Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 23 • Montréal • 15.07.2005

ARCHIVE

Émilie Andrewes
Eldon d’or (fr)
Clara Ness
Genèse de l’oubli (fr)
Felicia Mihali
La reine et le soldat (fr)

June 2006

Rodica Draghincescu

À vau-l’eau

À travers des pages de journal intime, des histoires plus ou moins inventées, des monologues intérieurs, des pensées et des gestes provocateurs ou subversifs, Cadiro Ghindracuces, 37 ans, raconte sa vie de porte drapeau d’une nouvelle génération d’écrivains : ses révoltes, ses amours, ses lectures, ses tristesses, sa solitude, ses joies, ses rapports à rebrousse poil avec la nouvelle haute société roumaine – issue de la chute du régime de Ceausescu.

Elle commence l’écriture d’un livre à la demande de son amant, journaliste à la télévision roumaine, écrivain, personnalité de la vie culturelle de Bucarest – « Écris sur nous, écris combien je t’aime, écris s’il te plaît ! » –, mais Cadiro est consciente que les styles et les formules narratives d’un possible roman ont toutes été épuisées. On a tout dit, on se répète, alors à quoi bon ? Imiter les autres ? Inventer quoi ?

D’autant que Cadiro se sent piégée par des sentiments d’amour sans issue, car Vic, son amant, marié à Zorika, ancien professeur de russe, est un homme qui se contente de vivre entre deux femmes : l’épouse qui lui a donné deux enfants mais avec laquelle il ne vit jamais en paix et harmonie, avec laquelle il n’a plus grand chose à partager ; et l’amante, écrivain à la mode, femme directe, passionnée, indépendante et sensuelle.

Cadiro tisse alors, en visionnant des cassettes vidéo des émissions télévisées de son amant et de sa vie privé, une narration sur ce triangle classique : Zorika, la femme-mère de famille, opprimée par les rôles de cuisinière et ménagère ; Cadiro, elle-même divorcée cherchant cette fois-ci à refaire sa vie en partant d’autres principes, une amante qui veut vivre sa vie hors du doute et de la déprime, hors des peurs et des indécisions qui caractérisent Vic ; et l’homme, Vicius, qui chaque jour se propose de renoncer à son mariage raté, à un appartement trop grand et trop coûteux, à sa paranoïa d’artiste incomplet, mais qui chaque jour apprend de mieux en mieux, au contact des politiciens douteux qui mènent le pays, à être factice et à abuser de la confusion des gens, à s’adapter aux cachotteries et aux escroqueries de son milieu « intello ».

Entre les menaces de suicide de sa femme et le besoin de liberté de son amante, Vic joue les scènes les plus pitoyables et les plus comiques. Sa vie devient un spectacle continu, sa manière de s’exprimer provoque la stupeur des membres et des amis de sa famille. En courant, indécis, entre les deux femmes, en faisant le va-et-vient entre la ville de T. – à 800 Km de Bucarest – où habite Cadiro, et sa demeure, Vic s’endette, ment, joue le rôle de l’homme indispensable, court, court, se fracture une main, un genou, tombe malade, déprime, voit les problèmes s’amonceler… mais ne sait comment il pourrait survivre en ne choisissant qu’une seule de ces deux femmes.

Cadiro finira par l’abandonner, par refuser son amour à la hâte, laissant Vic face à sa famille, plus ramolli, plus déprimé, plus dégoûté que jamais, mais plus expérimenté aussi dans les stratégies de la petite mafia culturelle roumaine.

À vau-l’eau

Publié chez arHsens édiTions, avril 2006.

224 pages

L’auteur :

Née à Buzias, en Roumanie, Rodica Draghincescu représente la « génération 90 », une génération d’écrivains roumains anticonformistes, issus de la chute du régime de Ceausescu. Universitaire, écrivain, poète et essayiste bilingue (roumain et français), ses premières publications datent de 1989. Depuis, recueils poétiques et romans se succèdent. Elle est présente dans un grand nombre d’anthologies poétiques étrangères et dans des revues littéraires internationales. 2001 a été pour elle l’année de l’ouverture européenne avec des tournées littéraires et des traductions de ses œuvres en France, Allemagne, Autriche, Slovénie, Suède, Espagne, au Canada, au Portugal et aux États-Unis.

