas grand-chose. Une sorte de hutte là, où l'on puisse s'abriter par mauvais temps! une niche, quoi, un abri plus spacieux, une sorte de cahute, de cabane, enfin, mais bon... un peu plus élevée, à plusieurs niveaux, avec des tourelles; une maison. Quelque chose comme un petit château, un palais quoi, comme le Pentagone, par exemple, vous voyez? Une sorte de ville dans un immeuble. Pour loger tout le peuple sous le même toit.

Simion - J'ai entendu dire qu'on a découvert la structure chimique de l'orange. C'est vrai?

Le Pêcheur - Allez, fiche-nous la paix... Ne vois-tu pas que je suis en train de discuter avec monsieur l'architecte, Simion? Oh là là là!

Simion (en s'éloignant) - Je me demande si l'orange possède une architecture interne!

Le Pêcheur - Ne lui prêtez pas trop d'attention. C'est un homme qui a des idées originales, mais des fois il arrive comme un cheveu sur la soupe. Alors, vous pouvez nous construire cette hutte?

Andrei - Vous aimeriez qu'elle soit comment, en fait?

Le Pêcheur (vite) - Ah moi ça m'est indifférent!

Andrei - Vous voulez des souterrains, des tourelles, vous voulez qu'elle soit en acier et verre, ou alors en pierre de taille, en marbre...

Le pêcheur (vite) - Comme vous voudrez, comme vous voudrez... Pourvu qu'on ait un gîte pour la nuit, quelque chose de simple comme qui dirait... jusqu'au ciel. Une sorte de Tour de Babel, un Dortoir Babel avec une Salle à manger Babel, une Salle de Bain Babel, un Hall Babel... Quelque chose de simple quoi, une tour où faire enfermer nos femmes, où jouent nos enfants...

L'architecte s'assied dans un fauteuil. Il se rend compte qu'il s'est assis sur quelque chose de mou et en retire un chat tout aplati. Il le jette de côté.

Le Pêcheur - Hélas, j'ai oublié le chat! En fait, c'est pour lui que j'avais pensé à cette construction (il le ramasse, l'examine d'un côté, puis de l'autre, après quoi le jette plus loin) Maintenant qu'il n'est plus... (il fait le signe de la croix dans l'air, tête baissée) on peut parler d'autre chose. Franchement, cette histoire de construction commençait à me casser les pieds (plus bas). Et vous avez constaté vous-même qu'elle était insoluble. Vous aimez pêcher?

Andrei - Oui, ça me détend beaucoup. Enormément. Définitivement.

Le Pêcheur - Moi j'aime attraper le chevesne. Pour un prédateur, c'en est un! Il mord aux grenouilles, aux petits poissons, à l'asticot. Le chevesne aime les grenouilles (il regarde vers le chat) Et toi mon petit, qu'est-ce que tu aimes? (il rit) Eh oui, la mort, la mort... Si la mort venait me chercher, je lui ferais des enfants. Mouais... Le chevesne mord de manière spectaculaire: on dirait un requin, un barracuda, un vrai Godzilla...

Andrei - Moi j'aime pêcher dans les eaux profondes. J'aime pas rester les yeux rivés sur le bouchon toute la journée. Je fais reposer ma ligne sur une fourchette, j'attache des clochettes au bout de la canne et j'attends, tranquille. Je peux lire, ou regarder l'eau, tout simplement. Le ciel refleté dans l'eau a un...

Le Pêcheur - Je sais, je sais, moi aussi j'ai pêché en eau profonde mais je n'ai pas attrapé grand-chose. Quand je pêche dans la rivière je parcours de grandes distances, je passe sur des rochers qui émergent à fleur d'eau, je glisse, je passe à travers l'eau, c'est très sportif. J'ai attrapé des quantités énormes de poissons. Plutôt pour lui (il montre de la tête vers le chat mort) Maintenant, qu'il n'est plus, je serai peut-être plus tranquille, je pourrais aller pêcher le carassin et la carpe à la polenta... A la polenta c'est moins fatiguant. Mouais (l'air rêveur), à la polenta... La perche mord au ver blanc. Elle a une chair blanche, goûteuse, qui ressemble à la chair de truite.

Andrei - Moi je n'aime pas trop le poisson. J'aime davantage les champignons. Souvent j'abandonne ma ligne et je m'en vais à travers la forêt.

Le Pêcheur (très intéressé) - Et vous connaissez tous les champignons? Vous connaissez les espèces vénéneuses?

Andrei - Pas du tout. Mais j'ai un chien et après avoir préparé les champignons, je lui en fais goûter. S'il vomit, ou s'il a des colliques, je n'en mange pas. Sinon, j'y vais de bon cœur.

Le Pêcheur - Comme c'est intéressant! Le chien est une sorte de champignmètre. Il s'appelle comment?

Andrei - Chevenne!

Le Pêcheur - Hum... ! Comme les choses se lient bien! Ma pêche, avec vos champignons. Hum! C'est pas tout simplement le hasard! Je crois qu'on pourrait bien pêcher un jour ensemble.

Andrei - Quand vous voudrez, quand vous voudrez. Je vous l'ai déjà dit: c'est un moyen de détente garanti! Moi ça me détend énormément, c'est fantastique, extraordinaire, colossal, définitif. C'est super!

Le Pêcheur - On va leur porter un sacré coup! Un à un... Des chevesnes à la manche... Cool (de plus en plus excité) Pour les barbeaux, des pierres aux nageoires. Ce serait pas mal d'attraper un poisson qui s'accroche aux deux pattes à la bonde de l'étang pour qu'on le sorte avec la bonde et tout... et puis que l'eau de l'étang s'écoule par le trou, comme celle d'une baignoire. Ça va le faire grave! C'est clair, on va leur porter un sacré coup! On va les attraper à l'asticot, qui est, le pauvre, universel. Un plomb de dix au bout du fil, trois petits hameçons et quelques asticots bien vivaces... que dis-je, vivaces, non! énergiques, et on les attrape. Un à un on les attrape, un à un...

Andrei (regardant avec intérêt l'agitation de l'autre) - Et on les mettra où?

Le Pêcheur - Comment ça, où? M'enfin, pourquoi croyez-vous que je vous ai fait appeler? On va creuser un puits. A présent, que le chat est mort, on peut faire creuser un puits!

Andrei - Et vous allez boire l'eau des poissons?

Le Pêcheur - Pourquoi pas?

Andrei - Ben parce que les poissons, ça fait un tas de choses dans l'eau. Ils font... vous comprenez... (l'air embarrassé, il essaie par des gestes) un tas de choses quoi!

Le Pêcheur - Bon alors on les tue?

Andrei - Ouais! Ça vaut mieux.

Le Pêcheur - Ainsi donc... on les tue puis après on les fout dans la fontaine, au moins là ils seront tranquilles. Pas mal. Mouais... (il crie) Dis donc, Simion! Eh, Simion!!

L'architecte en reste coi. Entre Simion.

Le Pêcheur - Apporte-moi les plans!

Simion disparaît. Il revient en portant de grands rouleaux en papiers qu'il déploie devant les deux autres.

Le Pêcheur - Donc, là, il y aura les ailes... On a décidé de lui attacher trois ailes pour qu'elle puisse voler aussi sur le dos... et là, la cabine avec le pare-brise en cas de pluie...

Andrei - M'enfin je comprends rien à ce puits.

Le Pêcheur regarde mieux, se frotte la nuque.

Le Pêcheur - Vous avez raison. Ça doit être sûrement autre chose... Du moins c'est ce que je crois. Dis-donc, Simion, je t'ai dit d'apporter les plans secrets. Ceux du puits!

Simion - Ah bon, d'accord. J'y vais... (Il s'en va, l'air d'avoir enfin compris)

Le Pêcheur - Ça c'est la maquette de la femme idéale. Tous les hommes essaient d'en réaliser une, tôt ou tard. Les Turcs, les Japonais, les Américains, les Albanais... tous les peuples. Nous, c'est pareil... La femme s'appelait elle aussi Simion, comme mon pote. Vu qu'il est tellement... sensible et un peu stupide. C'est un jeune homme timide, mais maniéré (il rit) C'était une blague. C'est la maquette d'un avion - je vous jure - mais elle est secrète, c'est pourquoi je vous ai raconté cette histoire de femme idéale. Vous comprenez, quand il s'agit d'un secret, c'est

Andrei - C'est fou!

Le Pêcheur - C'est le mot! C'est bien le mot! C'est tout à fait ça!

Entre Simion qui deploie d'autres rouleaux. Pendant ce temps, tout en le suivant des yeux, Le Pêcheur parle.

