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Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 23 • Montréal • 15.07.2006

ARCHIVE

June 2006

Rodica Draghincescu

Née à Buzias, en Roumanie, Rodica Draghincescu représente la « génération 90 », une génération d’écrivains roumains anticonformistes, issus de la chute du régime de Ceausescu. Universitaire, écrivain, poète et essayiste bilingue (roumain et français), ses premières publications datent de 1989. Depuis, recueils poétiques et romans se succèdent.

Elle est présente dans un grand nombre d’anthologies poétiques étrangères et dans des revues littéraires internationales. 2001 a été pour elle l’année de l’ouverture européenne avec des tournées littéraires et des traductions de ses œuvres en France, Allemagne, Autriche, Slovénie, Suède, Espagne, au Canada, au Portugal et aux États-Unis.

Un oiseau des pays froids crie effroyablement

Moto : « Éteignez la lumière, regardez mes pensées ! » (R)

Un oiseau des pays froids crie effroyablement. Il nourrit mes secondes.


Il était une fois un oiseau qui portait mon nom. Un jour d’été, le chasseur de notre rue l’a vendu fusillé à ma grand-mère. D’ailleurs, le chasseur voulut avoir la tourterelle et pas le rossignol. L’erreur déplumée, débéquetée, cuite et rangée parmi des saucissons et citrons, parée de feuilles de menthe et d’un léger chant d’écho enrichit mon dimanche repris. Ce fut le Nouvel An. Ou ce ne fut rien. Ma grand-mère a oublié de lui plumer la queue. Son plumage ressemblait à des mains brûlées. Criant à m’évanouir, j’ai reconnu l’oiseau. Ma main droite a fendu la table en deux. Rossignol et Rodignol. Copeaux et phonèmes en sont devenus vengeance.



On est bien dans un pays froid. Je suis cette fille des filles Rodignol, porte-parole de la bonne foi, vivant entre la balle du chasseur et l’oiseau visé dans un pays froid.



Je ne suis que sa vitesse, sa vie courte, se frayant un chemin au-delà de la mort des secondes.



Il était une fois une seconde qui seconda une femme isolée dans une minute de doute. Ceux qui l’aimaient ont cassé toutes leurs pendules d’où sortirent des oiseaux de bois, annonçant l’amour exact.


Un oiseau de rue froide cria effroyablement. Il nourrit et picora simultanément la seconde et la femme.


On est bien dans un pays froid. Je suis bien cette fille des filles Rodignol, porte-parole de la mauvaise foi, vivant entre la balle du chasseur et l’oiseau fusillé dans un pays froid.





À travers la sortie de l’entrée, je vis imitant les oiseaux des pendules. Tic-tac, ro-di-ca, tac-tic, ica-dor, tic-tac, fourvoiement, égarement, errements, errer sur les chemins des sons retentissants.




À demain ou à jamais ! Le temps est un trou dans la pensée.


Aimez-moi, je m’apprendrai moi-même à m’aimer.




Je veux de moi. Me flaire longuement. Je désirerais ne pas me trouver si facilement, ne pas me permettre de me toucher, être éventuellement à l’autre bout de la chair, qu’on me demande papiers, documents, lois, visas, estampilles que je ne possède pas, jusqu’à ce qu’on puisse hurler : « À bas cette femme d’un pays de l’est E ! Qu’on la retienne à la frontière, elle est contaminée de poésie noire ! Qu’elle soit éventuellement à l’autre bout de sa chair, sa patrie agenouillée en elle, tel un instinct de femme trahie ! À bas cette patrie de cette femme de l’est E ! Que les deux soient fatales l’une à l’autre ! »

Ainsi, accusées, patrie - rodi, on débitera la guerreguérison contre les gnomes de nos ennemis.


Regardez ce que vous écoutez !


Flaire les sons de la peau. Qu’importe si je suis vivante comme une morte ou morte - morte comme une vivante ?! Et que je n’ai que ce sommeil de force. Les pieds écartelés, soutenant le plafond, je cours en moi sans faire de progrès évidents.

Vulnérabilité reposante.

Fatigue indécente.

Timidité violente.

Mon regard regardant le regardé contre soi-même regard :


Me frappe avec moi-même, me heurte à moi-même, suis ce mouvement occulte, oculaire, localisant mieux l’éclat de l’impact et le détour de la plaie visionnaire.



