Jouer sur les contrastes
La rencontre avec Dominic Darceuil se passe entre l’amusement
et le sérieux. Si on lui demande une entrevue, il te dit qu’il
« prête volontairement son corps à la science.
» Tout aussi généreusement, il t’offre son
temps : il est au rendez-vous un quart d’heure d’avance
et il t’accorde dès le début plus de temps qu’on
lui en demande. D’un autre côté, il sait aussi
respecter son temps à lui : à l’heure prévue,
il te fait discrètement comprendre que cela devrait être
tout, et que ce qu’il fallait se dire l’a pleinement été.
Il arrive à l’entrevue portant un reste de la peau de
son dernier personnage, et duquel il ne se sépare qu’au
moment où il n’est plus d’actualité, c’est-à-dire
le moment où il embarque dans un autre projet. S’il doit
jouer avec des rallonges, on les voit aussi dans la rue sortant négligemment
de sa tuque. Concentré sur ce qu’il te dit, il garde
toujours un œil sur l’extérieur. Attentif même
à l’intonation de la voix de son interlocuteur, il saisit
aussi chaque personnage excentrique qui franchit la porte du restaurant.
Désordonné en apparence, il traîne partout le
texte de son dernier rôle, gribouillé de ses propres
notes. Quand il s’agit de ses personnages, il ne se fie jamais
au hasard, ou du moins il se permet le luxe de l’organiser.
Enflammé par ses propos, il se tend légèrement
au-dessus de la table pour t’approcher, pour attraper tes pensées.
Il s’assure que rien n’est raté de son discours.
Quand le sérieux l’emporte trop sur ses affirmations,
il clôt avec un rire discret.
Un hasard bien orchestré
Avant de choisir la carrière d’acteur, Dominic a longtemps
oscillé entre la carrière d’artiste peintre et
celle d’écrivain. Héritier de plusieurs talents,
il provient d’une famille d’intellectuels, enseignants
et artistes, famille peu nombreuse avec « des relations un peu
déphasées », vu la différence d’âge
entre ses parents. Ses premiers souvenirs sont des souvenirs africains
puisqu’ il a grandi au Gabon jusqu’à l’âge
de cinq ans. Plus tard, il y est retourné, à deux reprises,
par pure curiosité, car de l’époque de son enfance
datait une vague impression « d’appartenir à une
communauté sans lui appartenir vraiment. » Ses études,
faites tantôt dans des écoles privées tantôt
dans des écoles publiques, tantôt en Afrique, tantôt
au Québec, l’ont apparenté vite à la grande
famille de ceux qui aiment voyager et lire. Sa passion pour le monde
des arts commence par l’exploration de la bibliothèque
de son père qui lui donne accès à des milliers
de volumes. Son réveil au monde des images et de la fiction
débute avec la lecture des livres qu’il lit sans toujours
comprendre. Il commence par les classiques français auxquels
il ajoute, à l’insu de ses parents, des livres interdits.
Côtoyant le milieu et les artistes les plus en vogue des dernières
décennies, Dominic se décide finalement pour l’art
de la scène. Regrette-t-il ce choix? « Oui, dit-il en
riant. Mais le bon côté est que je peux toujours y renoncer.
» Chose pas si facile paraît-il.
Quand le métier vous cherche
La découverte du théâtre se fait comme un remède
contre sa timidité innée. Jouer devant ses parents était
devenu une manière de se sentir fort, d’être quelqu’un
d’autre. La découverte de Molière a été
décisive pour favoriser cette carrière plutôt
qu’une autre. Depuis, il n’échappe pas a un faible
sentiment que ce métier le cherche malgré les nombreuses
tentations d’abandonner et de se consacrer à des choses
plus payantes, bien qu’appartenir au monde artistique rime encore
avec pauvreté. Ce qui le fait le plus douter est la complaisance
qui caractérise le milieu théâtral. Quelles seraient
donc les tares de ce système, qui, selon lui, s’appliquent
à tout le milieu culturel québécois presque ?
« Trop de superficialité dans les émissions culturelles,
un contenu peu soigné de la majorité des manifestations
artistiques, une culture de la vedette mal gérée. »
Par endroit, tout lui semble truqué, dépourvu de responsabilité.
Plus grave encore lui semble le manque de responsabilité collective
devant les gestes culturels. Cela fait que, devant ce phénomène,
la responsabilité individuelle de chaque artiste impliqué
est plus grande.
Malgré ce qu’on croit vis-à-vis des acteurs comme
lui, vedettes du cinéma et aussi, à moindre échelle,
du petit écran, Dominic pense que ce qui fait la qualité
de ce métier est de le pratiquer en travaillant, idéalement,
sur un seul projet à la fois, car chaque rôle est un
véritable projet intellectuel. Afin de le préparer un
artiste doit mettre en oeuvre toutes ses énergies. Dominic
se fie surtout aux projets articulés, aux rôles capables
de joindre la sensibilité humaine dans ses profondeurs, même
s’il s’agit de rôles peu étendus. Élitiste
par tradition, il s’associe à la classe restreinte des
gens qui aiment la culture et qui la servent. Sa manière d’agir
va parfois contre l’esprit de coterie, la pratique des familles
formées dans les coulisses au gré des intérêts
financiers ou personnels.