Le Pêcheur - Pendant un certain temps j'ai cru que c'était comme chez les animaux. Une fois j'ai vu un singe qui cueillait des oranges. Il en avait une dans sa bouche, deux dans sa main droite, et avec sa main gauche il s'accrochait à une branche. Il avait l'air désespéré. J'ai pensé alors que si le singe avait des poches, il serait un vrai homme. L'homme est un singe muni de poches! C'est ce qui m'a fait penser que c'était comme chez les animaux. C'est ce qui explique mon attachement pour le chat. J’ai sympathisé avec lui, ensuite on a complètement empathisé, peu à peu on est devenu amis et... et voilà, on s'est aimé, quoi! Je croyais que c'était tout à fait comme chez les animaux! Mais à présent je vous donne raison! C'est exactement comme vous l'avez dit! C'est fou, c'est comme chez les fous (Simion a fini de déplier les rouleaux) Mouais... Regardez-moi ça! Tenez (il pointe sur la maquette en se servant du couteau que Simion portait à la ceinture) Moitié dans l'air moitié en terre. L'intéressant, avec ce puits, c'est qu'il est pratiquement une fontaine horizontale, la première au monde dans ce genre. (Simion regarde plus attentivement les rouleaux dépliés par terre et les retourne. Le Pêcheur tousse pour se donner une contenance et continue) Mouais... en fait il s'agit du modèle classique, vertical, avec une légère tendance horizontale qui est le propre de toutes les fontaines, n'est-ce pas?! (il rit, décontenancé) Là il y aura un homme qui fera tourner une roue, et en guise de seau, une femme assoiffée sera descendue dans le puits (il montre du couteau le fonctionnement de l'engrenage) Elle descendra, prendra l'eau, l'homme la fera remonter, elle se déchaînera, les deux s'embrasseront puis après ils se... (Le Pêcheur plante le couteau dans les papiers étalés devant lui) Vous comprenez?

Andrei - Moi je n'ai jamais travaillé avec ce genre de matériaux. L'architecture ne permet pas...

Le Pêcheur - Et maître Manole, il s'y est pris comment? L'architecture a été plus indulgente avec lui?

Andrei - Maître Manole n'est qu'une légende...

Le Pêcheur - C'est-à-dire?!

Andrei - C'est-à-dire qu'il il n'y a nulle part des matériaux de construction qui s'appellent Ana et qui soient des femmes.

Le Pêcheur - Donc on ne peut pas en trouver (triste) Encore une construction impossible. Hé, tiens tiens! (tout content) Hého! (une jeune fille passe dans la rue) Hého, viens voir un peu par ici! (la jeune fille s'approche) Qu'est-ce que tu cherches par là? Comment t'appelles-tu?

Godette - Godette!

Le Pêcheur - Godette comment?

Godette - Godette, tout simplement...

Le Pêcheur - Quel joli nom! Vraiment, quel joli nom! Reste un peu avec nous, on va te montrer quelque chose. Quelque chose de spécial! Super! Extra!

Godette - Je regrette, mais je n'ai pas le temps. Il me faut aller chez grand-père lui porter ses médicaments et quelques plats diététiques.

Le Pêcheur - Quels plats?

Andrei - Vous êtes un peu indiscret, non?! Vous n'allez pas me dire que l'architecture s'intéresse maintenant au régime des vieillards qui ont l'estomac dérangé!

Le Pêcheur - Vous avez raison, vous avez raison. C'est cette foutue curiosité. Je suis tellement curieux que je voudrais même voir ce que Godette cache sous son tee-shirt. Les pommes de la connaissance? (il rit) Dans de telles pommes on mord à belles dents sans se soucier d'être chassé du paradis!

Godette regarde d'un air interrogateur Andrei, cependant que Le Pêcheur jette un regard furtif vers Simion et lui signifie par des gestes "on lui coupe la gorge". Simion disparaît. Il reviendra un peu plus tard, dans l'ombre, avec une hache de bourreau. Le Pêcheur se remet à étudier les plans. Andrei prend Godette par le coude, et la tire de côté.

Andrei - Prends garde, ne reste pas trop longtemps à bavarder avec eux. Ils sont dangereux.

Godette - (en riant) Dangereux, eux?! Et pourquoi, s'il te plaît?! Ils sont plutôt sympas. Regarde comme il étudie: ça doit être un type intelligent... Mais pourquoi te fais-tu des soucis pour moi?

Andrei - Je ne sais pas. Ça me semble tout à fait normal... Non non, en fait je dois te l'avouer franchement! Je rêve de toi depuis longtemps. Je savais qu'on allait se rencontrer un jour...

Godette - Comme ça, tout bêtement, dans ce paysage-là, à cette occasion-là... abordée par un monsieur, un couteau à la main, qui vient justement... Andrei, c'est comme ça que tu m'as imaginée... ?! Comme c'est romantique...

Andrei - D'où connais-tu mon nom?

Godette - Mais qu'est-ce que tu t'imagines, que dans les rêves où j'apparais, je n'existe pas? C'est de là que je te connais! De ces rêves-là. J'aime tes rêves. J'y flâne comme dans autant de palais chatoyants...

Andrei - Dans mes rêves tu étais donc bien réelle?

Godette - Non. Je le suis ici et maintenant. Là-bas j'avais - si tu veux bien l'accepter - un certain degré de réalité: je comptais sur toi. Mais plus maintenant! Tu comprends?

Andrei - Ces choses n'ont aucune importance. Je suis très content que tu sois là, que tu existes. Tu m'as l'air un peu triste, ou je me trompe?

Godette - Je ne sais pas... Peut-être. Il m'arrive souvent de voir l'avenir et alors je deviens triste.

Andrei - Tu penses qu'on ne pourra pas rester ensemble...

Godette - Pas du tout. Je sais que nous serons ensemble. Mais j'ignore si ça va durer.

Andrei - Mais qui peut nous en empêcher? (geste par dessus l'épaule) Eux?

Godette - Je ne sais pas, je ne sais pas... Moi non plus je ne comprends pas tout. Il y a trop d'événements, trop de mouvement, je ne distingue pas bien les choses: l'image est trouble, confuse. Allez, ne pensons plus à l'avenir! Ça ne sert à rien!

Andrei - Je suis tout à fait d'accord avec toi. Restons ensemble. Racontons-nous des histoires, lions connaissance, regardons les autres, rions avec eux, ou bien d'eux... La plupart sont ridicules, absurdes... Ne nous séparons pas si tôt.

Godette - Quant à cela, je ne peux rien décider. Mon grand-père est quelqu'un de très important, il a beaucoup d'influence. Si je ne respectais pas sa volonté, il me détruirait, il nous détruirait. Crois-tu que je puisse rester ici contre sa volonté? Crois-tu que je puisse le tromper?

Andrei - Sauvons-nous, fuyons loin d'ici!

Godette - Que signifie loin? Soyons sérieux! Je t'ai déjà dit qu'il est très puissant. Je ne sais pas... Un beau jour il mourra. Il me léguera toute sa bonté, sa générosité...

Andrei - Puisqu'il est tellement bon et généreux, pourquoi ne nous laisse-t-il pas vivre ensemble? Tu le veux, toi?

Godette (le regardant) - Oui, je crois qu'on sera bien tous les deux, ensemble. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Laissons les choses comme elles sont. On se reverra. Dors beaucoup. Je viendrai te voir dans tes rêves: c'est bizarre, c'est paradoxal, mais le monde du rêve me semble avoir beaucoup plus de réalité pour nous deux, en ce moment...

Andrei - Mais...

Godette - Chuuut... Je dois partir! Il le faut! Patience! (elle l'embrasse sur la joue, se tourne vers Le Pêcheur)

Godette - Et vous, qu'est-ce que vous faites ici?

Le Pêcheur - Je dresse les plans d'une piscine où tu pourras te baigner. Tu aimes te baigner? Tu aimes la nature? Le soleil? La mer? La plage? La fente? Les vagues? Richard Gere? (Godette n'a pas le temps de répondre)

Le Pêcheur - Oui oui, je te crois bien que tu aimes tout ce qui est chaud, humide, sombre, moelleux, soyeux, doux, bleu, tendu, caressant, lisse, qui a des dents...

Andrei (inquiet) - Excusez-moi, mais vous parlez tout seul. Vous parlez à la place de mademoiselle. Vous avez remarqué?

Godette examine les papiers. Pendant ce temps Le Pêcheur se penche vers Andrei.

Le Pêcheur (tout bas) - Celle-là, on l'assomme! Super! Extra! On va la hacher, comme de la chair à pâté! Menu menu! (il imite les gestes de quelqu'un en train de hacher de la viande) Même qu'on lui attachera des manches. Ça peut se faire, vous allez voir! Y a pas de souci, elle va gober l'hameçon. Ça y est, on a la fontaine! Regardez bien. Psssst...