Regard timide regardant ce regardé contre soi-même regard :

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M’efface le corps avec ma patrie. Elle me flaire, je la flaire, j’aime sentir ses monts et ses vallées, elle aime sentir mes bleus et mes cheveux, un jour je la quitterai, localisant mieux l’éclat de la plaie:

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Ma patrie crie comme un oiseau des pays chauds, à la frontière avec un pays froid.


Je ne lui réponds pas, je m’assois deux fois sur une marche intérieure, mes longs pieds entre le canapé et la porte, entre la porte et le canapé, pour ne pas dire frontières.


À la sortie de mon pays, ma peau est toujours froide, mais bouillante et supérieure par son amour pour l’ennemi.

Je rends l’âme ?

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Feuilles de papier en flammes. Mes tétons y ont laissé les traces d’une dynastie pyromane.


Stuttgart,
le 7 novembre 2004

A M O R CE

(Monologue pour une scène en flammes)

J’enfouis la tête dans l’écrit,

je fais sauter ma tête,

j’ai la vitesse d’un vers.

J’enfouis la tête dans l’écrit,

je fais sauter ma tête,

j’ai la vitesse d’un ver.

J’écris comme un petit vers rouge

qui prêche aux petits vers rouges

la grandeur du métier d’écrivain

chez les petits vers rouges.

Je suis le ver de ma tête de femme.

Je suis le ver de mon écrit d’homme.

Je suis le vers du ver de la femme-homme.

J’ai le don du vers d’un ver bisexué.

Je fais entrer des sentiments dans ma tête.

Je fais sortir des sentiments de ma tête.

Un ver n’a pas besoin de sentiments,

un vers a besoin de lui-même

et de sa nourriture fraîche.

J’écris comme une nourriture fraîche,

dans un corps tout en froideur,

je suis en besoin de moi-même,

j’écris comme « le besoin de moi-même ».

Je m’emplis,

me gonfle, m’écrase,

jusqu’à ce qu’il n’y ait plus

rien de moi.

Et il n’y a plus rien.

Aucune nuance

à cause de ce que

je pourrais être.

Rien que

mon nom

à l’air d’un vers

qui

chatouille

et

ronge

tout ce qu’il aime que j’aime comme ver.

Ainsi, il écrit ce que j’écris contre toute écriture possible.

QUE SUIS-JE ?

QUI SUIS-JE ?

Un nom à la vitesse de ver,

écrit en chair pour

les petits vers de terre de la ville

sous la pluie et sous les pieds

des gens heureux ou tristes.

QUI SUIS-JE ?
QUE SUIS-JE ?

Ma tête flotte au-dessus de moi

et ne me trouve pas.

Ma tête a besoin de toute ma chair.

38,5°C, 38, 6°C, 38,7°C, 38,8°C, 38,9°C, 39°C. Fièvre. Automne tardif, froid d’hiver, brouillard, chiens gris, mendiants, enfants homosexuels, drogués, -7°C. Dans une photo on peut vivre ou exister même quand on n’est pas... vivant. J’ai grandi ainsi (4 saisons, très chaud, très froid, tout ce qui est le non, surtout pas [...], j’ai connu des gens poissons, des plantesanimaux, des pierreseauxoiseaux, l’air et le feu des photosterres. J’ai fait l’amour avec la première photo la deuxième les suivantes, avec l’appareil photo), avec l’œil en vitre noire, avec les objets affûtés, avec les lignes et les cercles chaleureux, amour avec [...] etc, si bien qu’à présent, je ne sais plus si mes parents ne sont pas en quelque sorte, l’expression agrandie de mon âge à ses différents âges, pris en photo ou abandonnés en marge, au-delà de (...) Ou moi en position d’amour avec ma vie. Non, je n’étais pas folle, je ne le suis pas, je suis trop bonne, trop tristesage, trop belleméchante, trop laidedocile, suis autre chose, un autre JE(u).

39,1°C. A tout moment, je peux allumer, le manque d’action, l’absence, l’attente, ses preuves simples et lentes.

L’intérieur et l’extérieur d’une photo sont inséparables. Dans toute vie, quelle qu’elle soit, il y a des zones et des mouvements explicables, des zones et des mouvements inexplicables.

Noir, lumière, ombre, vide limpide, vide touché.

Nue, dénattée, mouillée, élastique, bouclée.

« Le beau ver rouge » aux petits seins danseurs. Photo. 1,67 m.

Je vis.

Je suis.

Vide ou vidée.

