Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 23 • Montréal • 15.07.2006

ARCHIVE

Otilia Tunaru
Interview avec Shola Doummar (fr)

Juillet 2006

Pour connaître la liberté, il faut connaître la prison. On survit parce qu’on réfléchit

Interview avec George Filip, le poète roumain qui mène une vie montréalaise

Par Otilia Tunaru

George Filip parle en rimes et offre avec générosité ses poèmes comme les sourires qu’on donne aux inconnus dans la rue. Dans sa poésie, les rimes pétillantes s’élancent dans une ronde paysanne roumaine. Les mots âpres crient la révolte. Les vocables veloutés, triomphaux et doux-amers parle d’amour, du miracle de la vie et de la beauté d’un pays lointain au nom de Roumanie. Les images allégoriques s’enchaînent, les sentiments tourbillonnent, la réflexion est soutenue par le ton lyrique. Sa poésie est tendre et insoumise à la fois, comme le poète qui a été un rebelle dans son pays et un exilé dans ce monde.

Pour lui, la vie est une saison et sa fin représente «le printemps éternel». Il écrit surtout en roumain, parce que la vibration de la langue maternelle donne l’essor à son inspiration, à ses rêveries, à ses inquiétudes. Le poète habite Montréal où il a trouvé le confort de la liberté d’expression et une atmosphère d’émulation intellectuelle qui est à son goût.

George Filip est un habitué des activités culturelles de la communauté roumaine établie sur le continent américain. Son effervescence donne un plus de saveur, ses interventions éloquentes finissent toujours avec une poésie dédiée à l’événement. C’est difficile de traduire les poèmes de George Filip dans une autre langue parce que les mots à saveur archaïque évoquent des émotions très intenses. Croyez-moi, ça vaut la peine d’apprendre le roumain pour entrer dans son espace de sensations fulgurantes!

Pourtant, avant de lire l’interview, il est nécessaire de connaître un petit coin de son univers poétique. J’ai traduit quelques lignes; elles sont malheureusement privées de l’incantation de la rime et du rythme envoûtant des mots roumains :

J’ai marché au-delà du silence

En décryptant les grandes combustions

La Liberté hibernait derrière les barreaux

La Vérité, douce et crucifiée

Sur le Golgotha des oublis

Enneigé de tant de questions.

(La Fugue de silence)

 

O.T. : Vous vous considérez poète roumain ou le poète de la communauté roumaine de Montréal?

G.F. : Je suis un poète roumain qui habite à Montréal. Je resterai toujours un poète roumain.

O.T. : Comment vous caractérisez votre poésie, votre style d’écriture?

G.F. : Même si je suis un poète lyrique par excellence, je suis en même temps un agressif.
J’attaque les sujets et mon âme crie.
Je me cache toujours quand j’écris…
Je pleure, je ris.
Je ne vois personne quand j’écris...
(silence perdu parmi les rimes et puis, le verdict)
Écrire, c’est souffrir!

O.T. : Vous êtes le poète d’une communauté culturelle dans la province de Québec au Canada, loin de son pays. Comment vivez-vous avec ce statut? Est-il quelque part ingrat?

G.F. : Je considère que j’ai un statut qui découle de mon ouvrage. Pour moi, il est suffisant que j’existe et que je respecte l’être humain. Je n’ai pas besoin des papiers, de faire partie d’une catégorie. À mon avis, un poète n’a pas de barrières de culture ou de langue.

O.T. : Êtes-vous né poète ou vous l’êtes devenu?

G.F. : Je suis certain que je suis né pour écrire. À l’âge de trois-quatre ans j’ai commencé à parler en rimes. Des rimes naïves, qui venaient toutes seules. De plus, j’ai toujours aimé réciter de poèmes. À l’âge de huit ans, mes frères et puis les autres jeunes de mon village me demandaient d’écrire des lettres d’amour en vers pour conquérir le cœur des filles. Je recevais en échange des bonbons, des cahiers, même de l’argent. Alors, j’ai commencé très jeune ma carrière de poète. Je suis spontané avec les rimes et j’ai une obsession pour le papier blanc. J’écris longuement et beaucoup.

O.T. : Vous avez publié fréquemment des volumes de poésie, jusqu’à maintenant environ 20 volumes. Dans votre tiroir, vous avez des bouquins qui attendent pour être publiés…

G.F. : J’écris beaucoup, mais je suis en retard en ce qui concerne la publication parce que ça coûte cher, et moi, je suis un poète pauvre… comme tous les poètes… (il sourit) Mais j’ai l'espoir que je publierai toute mon œuvre jusqu’au printemps éternel… qui arrivera à toute fin.

