Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 21 • Montréal • 15.05.2005

ARCHIVE

Émilie Andrewes
Eldon d’or (fr)
Clara Ness
Genèse de l’oubli (fr)
Felicia Mihali
La reine et le soldat (fr)

Mai 2006

Andrée Laurier

Horizons navigables

Renaître du désert
« C’était un étrange amour, une paire d’yeux gris, les lèvres douces d’un homme d’Italie, une femme avec un accent léger, un couple aux yeux très francs, un homme au dos large. Et des enfants, des enfants qu’on laissait danser. »

La beauté est parfois un don des dieux qui se révèle empoisonné. Myriam B. Gers la supporte comme une gangue qui l’étouffe. Elle en souffre, car à cause de cette beauté, elle n’arrive pas à trouver la spontanéité qui ferait d’elle une femme épanouie. Myriam s’étiole à vue d’oeil. Elle est comme un cristal qui risque à tout moment d’éclater. Malgré l’attention discrète que lui portent Alba et Yacek, Myriam sent qu’elle doit tout quitter pour faire le point sur elle-même. Et c’est en Tunisie, en plein désert, qu’elle trouvera une réponse à sa froideur. Un homme, Aton, placé sous le signe du soleil; une femme, coincée dans son ventre, et deux adolescents qui s’aiment à en mourir et qui souffrent parce que leurs parents arabes ont décidé qu’ils n’étaient pas destinés l’un à l’autre. Le désert sera le lieu de grandes souffrances pour Myriam, mais aussi d’une intimité retrouvée : là, elle apprendra à toucher et à être touchée et alors elle pourra s’abreuver aux lèvres roses de l’Autre, chose qu’elle
n’aura jamais pu faire dans le passé. Et grâce à cette naissance à elle même, elle pourra enfin accéder à un état de sérénité et d’intensité, quelque chose qui ressemble au bonheur… Le désert mais aussi une coque qui attendait l’ampleur d’une mer auront opéré le miracle d’une improbable métamorphose. Un roman lent et chaud comme le sable du désert. Et beau dans sa saisissante pureté…

L’auteure
Andrée Laurier vit depuis toujours en parfaite entente avec des bêtes et des êtres imaginaires. Gentils pour la plupart. Et très fidèles. Elle ne le fait pas exprès. Les chats sont noirs, les êtres, moins. Elle aime les voix des écrivains, qui lui parviennent à Ottawa. Surtout lorsqu’ils sont inspirés. Son travail la porte, elle vivrait de mots. Tous les jours, elle s’écrit très sérieusement par respect pour les lettres et pour qui les aime. Certains textes en subsistent…

Mai 2006

Serge Bruneau

L’enterrement de Lénine

«Que sont nos familles devenues? » écrirait sans doute Rutebeuf s’il avait la possibilité de le faire en ce début du troisième millénaire. C’est à cette énigme insoluble que tente de répondre L’enterrement de Lénine, le dernier roman de Serge Bruneau. De quoi s’agit-il au juste? D’un journal à deux mains : Charlotte raconte ce qu’elle vit – et c’est plutôt moche – alors que Mathieu, diariste lui aussi et ex-mari d’Alicia, joue le rôle de tampon dans cette famille éclatée. La silencieuse? Alicia. Fantasque, rêveuse, irresponsable et instable. Tout tourne autour d’elle, alors qu’elle
devrait avoir été mise depuis longtemps sur la voie de service. Car cette femme est tout sauf une épouse et une mère. Et pourtant, c’est elle qui occupe tout l’espace. Le père l’a toujours aimée. Quant à la fille, elle aurait tant voulu se coller à elle. En somme, un éternel pas de deux avec une femme qui s’enfarge dans ses pieds. Pire : un phare dans la nuit sur lequel on vient se brûler. Alors pourquoi courir après une chimère ? Énigme insoluble, disions-nous au début ?

L’auteur
Montréalais d’origine, Serge Bruneau se consacre à la pratique de la peinture depuis
le milieu des années soixante-dix. Son intérêt pour la littérature l’a amené à publier un premier roman en 2002, sous le titre Hot Blues, suivi en 2003 de Rosa-Lux et la baie des Anges.

Serge Bruneau,
L’enterrement de Lénine,
roman
Montréal, XYZ éditeur,
coll. « Romanichels »,
mai 2006, 208 p., 24 $.

Mai 2006

Malka Zipora

Lekhaim - Chroniques de la petite vie

Par Felicia Mihali

Il y a longtemps que j’ai lu un livre avec autant de plaisir. Lekhaim, le livre de Malka Zipora, est un des rares livres qui vous réconcilie avec votre condition de femme au foyer, rôle qui nous dévolue toujours, malgré tous les acquis de la modernité.

Fille de Juifs hongrois ayant survécu aux camps de concentration nazis, Malka Zipora est mère de douze enfants. Née en Israël, elle vit présentement à Montréal dans ce qu’on considère comme étant la communauté la plus fermée, celle des Juifs hassidiques. De quoi pourrait parler une femme occupée tout au long de la journée à préparer les repas de la famille, à ramasser les vêtements qui traînent partout dans la maison après le départ des enfants pour l’école, à faire enfiler les pyjamas aux petits qui retrouvent leur énergie au moment où les adultes ne veulent que se mettre au lit ? C’est là le sujet de son livre, de cette passion qu’on trouve dans la dans la routine quotidienne à l’intérieur de la maison, suivant des règles ancestrales, dans une ambiance ou la tradition n’est pas oppressante maisconstitue l’essence même de la vie. Obsédée par une carrière publique drainant fatigue et déchirement, je m’interroge souvent à savoir à quoi sert le temps passé à éplucher les carottes, brasser la soupe, coudre les boutons manquant, épousseter, balayer ? Malka nous rassure, ce temps n’est pas perdu du tout. En fait, c’est un grand cadeau que l’on fait à notre famille, cette famille et ces enfants que l’on considère souvent comme un fardeau, qui nous empêche parfois de réaliser nos rêves.

Conçues au début comme un passe temps destiné à amuser ses voisins et amis, les petites proses de Malka sont empreintes de sagesse. Elles nous rappellent nos mères et nos grands-mères, le souci avec lequel elles surveillaient nos repas, nos heures de coucher et notre réveil. Notés au hasard, les sujets majeurs de ses observations sont les petits objets qui l’entourent tel que le réveille-matin ou un vieux pantalon rouge ayant fait le bonheur de ses enfants. En imaginant cette communauté comme une prison de femmes, on découvre avec amusement la rencontre de la mère avec les touches du clavier, ou faisant fi de la maladie de la téléphonite, maladie qui menace la paix du foyer. Malka n’est aucunement oppressée par sa condition. Aucun regret à ne pas conduire une auto et aller chaque jour au travail, aucun plaisir à regarder la télé jusqu’aux petites heures du matin.

Lekhaim, sous-titré Chroniques de la vie hassidique à Montréal, n’a rien d’un traité ennuyant. Ce qui de l’extérieur est vue comme une religion écrasante, pour Malka n’est que la garantie de la continuité, la perpétuité d’un mode de vie traditionnel, du bonheur auprès des siens, des coutumes qui dépassent le cadre de toute restriction. On apprend moins sur les habitudes des Juifs conservateurs mais plus sur la routine d’une femme vaquant à ses tâches domestiques. Ce qui nous fait souvent défaut est cette leçon de bonheur conçu autour des choses simples.

Chaque fois que je me trouverai en désaccord avec moi-même et avec ce que mes mères m’ont légué, je relirai les paroles de Malka Zipora.

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2005. Tous droits réservés

annuaire