Godette (d'un air candide) - Elle est toute petite, votre piscine.

Le Pêcheur - Ce n'est qu'une maquette, mademoiselle! Une simple maquette... Je viens juste d'envoyer Simion chercher le mètre pour prendre vos mesures et...

Godette - Elle est plutôt verticale, profonde. Moi je préfère plutôt les vastes étendues d'eau ensoleillées. Votre maquette est celle d'un puits profond et froid et vous voudriez que je m'y baigne. Je suis désolée, mais c'est stupide. On dirait que vous voulez me faire mariner!

Le Pêcheur - Mais non! n'y allez pas si vite! Attendez un peu. (il jette un regard furtif à gauche, la où Simion attend dans l'ombre avec sa hache) Je me suis ravisé. Je vais tout refaire.

Godette - Je m'en vais maintenant, mais je reviendrai. Je suis pressée. Attendez-moi, je viendrai vous voir. J'espère que vous aurez quelque chose d'intéressant à me montrer pour que je reste avec vous. (elle s'en va)

Le Pêcheur fait signe à Simion. Celui-ci lève la hache et frappe tout juste derrière Godette, qui fait un pas. Il lève de nouveau la hache et frappe encore une fois. Toujours derrière Godette. Même mouvement une troisième fois. Exit Godette. Simion revient impuissant, déçu, fatigué.

Le Pêcheur - Je t'ai fait confiance, gros bêta. (l'air mécontent) Je t'ai élevé pour ça, je t'ai donné une éducation. Je t'ai lavé, peigné... (avec un geste de lassitude) Va la ranger, elle n'est pas à nous, on l'a en inventaire.

(exit Simion) Il me faut construire ce puits, je ne peux pas rater ça. J'ai pensé murer un animal, au lieu d'une belle femme. Ça n'a peut-être pas d'importance, que ce soit une belle femme ou un animal?! (il réfléchit, puis, l'air illuminé) Une belette! Oui! Si c'est pareil, une belette fera mon affaire.

Andrei - Faites comme vous voulez, mais moi je ne vous aiderai pas. Je n'ai pas appris l'architecture pour murer des animaux. Il y a des différences entre Mihai et Mihaiescu, Pintea si Pintescu, entre Avram et Avramescu, Manole et... Enfin. Moi j'attends Godette. Vous savez où me trouver. Au revoir!

Le Pêcheur - Au revoir. (il lance le salut par dessus l'épaule, tandis qu'il reste concentré sur les maquettes, le couteau dans la main, marmonnant, pendant que la lumière baisse lentement) - La belette descend, boit l'eau, la roue tourne lentement, enroule la chaîne, tire la belette, l'homme l'embrasse, boit l'eau et... et... (il jette le couteau, ennuyé, et quitte le plateau)

Acte II

L'intérieur d'une pièce à deux portes - gauche / droite - et deux fenêtres - devant, derrière. Au fond, faiblement illuminé, un paysage fait de monts et de vallées (l'espace mioritique). Spot sur une poubelle au-dessous du lavabo où un personnage (Le Chien) est en train de fouiller.

Le Chien - Si j'avais joué moi dans le rôle de Mioritza, ce peuple serait depuis longtemps à Hollywood. Que faire, c'est la vie... puisqu'on a distribué les rôles comme ça... (il continue à fouiller et à jeter les emballages par terre) La vie de chien a du moins un avantage: pour être heureux comme un homme, on doit se contenter de ce que mange une souris, autrement dit, si on veut être roi, il faut préférer la nourriture des esclaves. Comme qui dirait... ! est vraiment libre celui qui mange avec mesure et aime son pays. Ce n'est que pour bourrer sa panse qu'on quitte son pays... Chez nous il y a des vertes forêts de sapin, et... et (il lit) Parmalat, Vatra Dornei, La Vache qui Rit, pâté, pâté, pâté... Qu'est-ce que je t'ai fait, Prométhée..., Zarea, Bohotin... et... et... (arrivé au fond de la poubelle) ... un livre. (il se lève, le nettoie, le regarde, le feuillette) J'ai... un livre. Chouette... on creuse ce qu'on creuse et on tombe sur... un livre... (il s'éloigne en lisant lentement) La préparation de la nourriture ne doit pas prendre plus de temps que sa consommation... Hum... Ne mangez pas des aliments qui salissent les doigts... Hum... (le cri d'un loup se fait entendre en voix off) Ne mangez pas de fèves... (nouveau cri, plus faible)

Le Chien disparaît quelque part dans l'obscurité qui entoure la toile de fond. Il s'y blottit, livre à la main. De temps en temps, lors de ses interventions, il sera éclairé de manière brève et intense.

La pièce est maintenant entièrement éclairée. Elle est meublée très sommairement. Au milieu, un lit en fer. Une cuisinière avec une marmite. Quelques photos accrochées aux murs. Une chaise. Une table basse. Au-delà de l'espace de la pièce, trois chaises de plateau où sont assis le Producteur, le Metteur en Scène, le Scénariste.

Le Producteur - Monsieur le Metteur en Scène, je n'ai pas voulu... croyez-moi, mon argent... l'argent, en général... je n'aurais pas cru que la simple...

Le Metteur en Scène - J'ai monté des spectacles dans le monde entier. Oui! (il compte) Sur les six continents - la Terre a six continents, n'est-ce pas? Et elle est ronde, paraît-il? Comme une poire... enfin... donc, qu'est-ce que je disais? Ah oui! Mais je n'ai jamais vu de telles choses. Vous dites "quelle idée! allons donc!" et monsieur le concierge, et monsieur le directeur, et monsieur le Président et Sa Majesté le Seigneur des Principautés Roumains et le Seigneur Jésus Christ et Notre Seigneur le Père Tout-Puissant et... et... non mais c'est du jamais vu! C'est une pensée... un langage mon Dieu...

Le Scénariste - Allons, allons, vous êtes Roumain, vous aussi. A l'origine, du moins. C'est là que votre maman, votre mère, ta mère - si vous me permettez cette blague - vous a mis au monde, même si vous vivez à l'étranger.

Le Metteur en Scène - Je n'ai jamais affirmé le contraire, justement, tout le problème est là: je suis Roumain, moi aussi. Vous, vous écrivez des scénarios, c'est normal que vous soyez intéressé par les biographies. Vous savez tout sur moi, enfin tout ce que je vous ai laissé savoir, mais vous ne... bon, où en étais-je? Mouais... Bon, écoutez (il se tourne vers le Producteur) Puisqu'on doit avoir une relation, puisque la chose est nécessaire, je vous serais reconnaissant si vous me mettiez au sommet de l'échelle. Appelez-moi "Seigneur"! Voilà... D'une voix soumise et respectueuse.

Le Producteur n'en croit pas ses oreilles, il n'aurait jamais imaginé que la discussion eût pu en arriver là.

Le Scénariste - Moi vous pouvez m'appeler Votre Altesse, ou Mon Prince... Non non, plutôt Votre Altesse... le truc avec Seigneur est un peu... anonyme. Ouiiiii, ha ha ha... Votre Altesse! Ouais!

Le Producteur - Et moi vous allez m'appeler comment, dans ce cas, s'il vous plaît?

Le Metteur en Scène (d'un air grave) - Ce n'est pas du tout compliqué. On vous appellera par votre nom. Pierre.

Le Scénariste (joyeux) - Pierre, Pierrot. « Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi ta plume, pour écrire un mot… »

Le Metteur en Scène- Et puis il y a encore une chose que j'ai remarqué chez vous, les Roumains: vous n'êtes pas du tout ponctuels. C'est comme ça d'ailleurs qu'on a dû gagner toutes nos guerres: on annonçait une heure et on arrivait avec un retard considérable, lorsque les Turcs étaient déjà tout ennuyés, ruinés par l'attente. Tenez, où est Andrei, le précurseur, par exemple? Où est-il? Il est dix heures passées. Où est Andrei, le talentueux? Il a de la chance, d'ailleurs, d’avoir du talent, de savoir comment entrer dans un rôle, sinon je l'aurais viré depuis longtemps. C'est ça, votre chance: vous êtes un peuple doué.

Le Producteur (n'ayant pas bien compris, et à part soi) - C'est ça, Seigneur, c'est notre malchance.

Le Scénariste - Andrei ne connaît même pas le scénario, on aurait mieux fait de monter le spectacle avec des sourds-muets. Excusez-moi (se tournant vers le Metteur en Scène), pourquoi nous parlez-vous, du haut de votre position, comme un cocher qui une fois t'interpelle avec TU, une autre fois avec Vous, puis après t'appelle de tous les noms, t'insultant même? C'est-à-dire, pourquoi parlez-vous des Roumains en disant une fois "vous", puis après "nous", en les appelant une fois "les vôtres", une fois "les nôtres"... Vous avez une personnalité dédoublée... (d'un air savant) ou détriplée... ou alors quoi?