June 2006

Aurelian Craiutu

Elogiul moderatiei

Recent publicata la editura Polirom, Elogiul moderatiei ofera o pledoarie convingatoare in favoarea unei virtuti politice fundamentale, dar adesea ignorate: moderatia. Combinand analiza istorica a diferitelor fatete ale moderatiei cu o reflectie profunda asupra simtului politic si naturii politicii in epoca moderna, noua carte a lui Aurelian Craiutu s-a nascut din convingerea autorului ca moderatia nu e nici pe departe un sinonim al mediocritatii, asa cum se crede uneori, ci o virtute rara si greu de practicat. Elogiul moderatiei propune cititorului o pasionanta calatorie in lumea ideilor politice care incepe in Grecia antica (Platon, Aristotel), continua in epoca moderna (Machiavelli, Guicciardini, Gracián, Halifax, Montesquieu, The Federalist, Burke, Tocqueville, Guizot, Macaulay) pentru a ajunge in cele din urma in pragul zilelor noastre (Aron). Adresandu-se deopotriva publicului larg si celui specializat, cartea profesorului Craiutu are ambitia de a-si convinge cititorii ca avem nevoie astazi nevoie mai mult decat oricand de moderatie pentru a tempera elanurile radicale sau extremiste ale celor care vad lumea doar in alb si negru. Elogiul moderatiei face indirect si o pledoarie in favoarea unui liberalism politic suplu, a carui principala menire e aceea de a purifica si modera democratia si institutiile ei.

In prezent, profesorul Aurelian Craiutu lucreaza la un alt proiect care analizeaza modul in care America a fost vazuta de calatorii europeni in sec. al 19-lea.

Aurelian Craiutu este professor (Assistant Professor) in cadrul Departamentului de Stiinte Politice al Universitatii Indiana, Bloomington, unde preda din anul 2001. Prof. Craiutu a obtinut un doctorat in filosofie politica de la universitatea Princeton (1999) si a predat de asemenea in cadrul universitatilor Duke si Iowa de Nord.

La Universitatea Indiana, Dr. Craiutu este membru al Institutului de Studii Est-Europene si Ruse, al Institutului de Studii Vest-europene, si al Atelierului de Teorie Politica si Analiza a Politicilor Publice. Interesele sale de cercetare includ gindirea politica franceza, doctrine politice, teoria democratica si consolidarea democratiei in Estul Europei.
Teza de doctorat sa intitulata The Difficult Apprenticeship of Liberty: Reflections on the Political Thought of the French Doctrinaires a cistigat in anul 2000 marele premiu Leo Strauss acordat de Asociatia Americana de Stiinte Politice pentru cea mai buna dizertatie in domeniul filosofiei politice. O varianta revizuita si largita a acestei teze de doctorat a fost publicata in 2003 sub titlul Liberalism under Siege: The Political Thought of the French Doctrinaires (Lexington Books, Rowman & Littlefield). Profesorul Craiutu este de asemenea autorul Elogiului Libertatii: Eseuri de filosofie politica, publicata la editura Polirom, 1998. Dr. Craiutu a editat o noua editie engleza a cartii lui Francois Guizot's History of the Origins of Representative Government in Europe (Liberty Fund, 2002) si a co-editat impreuna cu Sorin Antohi volumul omagial Dialog si libertate: eseuri in onoarea lui Mihai Sora (Nemira, 1997). Articolele profesorului Craiutu au fost publicate in American Political Science Review, History of Political Thought, Political Theory, European Journal of Political Theory, Review of Politics, History of European Ideas, Ethics, Rhetoric & Public Affairs, Government & Opposition, Critical Review, and East European Constitutional Review. In prezent, Dr. Craiutu este redactor asociat al revistei European Journal of Political Theory si membru al Grupului pentru Dialog Social din Bucuresti.

June 2006

Alberto Ruy-Sanchez

Neuf fois neuf choses que l’on dit de Mogador

Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli

Née des désirs des navigateurs de l’Atlantique et des caravaniers du Sahara, Mogador se trouve à mi-chemin entre deux infinis : la mer et le sable. Lovée dans ses murailles aux éclats de sel, la ville a l’âge de l’écriture et ses ruelles tracent une lettre supplétive à l’alphabet originel. Aristote et Apulée y jetèrent des semences dont les fruits magiques font voir l’invisible, nourrissent les amants qui se regardent avec les doigts et se dessinent avec la bouche. Un poète y suit Hassiba, sa bien-aimée, par la route du safran et de la pourpre des empereurs. Au bout du voyage physique, après le pain et le vin, commence le voyage intérieur et les amants alanguis de chaleur, ensorcelés par le chant des fontaines, retombent sans cesse amoureux l’un de l’autre. Ainsi, en aimant en spirale, Hassiba dévide le collier de ses histoires, les perles qu’elle porte à même la peau. Si le hasard est le nombre de Dieu, Mogador est son nom caché. Là-bas, on ne compte pas de dix en dix, mais de neuf en neuf, laissant le zéro passer en silence. Le coeur de la ville est une conque et le tumulte du sang, un hymne. Le soleil s’arrête au zénith ; les chants et les danses battent au rythme d’une horloge de sel ; les sexes sont des cris éclatés en grains de grenade ; la musique fuse des battements des paupières, des gestes des pêcheurs et des allures des chameaux chargés du sel de Tombouctou ; les nuages recueillis dans les tissus brodés de coquillages racontent les catastrophes et les fêtes ; le souffle