O.T. : Vous avez publié en 1998 le volume Poèmes sur feuilles d’érable. Pourquoi n’avez-vous pas continué à écrire de la poésie en français?

G.F. : C’est mon premier volume de poésies traduit en français. J’ai travaillé très fort parce que je ne peux pas imaginer directement en français et j’ai besoin de quelqu’un pour me corriger. C’est difficile d’écrire dans une langue étrangère. J’ai l’intention de publier dans l’ avenir des livres en français parce que j’ai trouvé enfin un bon traducteur qui a réussi à pénétrer dans mon âme. Il s’appelle Daniel Manolescu, je lui fais confiance. Je ne m’attends pas à ce que la chance frappe à ma porte toute seule. J’ouvrirai la porte de la littérature universelle.

O.T. : Vos poésies sont appréciées dans la communauté roumaine. Comment a été reçu ce livre par le public québécois?

G.F. : Franchement, ce n’était pas une grande réussite. J’ai eu une seule rencontre avec les lecteurs. À mon avis, les gens du Québec aiment chanter, discuter; ils aiment l’amour, mais pas la poésie… Les Poèmes sur feuilles d’érable, je les ai offerts en cadeau à toutes les bibliothèques de la ville de Montréal.

O.T. : En 1969 vous avez été arrêté pour des raisons politiques en Roumanie. Avez-vous écrit pendant que vous étiez en prison?

G.F. : Dans la prison politique, nous n’avions pas le droit au crayon et à un bout de papier. J’ai composé plusieurs poèmes dans ma tête et quand j’ai été libéré, je les ai récités sur les campus aux étudiants. Ensuite, j’ai commencé à publier des livres.

O.T. : Qu’a signifié pour vous cette expérience?

G.F. : J’ai appris quelque chose qui est valable depuis la naissance du monde. J’ai appris que l’être humain est fait pour être libre. Mais pour connaître la liberté, il faut connaître la prison. Là bas, nous n’avions aucun droit. Ni de parler, ni d’aller à la toilette; tout était exécuté sur ordre. Nous étions tous réduits à des numéros. Moi, j’étais le numéro 7, je n’ai pas eu de nom pendant trois mois. J’ai été arrêté plusieurs fois pour des raisons politiques, mais j’ai été emprisonné une seule fois, quand le président Ceausescu, de retour d’une visite en Chine en 1969, a voulu faire la révolution culturelle en Roumanie selon le modèle chinois. En fait, la révolution culturelle c’était une nouvelle forme d'oppression de la nation et spécialement des intellectuels. Après ça, je suis devenu réfugié politique.

O.T. : Dans notre pays, la prison politique a donné plusieurs écrivains : Vasile Militaru, Radu Gyr, Nicolae Steinhardt … Comment vous expliquez ce phénomène de fertilité spirituelle dans une situation de frustration?

G.F. : La spiritualité c’est le seul remède au désespoir. On parle avec soi-même, on réinvente son monde qui devient supérieur au monde réel. En prison, c’est un autre monde, de torture psychologique et de douleur. Mais on trouve son espace à soi, on survit parce qu’on réfléchit. C’est pour ça que la prison représente une vraie formation surtout pour les philosophes. Les gens talentueux ont créé de valeureuses oeuvres en prison.

O.T. : Comment votre exil a-t-il commencé en 1979?

G.F. : J’ai été parmi les anticommunistes qui disaient leurs opinions. Un moment donné, en 1977, nous avions planifié une espèce de révolte contre le régime de Bucarest. Notre plan a été découvert et nous devions être jugés en public par le Parti communiste au Théâtre national. Je suis entré dans l’ambassade des États-Unis à Bucarest et j’ai demandé la protection pour nous, les signataires de la Charte des droits de l’homme. C’était une action initiée par l'écrivain Paul Goma, pour protester contre la privation des droits fondamentaux, surtout le droit à la parole. Lui aussi est en exil à Paris. Même si j’étais surveillé sans arrêt par la Sécurité, les agents ne pouvaient pas me toucher. Je sortais de ma maison pendant la nuit, je les voyais dans ma cour, je leur demandais : « Qu’est-ce vous faites ici? » Ils ne parlaient pas, ils regardaient, ils étaient là comme des ombres, en faisant leurs rapports. C’est une forme d’intimidation et de harcèlement psychologique. J’étais sur la liste noire et j’ai reçu un passeport international grâce à l’ambassade des États-Unis. Je suis allé en Autriche, en Allemagne, je suis resté presque trois ans à Paris. Entre les États-Unis et le Canada, j’ai choisi le Canada parce que c’est un pays jeune, une terre d’espoir pour les réfugiés politiques. La ville de Montréal signifie pour moi la grande liberté, pas seulement de point de vue des droits de l’homme, mais surtout de point de vue artistique. C’est ici que je désire devenir -pas parvenir!-, un vrai poète libre.