Le Metteur en Scène - Zéro pour la question! Vous n'avez rien compris. Il s'agit d'une énigme. Quelque chose de mystérieux. Une énigme!

Le Producteur - Moi je note toutes les énigmes. Ce n'est pas pour vous vexer, mais l'écrit reste.

Le Scénariste - Tu peux les noter, Pierrot, note tout ce que tu veux. Si tu crois qu'il s'agit d'une énigme, alors note-la. Aie confiance dans le mot écrit!

Le Producteur - Mais, c'est ce qu'a dit Mons... Seigneur... Le Metteur en Scène!

Le Scénariste (avec un rire aigu) - Monseigneur Le Metteur en Scène, écoutez-moi ça! (il rit) Bientôt tu vas l'appeler Madame Le Metteur en Scène! Dites-donc, espèces de transsexuels!

Le Metteur en Scène - Un peu de respect, quand même (il tousse, comme pour mieux souligner ses paroles) C'est ce qui vous manque (de 0plus en plus fort) le respect! La ponctualité, le respect, le bon sens, l'esprit de justice, l'équilibre, la tolérance, le bien-être, le jeu, la vérité, la liberté, l'égalité, la fraternité... Tout ça vous manque. Et bien sûr, le respect. (en criant) Le respect!

Le Producteur - Tout s'apprend dans la vie...

Le Scénariste - Vous avez raison: ma bien aimée suit un cours de strip-tease. C'est pitié que de la voir se déshabiller. J'ai appris l’art de mourir à mon frère. La première fois qu'il est mort, il l'a fait en amateur: il s'est couché sur le côté... il a sorti un petit râle... Minable. A présent il le fait chaque fois avec imagination et dévouement. Comme un professionnel. J'ai même enseigné la parole aux pierres, mais elles parlaient tellement bas, que je n'ai rien entendu. Qu'est-ce qu'elles pouvaient bien se dire? Enfin... On l'apprendra!

Le Metteur en Scène - Apprends à écouter! Tout s'apprend, n'est-ce pas, Pierre? (Pierre approuve en silence, triste d'avoir été compris de travers).

Le Scénariste - J'aimerais apprendre aux gens à s'aimer. Les femmes ont tellement besoin de ça... Une armoire à outils... Quelques dotations...

Le Metteur en Scène - Là vous délirez. Vous n'avez pas mieux à faire, vous avez trop d'énergie? Des fois vous me faites l'impression d'avoir été élevé chez les singes: vous ne comprenez pas grand-chose à la nature humaine.

Le Scénariste - Ou bien nature, ou bien humain! Vous pensez que l'humanité est un prolongement de l'état animal, que bientôt les dauphins vont dresser des temples sous-marins tout simplement parce qu'ils ont nagé autour d'un navire avec des gens qui priaient? Il n'y a aucune relation entre les plantes, les hommes et les animaux. D'abord parce que les plantes et les animaux n'ont pas été chassés du Paradis! Ce n'est pas la nature qui a connu le péché, c'est l'homme! Le péché, la mort, la culpabilité, c'est son lot. Chez les animaux...

Le Metteur en Scène - Chuuuut! J'ai l'impression d'avoir entendu claquer une porte!

Le Producteur - C'est Andrei!

Le Metteur en Scène - (se ressaisit brusquement. Puis, d'un ton impérieux) Qu'il entre!

Le Producteur (au Scénariste) - Votre Altesse, puis-je avoir un exemplaire du scénario pour comprendre à mon tour ce qui se passe?

Le Scénariste - Laissez tomber. Regardez et retenez tout!

Le Metteur en Scène - Il a raison! Retenez tout, vous avez une bonne, une excellente mémoire. Si on vous donne un exemplaire du scénario, vous le perdrez, je vois ça d’ici, vous finirez par l'égarer quelque part. Vous savez bien que vous n'avez pas de mémoire. Elle est nulle, votre mémoire. C'est ça, votre problème: vous oubliez tout... Vous oubliez... Dites donc, on dirait qu'il a l'air fatigué, Andrei! Il est déjà fatigué. Il est très fatigué. Très... Mouais, de toute façon... on commence. (il fait un signe)

On entend une musique douce. Des voix d'enfants chantent "Somnoroase pasarele" sur les notes de l'hymne "Desteapta-te române". Entre Andrei et s'effondre sur le lit, les yeux ouverts. Avant de finir, l'hymne se transforme en un générique genre ProTv, Antena1, etc. pour les émissions du matin. On entend un bulletin d'informations. Un autre. Encore un autre.

Un homme entre par la porte de droite. Il a un journal sous le bras et une tasse de café à la main. Il pose la tasse sur la table, s'assied sur la chaise et ouvre le journal. Pendant qu'il déplie le journal, le vent se met à souffler. L'opération devient difficile. L'homme a du mal à maîtriser le journal (fond sonore: les infos). Le vent souffle de plus en plus fort. L'homme commence à lutter avec son propre journal, avec le quotidien (le bulletin info suggère la lutte avec les difficultés quotidiennes). Le journal colle au corps de l'homme, à son visage. Le vent souffle de plus en plus fort. L'homme tombe à genoux. Il essaie de décoller le journal et d'y échapper. Il ne réussit pas. Le journal lui colle au visage. Il le suffoque, le terrasse, finit par le tuer. L'homme reste couché sur le dos, mort. Le vent emporte le journal hors du plateau. Spot lumineux intense sur le café encore chaud.

Entrent deux ménagères, La Ménagère1 et La Ménagère2, qui portent deux lourds filets à provisions. Elles entrent par la porte de gauche, se dirigent vers la cuisinière, posent les filets par terre, empoignent deux couteaux et commencent à couper des légumes qu'elles jettent dans la marmite. Andrei est toujours couché sur le lit, les yeux ouverts.

La Ménagère1 (coupant un poivron) - Tout est plus cher aujourd'hui: les poivrons - cinq mille...

La Ménagère2 (ayant mal compris) - Tu as acheté cinq mille poivrons? Que vas-tu faire avec autant de poivrons? (elle rit jaune)

La Ménagère1 (avec un sourire de pitié) - Cinq mille lei, ma chère... Oh là là, tu as la tête ailleurs. Tu ne penses qu'à tes séries télévisées...

La Ménagère2 (coupant un concombre) - Ces concombres sont comme des... comme des... (elle imagine une utilisation sexuelle. Elle se tord de rire) Mmmmma, ufffff...

La Ménagère1 - T'es vraiment drôle, toi! Elle a été bonne, celle-là. Qu'est-ce qu'on peut rigoler ensemble! Même avec Banderas je ne m'amuserais pas autant.

La Ménagère2 - Oui mais... (elle pouffe de rire, lui montrant le concombre) Tu sais comment ça se passe, avec Banderas... Oh là lààà, l'école commence bientôt et on n'a toujours pas de quoi chausser les enfants. L'automne arrive... avec des zakouski... (elle rit) On n'a pas de quoi payer les chaaaarges, l'eau chaaauuuude... qu'est-ce qu'on va s'amuser, cet hiver!

La Ménagère1 - Toi au moins tu as tes enfants qui t'envoient de l'argent des îles, mais moi je te raconte pas, je n'ai qu'une fille à marier et elle est déjà enceinte!

La Ménagère2 - La vie n'est pas non plus facile aux Tenerifes. (elle rit) Elle n'est nulle part facile, ni en Amérique, ni en Allemagne, ni en Australie... (elle chante) Donnez-moi une cigarette Kent, je viens tout droit de l'Occident. (elle rit) Si tu veux réussir dans la vie, tu n'as qu'à vendre du chewing-gum dans la rue...

Entrent deux hommes habillés de noir. Ils attrapent le cadavre par les pieds et le traînent vers l'extérieur du plateau. Spot - éclair sur la toile de fond.

Le Chien - (d'une voix forte) Meurs là où tu es né. (un loup hurle)

Le Chien replonge dans le noir. Les deux ménagères coupent encore quelques légumes, en bavardant à voix basse. Entrent deux hommes portant des chopes de bière. Les chopes sont attachées à leurs mains avec de lourdes chaînes. Ils s'asseyent à une petite table à l'une des extrémités de la pièce (les chaînes rendent un bruit de ferraille). L'attention et la lumière se focalisent sur les deux hommes, tandis que, d’un côté les ménagères, ayant fini leur besogne, s'éloignent et de leur côté, les deux hommes (Vasile et George) parlent.

Vasile - Moi je pense que la seule solution serait que je la coude pour qu'elle ne perde plus ses plumes et que je passe ensuite l'aspirateur. Maintenant elle laisse ses plumes partout...

