Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 18 • Montréal • 15.02.2006

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Février 2006

Irina Egli

Après une carrière bien entamée en cinéma :
Alceste dans un Bain !

Dominic Darceuil
- dans le rôle d’Alceste -
d’après une adaptation libre du Misanthrope de Cristina Iovita : «Molière en Hiver»

par Felicia Mihali

Jouer sur les contrastes
La rencontre avec Dominic Darceuil se passe entre l’amusement et le sérieux. Si on lui demande une entrevue, il te dit qu’il « prête volontairement son corps à la science. » Tout aussi généreusement, il t’offre son temps : il est au rendez-vous un quart d’heure d’avance et il t’accorde dès le début plus de temps qu’on lui en demande. D’un autre côté, il sait aussi respecter son temps à lui : à l’heure prévue, il te fait discrètement comprendre que cela devrait être tout, et que ce qu’il fallait se dire l’a pleinement été. Il arrive à l’entrevue portant un reste de la peau de son dernier personnage, et duquel il ne se sépare qu’au moment où il n’est plus d’actualité, c’est-à-dire le moment où il embarque dans un autre projet. S’il doit jouer avec des rallonges, on les voit aussi dans la rue sortant négligemment de sa tuque. Concentré sur ce qu’il te dit, il garde toujours un œil sur l’extérieur. Attentif même à l’intonation de la voix de son interlocuteur, il saisit aussi chaque personnage excentrique qui franchit la porte du restaurant. Désordonné en apparence, il traîne partout le texte de son dernier rôle, gribouillé de ses propres notes. Quand il s’agit de ses personnages, il ne se fie jamais au hasard, ou du moins il se permet le luxe de l’organiser. Enflammé par ses propos, il se tend légèrement au-dessus de la table pour t’approcher, pour attraper tes pensées. Il s’assure que rien n’est raté de son discours. Quand le sérieux l’emporte trop sur ses affirmations, il clôt avec un rire discret.

Irina Egli

Un hasard bien orchestré
Avant de choisir la carrière d’acteur, Dominic a longtemps oscillé entre la carrière d’artiste peintre et celle d’écrivain. Héritier de plusieurs talents, il provient d’une famille d’intellectuels, enseignants et artistes, famille peu nombreuse avec « des relations un peu déphasées », vu la différence d’âge entre ses parents. Ses premiers souvenirs sont des souvenirs africains puisqu’ il a grandi au Gabon jusqu’à l’âge de cinq ans. Plus tard, il y est retourné, à deux reprises, par pure curiosité, car de l’époque de son enfance datait une vague impression « d’appartenir à une communauté sans lui appartenir vraiment. » Ses études, faites tantôt dans des écoles privées tantôt dans des écoles publiques, tantôt en Afrique, tantôt au Québec, l’ont apparenté vite à la grande famille de ceux qui aiment voyager et lire. Sa passion pour le monde des arts commence par l’exploration de la bibliothèque de son père qui lui donne accès à des milliers de volumes. Son réveil au monde des images et de la fiction débute avec la lecture des livres qu’il lit sans toujours comprendre. Il commence par les classiques français auxquels il ajoute, à l’insu de ses parents, des livres interdits. Côtoyant le milieu et les artistes les plus en vogue des dernières décennies, Dominic se décide finalement pour l’art de la scène. Regrette-t-il ce choix? « Oui, dit-il en riant. Mais le bon côté est que je peux toujours y renoncer. » Chose pas si facile paraît-il.

Quand le métier vous cherche
La découverte du théâtre se fait comme un remède contre sa timidité innée. Jouer devant ses parents était devenu une manière de se sentir fort, d’être quelqu’un d’autre. La découverte de Molière a été décisive pour favoriser cette carrière plutôt qu’une autre. Depuis, il n’échappe pas a un faible sentiment que ce métier le cherche malgré les nombreuses tentations d’abandonner et de se consacrer à des choses plus payantes, bien qu’appartenir au monde artistique rime encore avec pauvreté. Ce qui le fait le plus douter est la complaisance qui caractérise le milieu théâtral. Quelles seraient donc les tares de ce système, qui, selon lui, s’appliquent à tout le milieu culturel québécois presque ? « Trop de superficialité dans les émissions culturelles, un contenu peu soigné de la majorité des manifestations artistiques, une culture de la vedette mal gérée. » Par endroit, tout lui semble truqué, dépourvu de responsabilité. Plus grave encore lui semble le manque de responsabilité collective devant les gestes culturels. Cela fait que, devant ce phénomène, la responsabilité individuelle de chaque artiste impliqué est plus grande.
Malgré ce qu’on croit vis-à-vis des acteurs comme lui, vedettes du cinéma et aussi, à moindre échelle, du petit écran, Dominic pense que ce qui fait la qualité de ce métier est de le pratiquer en travaillant, idéalement, sur un seul projet à la fois, car chaque rôle est un véritable projet intellectuel. Afin de le préparer un artiste doit mettre en oeuvre toutes ses énergies. Dominic se fie surtout aux projets articulés, aux rôles capables de joindre la sensibilité humaine dans ses profondeurs, même s’il s’agit de rôles peu étendus. Élitiste par tradition, il s’associe à la classe restreinte des gens qui aiment la culture et qui la servent. Sa manière d’agir va parfois contre l’esprit de coterie, la pratique des familles formées dans les coulisses au gré des intérêts financiers ou personnels.