Je frappe avec la tête la croûte du ciel, je donne des pieds à la croûte de la terre. Si je tends les mains, horizontalement, je perfore la frontière avec le monde. Il y reste des accidents, des blessures moelleuses, par lesquelles je reçois des lettres sonores, lettres de l’extérieur de l’éternité. Ding - dong, ding – dong, ding – dong... Comme les cloches des églises. Les grosses cloches tintent. Ding – dong, ding – dong, ding –dong (...)

Dans ma tête, les abeilles se sont faites des clochettes en cire.

Ma tête et le miel des clochettes flottent sur moi.

Je pousse des cris

et le miel s’écoule entre les dents.

Femme aux clochettesrayons

ayant une

ruche dans la tête.

Je suis une très bonne femme, ver de miel,

vers dans le miel,

ver écrivant avec le miel d’une femme,

en profondeur et dans la longueur,

entre et parmi,

conformément à,

à l’exactitude d’un écrit bisexué,

jusqu’à l’orgasme de la métaphore d’être

seule et seule,

seule tant de fois qu’il le faut.

N’est-ce pas que ce n’est pas (...) ?

N’est-ce pas que le vide m’aime à la folie, merde,

Moi, je ne t’aime pas, mon vide !

Un ver n’a pas besoin de sentiments,

il fait des trous, lieuxrayons d’une ruche,

lieux pour les clochettes et les vols des abeilles.

Je suis un ver(s) dans le temps, un ver(s) – pendant – que,

dans le temps – de – mots – de - sentiments.

Je m’appelle Poémie. Et je flotte.

Je flotte. La tête tournée vers ce

que je ne possède plus. Vers l’autre côté. Et l’autre côté flotte aussi.

Dans la forme sauvage et verte de la lentille d’eau.

Des têtes – lentilles. Petites photos aquatiques. Vertes.

.

J’écris petit. Et je mange tout ce qui est beau.

J’écris en moi, pour que sorte de moi le trou des abeilles,

le trou du miel,

dans lequel tête et corps flottent dans

la même direction,

marécage courant

au bord de la mémoire.

Un vers est comme ça. Il ne dit

pas de gros mots.

Il écrit dans

la blessure,

comme si la

douleur lui écrivait sur

des douleurs lourdes, provoquant des

jurons.

Qui puisse

comprendre les vers d’un ver,

d’un ver qui se prend pour une femme,

et surtout d’une femme qui se prend pour un ver(s) ? !

Que les poètes sévèrement « maudits » !

Je suis ton poète maudit,

poète – de- ver, ta préférée.

Je suis celui ou celle

qui

t’écrit sur la nuque

des jurons d’amour.

Un ver parle tellement bien, mais

une seule fois dans sa vie.

Je ne te souhaite jamais de l’entendre.

Vaihingen, le 17 décembre 2003 :

à petits pas. à petits pas.

Je cours d’un bout à l’autre.

Je tourne dans

la photo, telle la clef dans la serrure.

Je m’ouvre. Je ne

sens

rien. Je m’ouvre en écrivant.

Il est probable que j’écris ce que

je raconte assise dans ce nid

de chair qui bouge selon sa

propre musique, mais qui

n’est pas capable de sentiments.

Je vois mes mains de plus en

plus grandes.

Comme les tiges des haricots de Jack,

poussent et poussent

vers

le ciel.

Je mets mes doigts dans

la bouche et j’écris dans ma bouche,

grimpant sur la salive, je vais

dans l’écriture :

en haut,

en bas,

ainsi de suite,

ensuite plus

loin

et plus proche.

Je mets ma tête dans l’écrit.

J’enlève ma tête de l’écrit.

J’ai la vitesse d’

un coup de foudre.

J’écris jusqu’à ce qu’il n’y ait rien.

Et que

c’est beau et limpide le rien !

Je peux parler librement.

Et je peux parler si

bien,

je peux parler librement,

je peu

x par

le

r

libre

ment !

Au- dessus des maisons il y a

des

corneilles.

Au-dessus des corneilles, un

ciel rouge.

Si je n’écrivais pas, je dirais « coucher de soleil noir et blanc ».

Et le clocher de l’église de la gaieté.

Et la petite pluie fine, gelée sous

la forme des épingles.

Et le sapin de la

fenêtre.

Et les pommes de pin et mes

photos en morceaux,

pendant aux branches

du sapin.

Et,

surtout,

les corneilles

qui

volent en se querellant,

les griffes enfoncées les unes dans les autres,

comme les pièces

d’un puzzle.

Et le petit

ver rouge inexistant,

petit inexistant, rouge inexistant,

Ver – Vers –vers l’inexistant.