George - Pas mal comme solution... Mais à propos: pourquoi donc ceux qui nous gouvernent ne trouvent-ils aucune solution pour le pays, pour nous tous?

Vasile - Ils pourraient en trouver une et encore vite, quelque chose comme la bouillie bordelaise ou l'arséniate de cuivre. Mais ils ont peur des femmes. Des femmes et de leurs enfants. Ce sont eux qui ont fait la révolution!

George - Tu continues de plaisanter, dis, Vasile, tu plaisantes et tu ne ris pas. Comment veux-tu que les gens sachent que tu plaisantes?

Vasile (le doigt levé) - Ecoute-moi bien. Ce qui est, existe, excepté ce qui est!

George - C'est rapport au gouvernement? Ou c'est encore une plaisanterie? Ma parole, je n'arrive pas à le savoir. Tu ne ris toujours pas!

Vasile - Comment veux-tu que je rie, George mon vieux, comment rire lorsqu'on assiste à la confrontation du marasme avec le désastre. Du marasme moral avec le désastre économique, on ne sait même pas lequel des deux est le plus grand. C'est le collapsus! Au fait (ils trinquent) à la tienne! à ton avis, va-t-on jamais sortir de cette crise? Va-t-on en finir avec la transition?

George - A la tienne! (il boit) Mais qu'est-ce que c'est que la transition?

Vasile - C'est comme lorsque tu manges ta soupe. Tu trempes la cuiller dans la soupe, et tu te prépares à en avaler le contenu. C'est ça, la transition: la soupe n'est ni dans ton assiette, ni dans ta bouche. Tu vois? La transition, c'est la distance entre l'assiette et ta bouche.

George - Et comment va-t-on la dépasser?

Vasile - Par la droite, comme le prévoit le règlement.

George - Tu ne ris pas, Vasile. Tu as encore plaisanté, là? Ma foi, je n'arrive pas à le savoir...

Spot - éclair sur la toile de fond.

Le Chien - Un homme qui dort est le frère d'un homme mort! La démocratie prend fin lorsque les mauvaises gens sont élus au Parlement. Garde-toi de vivre au milieu du peuple, si tu aimes la liberté. (un loup hurle)

Vasile (il lance par dessus l'épaule) - George est une lesbienne!

George (il rit) - Ouais, elle est bonne, celle-là, c'est de la pure plaisanterie. Hahahaha! Elle est bien bonne, Vasile. J'y suis. C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?

Une échelle s'appuie sur le rebord d'une fenêtre, au fond de la scène. On voit monter un homme (costume-cravate). L'homme sort un clou de son porte-monnaie, un marteau d'une poche arrière, et enfonce le clou dans le châssis de la fenêtre. Il admire son œuvre, arrange le noeud de sa cravate et s'en va. George et Vasile, qui l'ont regardé faire attirés par les coups de marteau, reprennent leur discussion.

Vasile - A propos, George, qu'as-tu fait pendant la révolution?

George - Je ne m'en souviens plus, je crois avoir été malade, j'ai dû attraper la crève. J'ai bu du thé et j'ai regardé la télé. Moi quand j'ai la crève...

Vasile - Tu as complètement oublié, ma foi. N'étions-nous pas ensemble devant une chope de bière, au Coq d'Or?

George - Si fait, tu as tout à fait raison. Je me rappelle même qu'une jeune fille nous a crié par la fenêtre: "Les nôtres ont gagné?" et toi, tu lui as répliqué: "C'est qui, les nôtres?" Oui oui oui... Celle-là aussi c'était une plaisanterie?

Vasile - Ce fut difficile, mais beau. Ce qui compte, c'est que les gens ont repris espoir. Lorsque tu passes à travers un villages on te demande: qui est au pouvoir, maintenant? Les gens sont très curieux. Vraiment très curieux, actifs, optimistes.

Par la porte de droite entre une fille des rues avec une radiocassette. Musique orientale. Elle fait quelques pas, pose la radiocassette par terre, ajuste ses bas avec des gestes lascifs. George et Vasile sont de plus en plus enthousiastes. La femme laisse tomber son sac, qui glisse de son épaule. Elle s'empare à nouveau de la radiocassette et sort par la porte derrière, par où entre une femme de ménage habillée d'une blouse bleue. Elle commence à balayer la chambre. Vasile et George l'aperçoivent et retournent, ennuyés, à leurs chopes.

La Femme de ménage - C'est ça: des ordures, des boîtes d'emballage... Je viens de voir un film avec un navire qui heurtait un continent de boîtes d'emballage et ce continent vu d'en haut n'était nul autre que l'Amérique... Que faire... L'homme sort dans la rue et ramasse à l'infini des feuilles devant lui, et à la fin il s'écroule dessus... Le foie, c'est le foie qui cède le premier... (Elle trébuche sur le sac à main, le ramasse, le regarde, le trouve inintéressant. Elle l'accroche au clou fixé au châssis de la fenêtre. Elle avance en balayant la scène. Derrière elle, entrant par la porte de gauche, la fille à la radiocassette et l'homme en costume-cravate passent bras dessus bras dessous. Ils se font des mamours. La radiocassette laisse entendre la même musique. Ils sortent par la porte de droite et disparaissent.

Spot - éclair sur la toile de fond

Le Chien - Zalmoxis, apporte-moi un thé! Demande à Milon comment il s'y est pris pour porter un bœuf dans son dos. Il te répondra: en le portant chaque jour, depuis qu'il est né! N'ajoute pas de sucre! La terre a engendré le ciel! (un loup hurle)

Par l'échelle appuyée contre le rebord de la fenêtre montent le Président, le Chauffeur, Madame Nina, la Fillette.

Le Président (il remet ses vêtements dans l'ordre pendant que les autres font rentrer l'échelle à l'intérieur) - Très bien, rentrez-la, ne laissons pas de traces. (au chauffeur) Donne-moi les clés de l'hélicoptère, j'en serai plus tranquille. Je n'ai pas envie de tomber encore sur quelqu'un en train de jouer avec l'hélice. (le chauffeur lui fait signe comment donc, voyons, c'est exclu) Mouais... C'est ça: qu'il boive du Coca-Cola. Beaucoup! C'est tout!

Madame Nina - La vie n'a pas de sens en l'absence de l'amour. Là où est le pouvoir, il n'y a pas d'amour. Là où il y a de l'amour n'existe aucun pouvoir. (elle griffonne quelque chose, comme si elle continuait sa réflexion par écrit)

Le Président (liant ses lacets, le pied sur la hanche de Andrei) - Dites-moi les chiffres, monsieur le sénateur!

Le Sénateur - Les indices: 3, 14, 17, 8%, 5.3, 8 par rapport à 10, 7 par rapport à 5, 6.17...

Le Président - Et les indices électoraux! (il arrange le noeud de sa cravate) Allez, monsieur le sénateur, le temps presse. Les électoraux!

Le Sénateur - 18%, 10%, 5%, 27%, 15%, 6% et le reste n'a pas d'importance. C'est pas mal, c'est pas mal du tout, monsieur le Président. On ne se sacrifie pas pour rien.

Le Président - Ce n'est pas mal si les paysans ont commencé à comprendre.

Le Sénateur et Madame Nina rentrent l'échelle dans la pièce. Ils la manipulent péniblement et la font sortir par la fenêtre d'en face.

La Fillette - Moi je voudrais me marier, papa. Pour finir une bonne fois avec tout ça.

Le Président (il la caresse, en riant) - Patience, patience. (aux autres) C'est comme ça, les petites filles! (il la caresse) Prends garde quand tu descends: des fois il est plus difficile de descendre que de monter. Toute la philosophie est là. Les jours passent comme la vie... On n'y peut rien! Heureusement nous sommes entrés dans l'histoire!

Le Sénateur (une main sur l'échelle) - On sort?

Le Président (se reprenant) - Oui, oui. Allons-y! (solennellement) Les femmes et les enfants d'abord!

Madame Nina - Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens comme Blanche Neige et les sept nains... morts.

La fillette - Moi je me sens comme Alice dans un pays où il n'arrive aucune merveille.

Le Président (d'un air compréhensif) - Mouais. Allez, partons, n'y pensez plus maintenant, allez...

Ils quittent le plateau par l'échelle (dans la direction du public) et continuent leur discussion pendant qu'ils descendent péniblement.

Le Président - Moi j'y ai passé un moment fort agréable, ma foi. Seulement il y avait un courant d'air...

La fillette - Moi je ne veux plus y retourner, papa!

Le Président - Qu'est-ce que tu veux, c'est comme ça!

Madame Nina - Je me demande ce qu'il y avait dans la marmite!