Irina Egli

Humaniser des personnages exécrables
A sa sortie de l’École Nationale de Théâtre du Canada il a eu la chance d’être sélectionné par Miche Jetté pour jouer Marc, dans son film de l’an 2000, Hochelaga. « Le rôle, dit Dominic, a été une provocation surtout par la quantité de choses que je ne savais pas faire. J’ai pensé même à refuser ce personnage par peur, car je n’aimais pas l’idée de toucher à une arme à feu et, plus grave encore, je ne savais pas conduire. » Heureusement, Michel Jetté a eu une grande ascendance sur lui et leur collaboration a continué avec le rôle de Lucia dans le film Histoire de Pen. Le succès de ces deux rôles sous la même direction prouve qu’un réalisateur peut lui faire confiance. On ne lui donne pas tout simplement un rôle à jouer mais une mission à accomplir. Pour se métamorphoser dans un personnage crédible, il est capable de tout. Le plus beau compliment pour lui est lorsque les gens ne le reconnaissent pas dans la rue : c’est le meilleur signe qu’il a bien fait son travail. Dominic aime les défis et les efforts réclamés par chaque nouveau personnage, à condition que ce soit provocateur. Sinon, il se donne le droit de refuser des rôles trop répétitifs, comme cette dernière année au cours de laquelle il a refusé au moins six rôles de travestis. Pour lui, un bon rôle est celui qui permet d’incarner le plus de vies possibles en une seule ; un bon acteur, celui capable d’humaniser le personnage le plus exécrable, de le rendre sensible même lorsqu’il est dur et froid. Ce qui reste magnifique et irremplaçable dans ce métier est le pouvoir de pénétrer les rêves des gens.

Le retour au théâtre
Avec le rôle d’Alceste il revient à sa première passion sans y avoir jamais séjourné longtemps. Et ce n’est pas peut-être par pur hasard qu’il revient sur scène grâce au texte de Molière, une adaptation libre de la pièce Le Misanthrope, joué au Bain Saint Michel pour vingt représentations. Sous la direction de Cristina Iovita, il va joindre la compagnie du Théâtre de l’Utopie, à la naissance de laquelle il a assisté à l’époque de ses études à École nationale de théâtre du Canada. Sans en être un membre fondateur, il a participé à ses projets à titre de photographe et a continué de suivre son évolution même lorsqu’il semblait loin de la compagnie. À présent, la demande de son ancien professeur Cristina d’incarner Alceste lui semble un hasard bien organisé, comme tant d’autres dans sa vie.

Irina Egli

Pourquoi aime-t-il tant le personnage d’Alceste?

« Il existe un lien tangible entre l’Alceste du Théâtre de l’Utopie et l’idéal que je souhaite rejoindre en tant qu’être humain : une certaine qualité de présence vraie au quotidien. Pour moi, l’une ne va pas sans l’autre puisqu’il existe certainement autant de façons d’être acteur que de façons d’être humain ! Notre extase, là comme ailleurs, vient du don possible de la liberté et de cette capacité incroyable que le théâtre délivre pour entrer dans les rêves des gens et changer un tant soit peu une part d’indifférence. »

Y a-t-il une ressemblance quelconque entre l’époque de ce personnage, créé il y a plus de trois cents ans, et celle où l’on vit présentement? Dominic est résolu de démontrer par son rôle que oui : « L’hypocrisie généralisée du temps de Molière, décriée par Alceste, pointe notre époque à distance vers ce que l’on nomme, aujourd’hui, la crise des valeurs ; qui n’est rien d’autre, pour lui, qu’un manque de célérité de corps, de cœur et d’esprit. Ce qui est déconcertant pour Molière en 1665 et le pousse à écrire sa pièce l’est tout autant de nos jours. »

Molière en hiver d’après Le Misanthrope


Représentations du 10 mars au 6 avril 2006 ,au Bain Saint-Michel 5300 Saint Dominique
Mise en scène : Cristina Iovita
Distribution : Dominic Darceuil, Vincent Côté, Brigitte Pogonat, Milane Ricard, Thomas Perreault, Érick Tremblay, Costa Tovarnisky
Concepteurs: Julie-Anne Archambault ( assistance à la mise en scène et direction de production

Costumes et décor : Fruzsina Lànyi, Mélina Dupin Girod
Musique : Benoit Rolland
Lumières : Anne Catherine Simard Deraspe

Les jeudis soirs sont consacrés «soirées discussion» avec le public après la représentation.

Crédit photo: www.maximetremblay.com

création et réalisation par Cristian Nistor

graphique et mise-à-jour Bogdan Malaelea-Toropu

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