O.T. : Qu’est que vous faites quand vous vous ennuyez de la Roumanie?

G.F. : Je chante en roumain et j’écris... Je regarde par la fenêtre, je m’imagine que je vois mes Carpates et ma mer Noire... J’ai rebaptisé le fleuve Saint Laurent, pour moi c’est le Danube. C’est comme ça que je dédie plusieurs poèmes à mon pays, je l’imagine. Soit que je regarde une feuille d’érable ici ou en Roumanie, la nature est partout la même, un petit Eden.

O.T. : À votre avis, la poésie roumaine a trouvé sa place? A-t-elle un public et un avenir?

G.F. : Non, la poésie roumaine n’est pas du tout connue dans le monde. Notre grand poète Eminescu n’a pas trouvé sa place dans la littérature universelle. Il est traduit, mais il n’a pas une critique internationale pour le faire connaître. En Roumanie, la poésie était très appréciée pendant le régime communiste parce qu’elle représentait une forme de résistance. Présentement, les gens sont préoccupés par autres choses, comme la technique, le sexe et le sensationnalisme.

O.T. : Vous êtes fasciné par l’œuvre et la personnalité du poète national roumain Mihai Eminescu. Qu’est qu’il représente pour vous et pour la culture roumaine?

G.F. : Les mots sont pauvres pour expliquer mes sentiments envers ce poète - philosophe, un génie que Dieu a envoyé parmi les Roumains. Il est la colonne vertébrale de la littérature roumaine et moi, j’aimerais être son petit frère. Son œuvre représente un trésor spirituel inépuisable.

O.T. : Dans quelques jours, vous partirez en Roumanie. Quel est le but de ce voyage?

G.F. : Premièrement, de rencontrer ma mer Noire. Je l’appelle comme ça, Ma mer Noire, et je la considère comme ma mère, ma soeur, ma muse et ma fiancée. Je m’ennuie aussi des montagnes, des rivières et j’éprouve de la mélancolie pour mon pays romantique. J'envisage de publier un nouveau livre pour les enfants Vise colorate (Des rêves coloriés) et le volume Metafore risipite (Des métaphores répandues). Je jetterai les métaphores dans l’air pour tous mes lecteurs… Ma tristesse est que le tirage est réduit, 500-600 exemplaires. Je fais la comparaison avec mon premier livre jeunesse publiée en Roumanie, après la sortie de prison. C’était un tirage de 74 000 exemplaires, à un prix très raisonnable pour tous les acheteurs.

O.T. : Quel est le poème qui vous représente mieux?

G.F. : Il y a une infinité des choses à dire, par exemple :


J’ai laissé mes errances sur la plage
Embrassant entre vagues le plus grand
Car timide et si jeune et volage
Je suis de la Mer, un enfant
Oui, c’est elle, de ses lèvres de dentelle
Qui me dit les légendes d’anciennes caravelles…
(Mare Nostrum)

 

O.T. : Et quelques vers qui décrivent la Roumanie?...

G.F. : Voilà:


Quelqu’un a dû nous faire venir au monde!
De nos montagnes Decebal est né,
Traian a traversé Danubion
Personne jamais ne pourra encore nier
La pure semence de notre nation.
(Naissance)

 

O.T. : Dites-nous quelques lignes qui évoquent notre nouveau pays.

G.F. :

À la récolte des pommes
J’entends la voix des elfes
Blanches et boréales
Tel le péché ancestral
Blanche, bleue et boréale
J’entends la voix des elfes
À la récolte des pommes.

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PHOTO : Le poète George Filip lors de la cérémonie d’inauguration du monument de Mihai Eminescu à Windsor (Canada) le 10 juin 2006. Source : les archives de George Filip

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

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