Le Sénateur - Une soupe, une fricassée... quelque chose comme ça.

Le Président - Bon, passons. Encore heureux qu'on l'ait vu. Maintenant on peut être tranquilles pour un temps. On va faire une excursion, on cherchera un endroit où nous soyons seuls.

Ils emportent l'échelle et quittent le plateau.

Spot - éclair sur la toile de fond.

Le Chien - Zalmoxis! Qu'on réveille tous les dieux qui dorment dans l'ombre de la croix. La famille est le nid de la liberté! Envoie les dieux sur terre comme des amis de l'homme et l'homme ne sera plus seul. Tu as une femme? - Elle est le monde! Tu as un ami - il en est le dieu! (un loup hurle)

A table, Vasile et George se mettent à chanter: L'homme amasse comme une fourmi / Quand il meurt il ne lui reste mie / Quatre planches et quelques clous / C'est la fortune de tout un chacun / Ne soit triste homme riche qui meurs / D'abandonner tes trésors / Une nuit la mort t'emmène / Et tu dois tout quitter / Mort, ne m'emmène pas si vite / Attends que je paie mes dettes...

Par la porte de gauche entre un homme habillé d'un loden et d'un chapeau noirs, en train de parler au portable. Par la porte de droite entre une femme aux longs cheveux blonds, habillée pareil. Elle parle au portable avec l'homme. Ce sont l'inspecteur Manole et l'inspectrice Alice, ceux-là même qui ont retiré de la scène le cadavre de l'homme tué par le journal.

Manole (sourcils froncés, regardant autour de lui d'un air scrutateur. Il lève un peu le drap du lit où est couché Andrei, tout en parlant au téléphone avec Alice) - Et tu disais que ça coûtait combien?

Alice (entre par la porte de droite, portable à l'oreille) - Six cents dollars. Ce n'est pas beaucoup, en fin de compte. Service complet. Il s'agit d'Antalia, quand même. La mer, le soleil, la plage (elle entame une danse orientale, sur la chanson triste de George et Vasile)

Alice commence à danser de façon ironique sur la chanson des deux hommes, dont la voix s'éteint progressivement. Lorsqu'il remarquent la présence de Manole, ils s'arrêtent net, légèrement effrayés. Il se lèvent respectueusement et quittent le plateau.

Alice - Et voilà, m'sieur l'inspecteur en chef: l'argent a une tout autre valeur, là-bas. (à présent ils sont dos dans le dos. Ils se retournent, se regardent, cherchent à travers la pièce. Ils continuent de parler au téléphone. Alice soulève légèrement le couvercle de la marmite, d'où s'échappent des vapeurs)

Manole - Paris est une ville splendide, mademoiselle Alice. Aucune chance qu'on nous envoie en inspection là-bas... (il rit)

Alice - Je crois qu'on doit faire attention à cette marmite (elle en hume le contenu)

Manole (devenu tout à coup vigilant) - N'y fourrez pas votre petit nez. Ça brûle. On a des méthodes modernes. (il commue son portable pour parler en réseau) Qu'on envoie Matei, nous sommes en présence de l'objet!

Peu de temps après, un homme apparaît. Même habits, un masque à gaz au visage. Il parle péniblement dans le portable, à travers son masque. Matei s'approche de la marmite, une broche à la main. Alice soulève le couvercle à l'aide d'une serviette. Matei se met à fouiller dans la marmite avec la broche.

Manole (ramasse un papier près du lit et lit à voix haute) - Chère mort... (il regarde d'un air contrarié vers le lit où Andrei est couché en boule) Je t'écris en hâte parce qu'ici il y a beaucoup d'agitation, et je serai court, parce que je veux que mes informations soient correctes, opportunes et synthétiques. La situation est la suivante (il continue la lecture en silence) Oui oui oui, hi hi hiii, ouais ouais ouais, hi hi hi... (il met le papier dans sa poche et se tourne vers les deux autres) Il paraît que l'individu est l'informateur de la Mort sur Terre.

Matei (continuant à fouiller) - Il y a tout, ici!

Alice (jetant un regard dans la marmite) - T'as raison, tiens, un concombre et...

Manole (au portable) - Envoyez-moi d'urgence Ioan, avec l'agenda.

Entre Ioan par la porte de gauche, habillé comme les autres, portable à l'oreille. Il porte une ceinture qui soutient une petite tablette sur laquelle il va écrire. Il s'arrête derrière les trois autres.

Matei (au portable): Des concombres.

Manole (il passe le message) - Prends note, Ioan: des concombres.

Ioan - Con-com-bres... J'ai noté.

Matei - Des poivrons-tomates!

Manole - Des poivrons-tomates!

Ioan (il écrit) - Po-i-vrons to-ma-tes. C'est noté.

Matei (il sort un morceau au bout de la broche) - Des poivrons!

Alice - Verts!

Manole - Des poivrons verts!

Ioan - Po-i-vrons verts! C'est noté!

Matei - Des patates!

Manole - Des patates!

Ioan - Pa-ta-tes!

Matei - Des tomates, des aubergines, des oignons, de l'ail. C'est le jardin du Paradis. Regardez-moi ça!

Manole - Des tomates, des aubergines, des oignons, de l'ail. Quoi d'autre?

Matei - Des courgettes, des asperges, de la salade (de plus en plus vite) du persil, des fruits d'argousier, du laurier, des clous de girofle, du poivre, du piment rouge en poudre, de la maniguette...

Ioan - Ho, hoooo... (s'empressant d'écrire) Doucement. Je n'arrive pas à tout noter.

Manole (il reçoit un message) - D'accord, c'est ce qu'on va faire. Allez, on quitte les lieux, ça suffit!

Ils partent tous. Alice arrache une photo au mur. Matei embroche un poivron-tomate. Ils parlent entre eux et sortent par la porte de gauche. Ioan continue d'écrire.

Le soir tombe. Au fond on aperçoit la pleine lune. Andrei se lève, s'étire, s'assied au bord du lit, la tête dans les mains, comme pour reprendre ses esprits. Il fait quelques pas dans la chambre, d'un air préoccupé.

Andrei (doucement) - Godette, Godette, Godette, Godette (plus fort) Godette... Godette... (il crie) Godette! Montre-toi! Donne-moi un signe! Ne laisse pas le néant détruire notre amour. Donne-moi un signe! Fais entrer ma solitude dans le tourbillon des temps qui n'auront pas de fin. Montre-toi! Viens comme une douce musique, approche-toi comme une lumière aveuglante, comme une ronde de feuilles dans le vent du printemps. Maintenant je sais que le tout n'est en fait qu'une de ses parties. L'attente m'a raffermi, m'a rendu plus fort. Je suis prêt. Montre-toi! Donne-moi un signe! Laisse-moi voir ton corps qui respire la jeunesse! Laisse-moi toucher ta peau, sentir tes cheveux, goûter le lobe de ton oreille. Montre-toi! Toutes les portes te sont ouvertes!

Un loup hurle quelque part au fond de la scène. La lumière s'éteint dans la pièce. Dans le noir:

Le Chien - Fais tremper de temps en temps tes joues dans les larmes, pour ne pas trop t'accrocher à la vie. Zalmoxis, prépare les lits! (des loups hurlent, au loin)

Acte III

Décor: des éléments qui suggèrent le "Baiser" de Brâncusi, Ying et Yang, etc. Sur une pancarte, au fond du plateau, on peut lire "VIVE DIEU". Musique en sourdine: la marche nuptiale. Le fond musical va augmenter en intensité jusqu'à son apogée (éventuellement des variations, et dans le final le THEME).

LUI - Ma chérie, je ne suis pas schizophrène, je ne suis pas schizophrène, je ne suis pas schizophrène, ha, ha, ha, ho, ho, hi hi, hi. (il ne se tient plus de joie, il fait des grimaces) Je ne suis pas schizophrène, je ne suis pas paranoïaque!

ELLE (d'un ton sec) - On dirait pas...

LUI - Je suis heureux, je suis heureux... Je ne suis pas schizophrène, ni paranoïaque...

ELLE (tâchant de ranger la chambre) - Tu es comment, alors?

LUI (la prend par les épaules) - Tu te rends compte, ma chérie? Aujourd'hui je suis allé à l'hôpital, j'ai parlé avec les médecins... Mon Dieu, après tout ce temps... (il rit) C'était une erreur... Tu comprends?! Une méprise. On s'est trompé de dossier! (il rit) Une erreur de dossier, de fichiers, d'organisation... Je les ai tous embrassés, je leur ai pardonné, je les ai serrés dans mes bras. (il crie) Je peux avoir des enfants! Je peux, tu comprends?! Je peux!