des alizés fait vibrer la peau des morts en vents de requiem. À Mogador, le livre unique est délétère. Enfants du royaume des merveilleux bruits qui courent, des légendes et des mystères qui se multiplient, les amants délivrés du Livre déploient leurs croyances fugitives répétées en rêve tout au long des nuits. L’exaltation sensuelle est une théologie de l’amour et les labyrinthes protègent la fragile substance de l’invisible : l’essence de la vie. Seuls peuvent la voir les amoureux, oints de lumière, dont les regards couvrent le monde d’une tonalité d’argent chaud.

Souveraine et sensuelle, la poésie d’Alberto Ruy Sánchez est une féconde symbolisation d’un monde chaud à la peau fraîche, délicatesse d’orfèvre façonnant en filigrane.

Alberto Ruy-Sánchez est né au Mexique en 1951. A la fois écrivain et depuis 1988 rédacteur en chef de la revue Artes de Mexico, Alberto Ruy Sanchez est l’auteur d’une quinzaine de romans, essais et recueils poétiques. C’est après des études à La Sorbonne auprès de Roland Barthes, Gilles Deleuze, Jacques Rancière et d’autres, qu’Alberto Ruy Sanchez débuta sa carrière littéraire et journalistique. Un séjour au Maroc et notamment la visite de la ville d’Essaouira, plongeon dans la tradition araboandalouse, marquèrent la découverte de ce qui représente la source d’inspiration et le cadre onirique principaux de son oeuvre.

« Ébloui par la cité marocaine, le Mexicain Alberto Ruy-Sanchez en fait la métaphore de la femme et du désir. » Philippe Lançon, Libération

June 2006

Vladimir Tasic

Pluie et papier

En éclatant, la Yougoslavie a fait se disperser des centaines de milliers de jeunes gens dans le vaste monde. Trois de ces exilés sont de retour dans leur ville. Avec un jeune couple qui n'a pas quitté le pays, ils forment une bande d'amis. Ces cinq personnages très imaginatifs sont respectivement : designer publicitaire et cinématographique, musicien, concepteur de logiciels, cinéaste et tenancier d'un café nommé Pharmacie. Au cours d'un été torride, leurs échanges amicaux s'acheminent vers une issue étrange, sorte d'oeuvre collective. Leur ville a été bombardée. Elle a perdu ses ponts et on est en train de les reconstruire. De gigantesques marteaux-pilons fonctionnent jour et nuit. Le rythme lancinant de leur travail domine la ville. Utilisant leurs diverses connaissances et des moyens techniques improvisés avec génie, les cinq amis vont capter et métamorphoser ce rythme — qui n'est pas sans rappeler celui du coeur — pour le renvoyer de nouveau sur la ville et plonger celle-ci dans une sorte d'extase.

Telle est la trame la plus visible d'une histoire bien plus complexe que nous raconte une narratrice portée à l'errance, les espaces de ses errances étant ceux de ses diverses connaissances, histoires et mythes. Autrement dit, l'art de la digression, déjà consommé dans Cadeau d'adieu, oeuvre précédente de l'auteur, continue à se déployer ici de manière étonnante. Pluie et papier est une oeuvre dense et exigeante qui saura récompenser le lecteur par une inventivité et une originalité rares.

Né en 1965 à Novi Sad en Yougoslavie, Vladimir TASIÇ est venu étudier puis s'installer au Canada, à la fin des années 80, pour devenir professeur de mathématiques à l'Université du Nouveau-Brunswick. Durant ses années de lycée, il jouait dans des groupes punk et new wave mais sa carrière musicale s'est arrêtée net quand après un concert catastrophique, une personne bienveillante lui a conseillé de se réorienter. Il vient à l'écriture par les nouvelles et publiera en 2001 son premier roman Cadeau d’adieu. Parallèlement, il est également critique pour des revues de littérature, culture, et d'histoire des idées. Il vient de remporter pour son roman Pluie et Papier deux des plus prestigieux prix littéraires de Serbie-et-Monténégro : le Prix Nin et le Prix Vital.