39,1°C.

39,2°C.

Tu m’avais dit plusieurs fois :

« Je ne peux pas être en bonne relation avec ce ver,

avec ce truc en vers !

« J’ai peur,

peur de t’écouter ! » - à mi-voix,

avant de

t’endormir, tu nous avais tourné le dos.

Mais tu ne sauras jamais rien sur le

petit ver rouge.

Je crois avoir 39,9°C. Intrigue de cabale ? Non,

en tant que poète, chiffres de chance :

39, le numéro de

ma maison paternelle,

9, à l’école, ma

note préférée,

je crois que,

je

grimpe de plus

en plus

en haut

En cadence,

telle une vrille dans le nombril du ciel.

Il n’y a pas de marches, ni de descentes

mon écrit n’est pas incliné.

Le petit ver rouge,

le cobaye de mon écrit, la

petite lettre rouge qui ronge des pas :

Je viens, je retourne, j’implante des lettres aiguës

dans les tiges de

mon corps, je descends, me voilà

j’introduis ma

tête dans ma tête,

mon corps dans mon

corps, ma tête dans mon corps

mon corps dans ma tête,

Stuttgart,

le 17 décembre 2003



RODICA DRAGHINCESCU


Courriel : r.draghincescu@web.de

Site d’écrivain : www.draghincescu.com

 

Écrivain, poète et essayiste bilingue (roumain et français), ses premières publications datent de 1989. Depuis, recueils poétiques et romans se succèdent (16 livres, dont trois recueils poétiques, un roman et un livre d’entretiens sont publiés en France et au Canada, trois recueils poétiques et un livre d’entretiens, en Allemagne).

Elle est présente dans un grand nombre d’anthologies poétiques étrangères et dans des revues littéraires internationales. 2001 a été pour elle l’année de l’ouverture européenne avec des tournées littéraires et des traductions de ses œuvres en France, Allemagne, Autriche, Slovénie, Suède, Espagne, au Canada, au Portugal et aux États Unis.

Traductrice d’ouvrages français contemporains, collaboratrice des revues françaises (« Poésie 1/Vagabondages », « Poésie 2003 », « Passage d’encres », « Décharge », « Le Mâche - Laurier », « Agotem », « Poésie/ première », « Phréatique », « Autre Sud », « Jointure », « Cahiers du Refuge », etc), elle est elle-même un poète francophone, écrivant en français.

Plusieurs de ses poèmes écrits en français ont été chantés par des artistes français, tels que Jean-Luc Kockler (www.kockler.net), Gilbert Sand, Serge Rey ou Michel Biehler.

Membre de l’Union des Écrivains Roumains, de l’Association des Écrivains de Bucarest, de la Maison des Ecrivains de Paris, de la Société des Écrivains Allemands DIE KOGGE, etc.

Rédactrice de la revue allemande « Matrix », (Editions Pop Verlag), Ludwigsbourg-Stuttgart.

Résidences d’écrivain, plusieurs bourses littéraires en Allemagne (2000-2003).

Prix « Géo Bogza,» (prix de la nouvelle poésie avant-gardiste), de l’Union des Écrivains Roumains, pour le recueil poétique « Ah ! » (Ed. Vinea, Bucarest, 1998), Grand Prix de l’Union des Écrivains Roumains et de l’Association des Écrivains de Bucarest, pour le recueil poétique Eu-génie ( Ed. Vinea, Bucarest, 2001). Prix spécial étranger (poésie) de l’Académie de Lettres et de Beaux Art « Le Périgord », Bordeaux, 1992.

D’autres prix littéraires importants l’ont couronnée en Roumanie et en Italie.

Deniers titres parus : « Schreibenleben », interviews avec des personnalités de la culture européenne, Pop Verlag, Ludwigsburg, 2005 ; « Morgen und Abend », poésie, traduction du français en allemand : Rudiger Fischer, Pop Verlag, Ludwigsburg, 2004 ; « Entretiens avec Rodica Draghincescu », Autres Temps, Marseille, 2004 ; « Fauve en liberté », poésie, Autres Temps&Les Ecrits des Forges, Marseille/Québec, 2003 ; « Peut-être hier », poésie, Editions Trames, Rodez, 2001, « Distance entre un homme habillé et une femme telle qu’elle est », roman, Autres Temps, Marseille, 2001.

Récemment paru : « A vau-l’eau », roman, ArHsens EdiTions, Paris, mai 2006

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés

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