Humaniser des personnages exécrables
A sa sortie de l’École Nationale de Théâtre
du Canada il a eu la chance d’être sélectionné
par Miche Jetté pour jouer Marc, dans son film de l’an
2000, Hochelaga. « Le rôle, dit Dominic, a été
une provocation surtout par la quantité de choses que je ne
savais pas faire. J’ai pensé même à refuser
ce personnage par peur, car je n’aimais pas l’idée
de toucher à une arme à feu et, plus grave encore, je
ne savais pas conduire. » Heureusement, Michel Jetté
a eu une grande ascendance sur lui et leur collaboration a continué
avec le rôle de Lucia dans le film Histoire de Pen. Le succès
de ces deux rôles sous la même direction prouve qu’un
réalisateur peut lui faire confiance. On ne lui donne pas tout
simplement un rôle à jouer mais une mission à
accomplir. Pour se métamorphoser dans un personnage crédible,
il est capable de tout. Le plus beau compliment pour lui est lorsque
les gens ne le reconnaissent pas dans la rue : c’est le meilleur
signe qu’il a bien fait son travail. Dominic aime les défis
et les efforts réclamés par chaque nouveau personnage,
à condition que ce soit provocateur. Sinon, il se donne le
droit de refuser des rôles trop répétitifs, comme
cette dernière année au cours de laquelle il a refusé
au moins six rôles de travestis. Pour lui, un bon rôle
est celui qui permet d’incarner le plus de vies possibles en
une seule ; un bon acteur, celui capable d’humaniser le personnage
le plus exécrable, de le rendre sensible même lorsqu’il
est dur et froid. Ce qui reste magnifique et irremplaçable
dans ce métier est le pouvoir de pénétrer les
rêves des gens.
Le retour au théâtre
Avec le rôle d’Alceste il revient à sa première
passion sans y avoir jamais séjourné longtemps. Et ce
n’est pas peut-être par pur hasard qu’il revient
sur scène grâce au texte de Molière, une adaptation
libre de la pièce Le Misanthrope, joué au Bain Saint
Michel pour vingt représentations. Sous la direction de Cristina
Iovita, il va joindre la compagnie du Théâtre de l’Utopie,
à la naissance de laquelle il a assisté à l’époque
de ses études à École nationale de théâtre
du Canada. Sans en être un membre fondateur, il a participé
à ses projets à titre de photographe et a continué
de suivre son évolution même lorsqu’il semblait
loin de la compagnie. À présent, la demande de son ancien
professeur Cristina d’incarner Alceste lui semble un hasard
bien organisé, comme tant d’autres dans sa vie.
Pourquoi aime-t-il tant le personnage d’Alceste?
« Il existe un lien tangible entre l’Alceste du Théâtre
de l’Utopie et l’idéal que je souhaite rejoindre
en tant qu’être humain : une certaine qualité de
présence vraie au quotidien. Pour moi, l’une ne va pas
sans l’autre puisqu’il existe certainement autant de façons
d’être acteur que de façons d’être
humain ! Notre extase, là comme ailleurs, vient du don possible
de la liberté et de cette capacité incroyable que le
théâtre délivre pour entrer dans les rêves
des gens et changer un tant soit peu une part d’indifférence.
»
Y a-t-il une ressemblance quelconque entre l’époque
de ce personnage, créé il y a plus de trois cents ans,
et celle où l’on vit présentement? Dominic est
résolu de démontrer par son rôle que oui : «
L’hypocrisie généralisée du temps de Molière,
décriée par Alceste, pointe notre époque à
distance vers ce que l’on nomme, aujourd’hui, la crise
des valeurs ; qui n’est rien d’autre, pour lui, qu’un
manque de célérité de corps, de cœur et
d’esprit. Ce qui est déconcertant pour Molière
en 1665 et le pousse à écrire sa pièce l’est
tout autant de nos jours. »
Molière en hiver d’après Le Misanthrope
Représentations du 10 mars au 6 avril 2006 ,au Bain Saint-Michel
5300 Saint Dominique
Mise en scène : Cristina Iovita
Distribution : Dominic Darceuil, Vincent Côté, Brigitte
Pogonat, Milane Ricard, Thomas Perreault, Érick Tremblay, Costa
Tovarnisky
Concepteurs: Julie-Anne Archambault ( assistance à la mise
en scène et direction de production
Costumes et décor : Fruzsina Lànyi, Mélina Dupin
Girod
Musique : Benoit Rolland
Lumières : Anne Catherine Simard Deraspe
Les jeudis soirs sont consacrés «soirées discussion»
avec le public après la représentation.
Crédit photo: www.maximetremblay.com