Traduit du serbe par Gojko Lukiç et Gabriel Iaculli

June 2006

Julián Ayesta

Helena ou la mer en été

Et nous marchâmes ensemble, remplis d’amour, vers les grands pays de l’Après-midi.

Un homme se tourne vers son passé, vers sa ville natale des Asturies, sur le golfe de Gascogne, et il retrouve la mélancolie d’un monde où l’insouciance s’alliait volontiers aux mystères fascinants du royaume des adultes, où les rues du matin se remplissaient de l’odeur des algues de la mer, où la vie était une douce et chaude respiration du soleil. Dans le même souffle toute une Espagne renaît par enchantement, et avec elle l’enfance d’un homme qui n’a rien oublié de la suavité des parfums de cette ancienne vie peuplée de personnages truculents — les tantes

jacasseuses et les oncles buveurs de cidre, les curés à l’odeur de savon doux, les cousins étourdissants de Madrid, et les cousines aussi, « qui sont des sottes, sauf Helena ». Mais Helena est aussi une échappée de ciel par où s’insinuent les angoisses de l’enfant qui se métamorphose, dont la peur du péché — qui équivaut à couronner Dieu d’épines une fois encore —, pour ainsi dire la peur éternelle de la mort, cette « grande solitude pareille à un énorme vide amer », semblable à la frayeur de nager seul dans l’océan obscurci. Dans ce mondelà, on ne s’explique pas pourquoi Dieu a créé la mer et les étoiles ni pourquoi les enfants d’Adam et Eve se sont mariés entre frères et soeurs; et l’on s’effraie des vertigineuses mises en abyme

d’univers gigognes où les atomes d’un cosmos sont les systèmes planétaires d’un autre monde infinitésimal. Ainsi, dans ce monde, c’est en pleurant d’émotion qu’on accueille le mystère de la grâce et de la miséricorde, mais aussi les arcanes du désir naissant et de la sensualité. Sensible aux plus subtils frémissements de l’air, attentif aux murmures et aux couleurs des choses vivantes, aux paysages, à la beauté, et à la délicatesse des sentiments, le narrateur nous emmène par les bois mythiques jusqu’à la mer troublante, où se confondent l’innocence et la conscience, à l’orée des grands rites initiatiques. Et soudain les âmes soeurs échangent leurs sangs dans des rituels immémoriaux, « comme une espèce de péché », sous une « lumière de terreur mystérieuse descendant d’un ciel énorme et solitaire », mais c’est l’amour qui descend ainsi sur ce monde révolu où il suffisait de prendre doucement la main de sa cousine pour mourir de plénitude.

Julián Ayesta (Gijón 1919 - Madrid 1996). Après l’échec de la deuxième république, Ayesta entra dans la diplomatie, mais ses liens avec certains dissidents l’écartèrent des postes clés. Il publia des poèmes, des nouvelles et un seul roman, en 1952, sous l’aile du prix Nobel Vicente Aleixandre.

Traduit de l’espagnol par Bernard Lesfargues

June 2006

Wlodzimierz Odojewski

Une saison à Venise

Venise, avec ses canaux, ses places et même ses gondoles, peut-elle tenir tout entière dans une cave inondée? C'est en tout cas ce que veulent croire les occupants d'une maison par où, en ces premiers jours de guerre, se faufilent comme une eau claire les rêves d'évasion de toute une famille. Métaphore charmante, chronique d'une folie douce, ce roman simple et loufoque du polonais Wlodzimierz Odojewski, né en 1930, est d'une drôlerie jubilatoire, mais de cette drôlerie qui ne peut sourdre que des événements les plus affligeants : l'adieu à l'enfance, le début de la guerre, la perte des illusions.

L’auteur

Né en 1930 à Poznan en Pologne, Odojewski s’est construit lui-même une réputation d’écrivain, de scénariste pour la radio et de journaliste et a également reçu nombre de prix littéraires. Il a fait ses débuts littéraires en 1951 avec la lecture d’un extrait de son livre Wyspa ocalenia à la radio d’État polonaise. Licencié pour des raisons politiques de son poste de directeur au Studio deThéâtre Contemporain de Polish Radio, il quitta son pays natal en 1971 pour profiter d’une bourse d’études à l’Académie de littérature de Berlin et vit dans la capitale allemande depuis. Il a aussi travaillé pour la Radio Free Europ au département des Affaires Culturelles.

Traduit du polonais par Agnès Wisniewski et Charles Zaremba

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés

annuaire