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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 20 • Montréal • 15.04.2006 |
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Le Misanthrope sur patins à roulettes Par Felicia Mihali Monter Le Misanthrope est une tâche que chaque metteur en scène doit accomplir à une époque ou l'autre de sa carrière. C’est, dit-on, la pièce où Molière s’identifie le plus avec son personnage, Alceste, miroir fidèle et lucide dans lequel il peut se contempler. Tout comme cet auteur si souvent mis à l’épreuve, probablement que chaque metteur en scène choisit cette pièce lorsqu’il s’identifie le plus avec Alceste, lorsqu’il se sent tout aussi dégoûté, fatigué, et ennuyé par les futilités de son temps. Y a-t-il un lien entre cette mise en scène et les dernières épreuves auxquelles Cristina a été soumise ces derniers temps? Ceux qui la connaissent seraient tentés d’acquiescer. Certes, le Molière qu’elle nous présente au Bain Saint-Michel est la meilleure de ses dernières réalisations. C’est une réussite, grâce surtout à la performance des acteurs. Je dois avouer qu'avant l'entrée dans la salle – ou avant de descendre dans la piscine, pour être plus précise, - je craignais la rencontre avec ce genre de texte car, vous le savez, l'alexandrin est une affaire tellement ancienne et loin de notre sensibilité abreuvée aux choses facile à digérer. D’emblée de jeu, j’ai été fortement étonnée par le savoir-faire des jeunes comédiens dans ce difficile exercice de récitation et de cadence. On remarque, sans être grand spécialiste, la bonne prononciation des vers, le bon « timing » entre le geste et la parole. En ce sens, j'ai eu un énorme plaisir à écouter scander Vincent Côté et Brigitte Pogonat. Le décalage entre le caractère d'Alceste et ceux de son entourage est d'abord souligné par les costumes, car Alceste, sobrement et élégamment interprété par Dominic Darceuil, fait figure à part par l’austérité de sa tenue et par l’absence de maquillage. Les costumes mettent en évidence les défauts des personnages : l’orgueilleux, le vantard, la fausse croyante, le bavard. Ce qui renverse cette interprétation manichéiste en quelque sorte, c’est la dernière scène - adaptée aux dires québécois – ou Cristina nous propose une transposition qui sème un peu la doute. Est-ce Alceste, une victime innocente, incomprise, inadaptée? N’y a-t-il pas dans son attitude hautaine une certaine faute, celle qui le transforme finalement en une victime biblique, digne d’être crucifiée?
Malgré ces graves questions, la pièce n'est pas toutefois un réquisitoire noir, car le grain comique est semé dans chaque rôle. Occupés en tout temps à lacer leurs patins à roulettes, les protagonistes prouvent ainsi leur adaptation aux règles du jeu de la mondanité. Alceste est le seul qui refuse carrément de s’y soumettre et de participer aux sports à la mode même si, de cette manière, il accentue encore plus sa marginalité. Le personnage qui offre un contrepoids solide au personnage presque hiératique d’Alceste est le Basque, le serviteur excellemment joué par Costa Tovarnisky. Sa tenue rustre souligne encore plus la distance entre les deux mondes. Ce personnage presque omniprésent sur la scène est à la fois généreux, fidèle, espion et voleur en même temps, quelqu'un qui s’empiffre des bonnes choses refusées aux repas des grands. Ce serviteur costaud a du mal à faire passer les messages, mais il s’amuse copieusement de l’imbroglio des événements et de la fanfaronnade des autres. Méprisé par tous, Alceste en tête, il fait son chemin à lui malgré le charabia de son petit discours. En fait, sa simplicité et sa bonhomie face au mépris des maîtres le transforme dans le personnage le plus uniforme et sympathique, car il n'est soumis ni aux extrêmes ni aux fluctuations des émotions. Il traite tout le monde de la même manière, ce qui lui assure une survivance confortable au milieu de cette fourmilière de modes et tendances, de luttes pour la suprématie, d'un monde où l'on fait toujours beaucoup de bruit pour des riens. PHOTOS : Courtoisie Théâtre de l'Utopie Photo 1: Thomas Perreault, Milane Ricard, Costa Tovarnisky, Brigitte Pogonat. Photo 2: Érick Tremblay, Dominic Darceuil. Le Château Spectacle du Théâtre de Fortune présenté au Théâtre Prospero Par Cristina Montescu Du 7 au 25 mars 2006, le Théâtre de Fortune présente une relecture d’un classique de la littérature du XX-ème siècle, Kafka. Le Château, dernier roman inachevé de l’écrivain pragois de langue allemande, a été adapté et porté à la scène montréalaise par Jean-Marie Papapietro. Dix comédiens, interprétant plusieurs rôles au cours de la représentation théâtrale, réussissent nous livrer le tragique empreint d’humeur de l’univers de Kafka. Le parcours du Château, et en effet celui de l’œuvre kafkaïenne, reste fascinant. Par la volonté de Kafka, ce roman aurait dû être détruit après la mort de l’auteur, survenue en 1924. Mais Max Broda, celui qui devrait anéantir l’héritage spirituel de Kafka, publie en 1926 le manuscrit inachevé. Ensuite, Kafka traduit en français par Alexandre Vialatte accompagnera la réflexion d’un Albert Camus ou d’un Jean-Paul Sartre. Le château est le drame d’un individu confronté aux labyrinthes sans issue d’un pouvoir absurde. Embauché par le Château, l’arpenteur K. arrive par une nuit d’hiver dans un village dont le nom nous reste inconnu. Le Château s’avère être le lieu d’où partent les ficelles d’un règne écrasant mais invisible, celui du comte Westwest, le maître du Château, et de Klamm, l’intermédiaire de ce maître. L’arrivée de K. n’est qu’une erreur du mécanisme du pouvoir. On n’a pas besoin d’un arpenteur. On n’a pas besoin d’un étranger. Les villageois se confondent, forment une masse compacte de condamnés qui ignorent les raisons de leurs culpabilités. Malgré ses efforts, K. n’arrivera à approcher ni le Château ni les autres. L’amour, sous toutes ses formes reste impossible. La relecture de Jean-Marie Papapietro se remarque par la création de plusieurs facettes contiguës. Par exemple, l’immobilisme psychique des personnages est contrebalancé par le mouvement incessant, contradictoire de ces mêmes personnages, par les multiples changements d’emplacement des éléments de décor scénique. Le drame du changement impossible, l’antagonisme entre vouloir et pouvoir marque l’interprétation de chaque comédien. K., Frieda, Le Maire du village, L’Instituteur, l’Hôtelière, Olga, Arthur, Jérémie sont doubles, émiettés, abîmés. L’univers semble renversé et par cela burlesque, impossible. On a donc le plaisir de voir, par les yeux du Théâtre de Fortune, une nouvelle lecture théâtrale de l’œuvre kafkaïenne. |
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