ELLE (les yeux pleins d'espoir, comme si elle n'en croyait pas ses oreilles) - Ils se sont trompés de dossier?!

LUI (la prend dans ses bras, danse avec elle, lui fait faire une pirouette) - Oui, oui, oui, oui... ils se sont trompés de dossier. Tu te rends compte: je peux avoir des enfants, on peut se marier, ma chérie, on pourra avoir notre maison, nos enfants, notre vie. (il se met à genoux) Veux-tu être ma femme?

ELLE - Oui! Bien sûr que oui! Je te l'ai déjà dit... Si on peut avoir des enfants...

On entend très fort la marche nuptiale. Fragment. Ils restent joue contre joue. Collés l'un à l'autre. La musique s'arrête. Ils ne bougent pas.

ELLE (d'une petite voix craintive) - Et sur ton dossier il y avait quoi?

LUI - Oh, rien du tout, une bagatelle, quelque chose du genre... oui, ça doit être ça... alcoolisme chronique. Un rien du tout.

Un sourire vient illuminer son visage à elle. Lui il a une expression heureuse. Ils demeurent immobiles sur le plateau.

Lui apparaît par la porte de gauche. Il pose sa serviette et utilise les deux jeunes gens en guise de portemanteau. Il accroche son manteau à l'un de leurs doigts, pose son chapeau sur la tête de l'autre. Il frotte ses mains et arpente inquiet la chambre. Elle fait son apparition un sac à la main, s'installe commodément, retire quelque chose de son sac...

ELLE - Je suis allée voir maman. Elle ne se sent pas très bien... Elle m'a donné des zakouski, quelques patates...

LUI (inquiet) - Ma chérie! (Il la prend dans ses bras)

ELLE - Qu'est-ce qui te prend?

LUI - Aujourd'hui on a commencé les réparations capitales. Ils vont peindre tous les murs... partout... au sous-sol, aux archives, à la cave... Partout!

ELLE (mettant de l'ordre dans ses vêtements) - Ce n'est pas une raison pour te conduire comme ça!

LUI (l'air embarrassé, voulant dire plusieurs choses à la fois) - Je t'aime!

ELLE - Moi aussi je t'aime bien, tu es mon frère!

LUI - Assieds-toi et écoute-moi bien. C'est justement ça, justement... Assieds-toi. Je suis descendu aux archives et je suis tombé sur un dossier secret. Maintenant tout est clair. Tu n'es pas ma sœur, et je ne suis pas ton frère.

ELLE (étonnée) - Non?!

LUI - Non. Mon père, Vasile Em. Coifan, est mort dans le Baragan à l'époque des déportations. Tu te rends compte?! (tout content, battant des mains) Il est mort dans le Baragan!

EA - Donc il n'est pas...

LUI - Bien sûr que non. Il n'est pas le retraité de Agroindustriala S.A. Mon père m'a conçu dans un taillis, où il est resté caché quelque temps, avec une femme qui lui apportait quelquefois à manger, Marioara Ge. Bîrsanescu, la fille du professeur Bîrsanescu, lui aussi déporté dans le Baragan. Ma mère est morte pendant la collectivisation. (content, il bat des mains, sautille) Elle est morte pendant la collectivisation, tu te rends compte... ?!

ELLE - Donc elle n'est pas...

LUI - Bien sûr que non, sans aucun doute. La dame qui t'a donné les zakouski n'est pas ta mère! Ecoute: ton père s'est battu dans la montagne contre le système, contre le régime. C'est là qu'il a rencontré ta vraie mère, avec qui il t'a conçue sur un rocher. Ta vraie mère, elle a reçu une balle dans la tête quelque part dans une bergerie.

ELLE (contente) - Elle est morte?!

LUI - Bien sûr que oui. Crois-tu qu'on puisse échapper à une balle dans la tête? Le maître-berger t'a déposée dans une corbeille qu'il a mise à l'eau. Tu as été recueillie par une certaine madame Foncea, femme de chambre chez les Protopopescu...

ELLE (illuminée, comprenant enfin) - L'actuelle madame Protopopescu, la femme aux patates et aux zakouskis...

LUI - Exactement! Exactement! Mariée avec Emil Protopopescu, après le décès de sa femme, Agatha Protopopescu, ancienne Gîrbeu, dans un accident de voiture. La fille... du boyard... (il fait quelques gestes signifiant relation, couplage)

Il s'assied sur une chaise, fatigué par tant d'explications. Elle reste encore quelque temps debout, finit par comprendre, se jette dans ses bras.

ELLE - Donc on peut se marier. On peut continuer de vivre comme mari et femme.

LUI - Oui ma chérie. Fini l'inceste. Nous allons nous marier à l'église.

ELLE - Oh, mon chéri!

Ils s'embrassent longuement et restent immobiles, dans les bras l'un de l'autre.

Entre la femme de ménage (habillée typiquement - robe noire, col de dentelle, etc.) Elle époussette les objets, les deux couples. Par l'autre porte entre le chauffeur (costume standard - bottes, casquette)

La Femme de ménage (elle regarde le chauffeur) - Tu as encore le courage de venir me voir?

Le Chauffeur - Mais Luiza, je t'aime, je veux vivre avec toi.

La Femme de ménage - Je ne peux pas vivre avec un voleur! (boudeuse, continuant à épousseter) Je suis née dans une famille pauvre et honnête. Ma mère m'a toujours dit...

Le Chauffeur (il enlève sa casquette, la met sous le bras) - Moi aussi je suis honnête, cher Luiza, quoique je ne sois pas aussi pauvre que tu le voudrais... Mais qui sait, si on se met ensemble...

La Femme de ménage (l'air convaincu, les larmes aux yeux) - Tu es un voleur!

Le Chauffeur - Ce n'est pas vrai! Le maître a trouvé ce matin son carburateur...

La Femme de ménage (toute contente) - Vrai?! Comment ça? Où ça?

Le Chauffeur - Sous son coussin. Il l'a démonté, l'a nettoyé le soir - jigleur, soupapes et tout -, l'a mis sous le coussin et l'y a oublié!

La Femme de ménage - Donc ce n'est pas toi qui l'as volé! (elle se rapproche, enlève la poussière de ses vêtements avec le plumeau)

Le Chauffeur - Pas du tout. C'est le maître qui l'a oublié. Avec tous les problèmes qu'il a...

La Femme de ménage (brusquement intéressée) - Vrai? Quels problèmes? (elle lui enlace amoureusement la taille)

Le Chauffeur (la prend par les épaules) - Tu le sais bien: l'intervention en Afghanistan, la petite doit passer son bac et n'a pas le niveau en maths, il paraît que les Irakiens cachent des armes chimiques, Madame veut recommencer à boire, le Cuba exporte des cigarettes illégalement...

La Femme de ménage - Oh mon chéri, il y a tant de choses qui arrivent dans ce monde...

Le Chauffeur - Heureusement nous sommes ensemble, tous les deux. On se débrouillera. Veux-tu être ma femme?

La Femme de ménage - Oui! (thème de l'hymne nuptial)

Le Pêcheur entre par la porte de droite. Il est équipé d'un costume kaki, de bottes longues et d'un sac à dos. Il prépare sa ligne.

Le Pêcheur (d'un air préoccupé) - Que le diable m'emporte, j'ai mis tous les appâts possibles (il fixe l'appât). Dandinette, twister, polystyrène, hérissons, vers blancs... tout quoi, merde alors! Si ça continue comme ça...

Il lance le fil garni d'appâts dans un lac imaginaire, en appuyant la ligne contre le genou du chauffeur qu'il utilise en guise de saule. Il sort une chaise pliante de son sac, s'assied, attend.

Le Pêcheur - Je vais leur montrer de quel bois je me chauffe... Tonnerre de tonnerre. Ils vont mordre, là, je leur ai mis tous les appâts. Ça mord, ça y est ça moooord! (il s'empare de la ligne et commence à enrouler le fil) Si j'attrape un grand, je vais exaucer trois de ses désirs...

Apparaît un mec tout mouillé, les appâts enroulés autour du cou. Le Pêcheur le regarde bouche bée, étonné, contrarié.

Le Fé - Je suis le fé du lac, ne fais pas cette tête. T'as pas entendu parler de moi? (il déroule le collier d'appâts de son cou, se secoue pour éliminer les dernières gouttes d'eau et les quelques algues)

Le Pêcheur - Le Fé du Lac? Jamais entendu parler. Oh putain! Le Fé du Lac?! Je connais La Fée du Lac, mais Le Fé du Lac...

Le Fé - La fée, le fé, c'est pareil. On change de sexe, tu sais, pendant la période de reproduction, pour pouvoir procréer... Sinon avec qui ferait une fée des enfants? Avec elle-même, c'est-à-dire avec moi! Le fé du lac! Des fois je viens en aide aux touristes en train de se noyer. Maintenant c'est une période prohibée. Toi pourquoi tu pêches?

Le Pêcheur - Je pêche tout le temps, mais je n'attrape rien. Je suis désespéré.

Le Fé - Mais qu'est-ce qui t'a pris avec cette pêche?

Le Pêcheur - Je veux attraper beaucoup de poissons, les vendre et devenir riche...

Le Fé - C'est ça que tu veux... ?! Je vais te montrer un raccourci (il s'empare de la ligne, lance le fil, attend un moment)

Le Pêcheur - Ça mord, ça mord!

Le Fé - Je te crois bien que ça mord, si tu sais où et comment lancer l'appât. (Il enroule le fil, et amène sur le plateau les deux Ménagères avec leurs sacs à provisions)

La Ménagère1 - Oups, vous nous avez attrapées!

La Ménagère2 (s'approchant du Pêcheur) - Comme c'est joli de nous avoir attrapées! On a cru que ça n'allait plus nous arriver! On avait commencé...

La Ménagère1 (elle rit dans les bras du Fé) - ... à grelotter. Il fait drôlement froid au fond du lac.

Le Pêcheur (prend La Ménagère1 dans ses bras) - Alors c'est entendu! Fini les appâts, le froid humide, les nuits fraîches. A moi les soupes, les potages et les fricassées...

Thème de l'hymne nuptial. Ils restent immobiles, dans les postures du couple, du mariage...

Entre Simion, avec une guitare en forme de hache. Il s'assied et chante:

"La rose rouge, la rose anglaise du Caire

S'est fané un beau matin,

C'était à Reghin, un jeudi, jour de marché,

L'appareil photo gisait tout froid sur son trépied,

A ses côtés, beaucoup plus froid, plus loin, beaucoup plus loin,

Gisait Dody Al Fayed,

Lady Die s'est fait coiffer par les paparazzi

Avant de rendre visite à la Mère Thérèse."

Entre une jeune fille habillée de noir, en train de parler au portable. Elle écoute la chanson, danse sur ses rythmes, et s'approche du jeune Simion après avoir semé ses vêtements un peu partout, sur la scène, sur les autres couples...

L'Inspectrice Alice - C'est donc vous qui chantiez de si belles chansons! Je vous écoute depuis longtemps... Vous habitez au cinquième, n'est-ce pas... Mon Dieu, quand je pense à tout ce temps où je voulais savoir qui chante toutes ces chansons!

Simion (lui répond, tout en continuant à chanter) - C'est moi l'auteur de ces sublimes chansons. Et elles ont été imaginées, écrites et chantées pour vous seule!

L'Inspectrice Alice - Comment? Vous me connaissez donc?!

Simion - Oui je vous connais, et je voudrais, je voudrais / Que vous soyez désormais à moi seul.

L'inspectrice l'embrasse par derrière, pendant que Simion joue à la guitare l'hymne nuptial. Ils restent immobiles.

Entre le scénariste. Il tient la fillette par la main. Il se penche vers elle, lui explique.

Le Scénariste - ... Je vais te dire quelque chose, mais ne tu ne riras pas...

La Fillette - D'accord, je ne rirai pas.

Le Scénariste - Promets-moi de ne pas rire! S'il te plaît, promets-le-moi!

La Fillette - Mais non, je ne rirai pas, c'est promis.

Le Scénariste - Eh bien, ce n'est pas moi qui ai tué ton père.

La Fillette - C'est vrai?

Le Scénariste - Absolument.

La Fillette - Alors on peut être ensemble...

Le Scénariste - Attends... Attends... Vas-y mollo.

La Fillette (boudeuse) - N'y pense pas. J'en ai marre!

La Fillette saisit la main du Scénariste, l'oblige à se mettre à genoux, se met à genoux à ses côtés, dénoue son écharpe et l'enroule autour de leurs deux mains réunies.

Thème de l'hymne nuptial. Pose immobile.

Tous les autres personnages entrent tour à tour en scène et se joignent, deux par deux, dans des postures suggestives.

Entre une femme suivie d'un bruit d'explosion. Elle se jette à terre, s'y traîne en contournant les autres couples comme si c'étaient des arbres. Par la porte laissée ouverte entre le Metteur en Scène. Il a l'air bouleversé. Il suit la femme en courant d'un arbre à l'autre, l'observe en train de ramper. Il lui saute dans le dos, lui tord le bras et lui glisse un anneau au doigt, après quoi ils se figent dans la posture du couple.

Entre Pierre en tenant cérémonieusement la main d'une femme. Ils dansent le menuet. Regards tendres, gestes courtois. Pierre se penche, la femme lui donne un gnon dans la nuque. Pierre tombe à quatre pattes. La femme l'enfourche et déploie un étendard avec deux anneaux enlacés l'un dans l'autre.

Entre Matei, habillé d'une veste et d'une chemise. Il porte une cravate, un short, des jambières, des chaussures de sport et fait des feintes avec un ballon de football. Une femme l'applaudit et s'approche de lui en portant une glane d'oignons. Ils se tournent vers le public. Elle, en posture de mariée, sa glane d'oignons en guise de bouquet, lui, en posture de marié, le pied fièrement posé sur le ballon.

Entre Ioan, avec une pile de livres sous le bras. Il rencontre une jeune femme (intellectuelle, lunettes) de petite taille. Il essaie de l'embrasser. Elle est trop petite, l'essai est ridicule. Il pose trois livres par terre, à ses pieds. Elle y monte. Cela ne suffit pas. Ioan ajoute, d'un air concentré, trois autres livres de grandes dimensions. La jeune femme y monte et cette fois ils peuvent s'embrasser. Ils ont l'air heureux. Pose - couple.

Thème de l'hymne nuptial à son apogée. Le vent ouvre les portes et les fenêtres. Quelques éclairs passent au-dessus de la scène sur laquelle les lumières s'éteignent dans des tons rougeâtres. Tonnerres, loups qui hurlent... Andrei et Godette apparaissent au milieu de deux spots de lumière intense, d'un côté et de l'autre de la scène, séparés par la forêt des couples.

Andrei voit Godette et il essaie de l'atteindre, plein d'espoir. Les couples lui barrent le chemin comme une muraille. Godette fait la même chose sans réussir à avancer (on peut mettre éventuellement des réseaux de fil ou de cellophane entre les couples. Liens).

Les lumières s'éteignent lentement en suggérant une action passée, présente, future. Inachevée.

Fin

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Alexandru Uiuiu. Né le 20 Mars 1962, à Feldru, district de Bistrita-Nasaud, Roumanie, Alexandru UIUIU, écrivain et philosophe, membre de L’Union des Ecrivains de Roumanie, la Filiale de Sibiu, Doctorand en Philosophie de l’Université „Babes-Bolyai” de Cluj-Napoca, a un nombre impressionant de travaux publiés: La tranche amère – prose courte, Ed. Euphorion, Sibiu, 1994; Des contes des forêts de la fantaisie, Ed. Emia, Deva, 1998; Le soulèvement en genoux – roman, Ed. Albatros, Bucuresti, 1999; Socrates, le poète – prose et poèmes, Ed. Charmides, Bistrita, 2000; En attendant Godette- thèatre, Ed. Grinta, Cluj-Napoca- 2003; Le Déchirement où La deuxième Venue- contes, Ed. Grinta, Cluj-Napoca 2006; Préface et tableau chronologique à „L’École du Christianisme” de Sören Kierkegaard, traduction de Mircea Ivanescu, Ed. Adonai, Bucarest, 1997; Essais, études et prose dans un nombre de revues en Roumanie, ainsi que des Présences dans des antologies de prose nationale (Fête avec de laides femmes, les meilleures histoires 1995-1999, Antologie de Dan Silviu Boerescu, Ed Allfa, 1997; Don Quijote, la prostituée et autres personnages, Les Meilleures histoires 1999, antologie de Dan Silviu Boerescu, Ed Allfa, Buc, 2000).

Alexandru Uiuiu a remporté de nombreux prix et nominations pour ses traveaux, entre autres, le „Prix pour dramaturgie” de L’Union des écrivains, Filiale de Sibiu pour le livre En Attendant Godette-théatre – 2004 et les Nominalisations UNITER (Union Théatrale de Roumanie) pour la meilleure pièce de l’année en 1998 avec „ En attendant Godette” et en 2001 avec „Tu ne comprendrais rien où Combien de théatre dans le théatre”. Alexandru Uiuiu est aussi un grand passioné de la culture Roumaine traditionelle: il est Membre Fondateur et Président de la Fondation Culturelle Ethnos de Bistrita Nasaud (2000- present); Directeur Fondateur de la revue ZESTREA (La Dot).

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

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