Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 17 • Montréal • 15.01.2006

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Janvier 2006

Irina Egli

Irina Egli: “Brave, unconcerned, mocking, violent.”

"Brave, unconcerned, mocking, violent. That wisdom wants us. She's a woman. And she always loves only a warrior."(from Nietzsche)

par Calinic Toropu

Voilà le message qui vous accueille sur la boîte vocale d'Irina Egli. Que dire de plus de cette auteur? Peut-être, uniquement, qu'elle est jeune et talentueuse, belle et non-conformiste, libre et émancipée! Avec son allure de star rock, Irina n'entre pas facilement dans le canon habituel de la gente littéraire. Il était bien le temps qu'elle fasse son début en terre québécoise. Et cela se fait par Terre salée, chez Boréal, un livre qui va surprendre et va enchanter.

C.T. : Y a-t-il un lien entre ce roman est ta carrière de scénariste?

I.E. :Pas du tout. Je suis, avant tout, écrivaine, et ce roman est en moi depuis longtemps. En fait, j’envisage d’écrire une trilogie dont l’action se passe au même endroit, ça veut dire en Roumanie, pays que je n’habite plus depuis huit ans, mais que je visite régulièrement. La passion pour le cinéma est venue après, et elle n’a jamais dépassé celle que j’ai toujours eue pour la littérature. Mais je peux dire que mon écriture a des éléments propres à l’art cinématographique : la concision et la capacité de visualisation. Je pense ma fiction en images. C’est probablement ce qui m’a déterminée à faire des études en cinéma.

C.T. : Qu’est-ce qui a précédé la genèse de ce roman?

I.E. :En Roumanie, j’ai fait des études en littérature et j’ai réalisé des émissions culturelles pour la Télévision Nationale Roumaine. A Montréal, j’ai fait des études en cinéma, à l ‘INIS, et une maîtrise en littérature française à l’Université McGill. C’est dans cette période que je me suis rapprochée du milieu du cinéma. J’ai toujours écrit. J’avais déjà publié des poèmes, des essais et des fragments de prose dans mon pays. Depuis que j’habite Montréal, j’ai commencé à écrire en français. Cela m’a ouvert un nouvel univers et a, certainement, influencé mon écriture.

C.T. : Le sujet du roman tourne autour d’un inceste, mais la question de l’autobiographie ne se pose pas, pas pour moi. Vu le contexte québécois de ce début, dis-moi, quelles sont tes affinités avec cette littérature d’accueil?

I.E. : Je n’ai pas écrit un roman autobiographique, tout simplement j’ai puisé dans l’un des plus anciens thèmes de la littérature et cela en relation avec un certain univers que j’ai évoqué, celui de Dobroudja. C’est un vieux territoire, habité par des populations et des cultures anciennes : il y a des Tatars, des Grecs, des Turques et bien sûr, des Roumains. Cet endroit aride, au bord de la mer Noire, côtoie naturellement la tragédie. On peut imaginer facilement ( et il y a même des faits réels enregistrés dans l’histoire locale), des passions impossibles vécues jusqu'à leur limite, des crimes et des incestes, des frères qui s’entretuent, des migrations dans la plaine poussiéreuse. Sur mon roman entier, s’étend l’ombre d’Œdipe. J’ai essayé de redécouvrir, dans une histoire déterminée, située dans le temps contemporain, un monde profane, l’ancien mythe de l’inceste, dans ce cas, l’amour coupable entre un père et sa fille.
La culture québécoise, beaucoup plus jeune, n’est pas loin de la mythologie, dans sa pensée et dans sa création, comme toute l’Amérique du Nord d’ailleurs. Si en Europe, on reçoit l’héritage des ancêtres, avec l’éducation et la pratique de la culture, ici on réinvente les mythes et ce faisant, on redécouvre un monde profane et très ancien. La littérature québécoise est traversée par des thèmes comme l’inceste, la quête du père, l’enfant bâtard ou abandonné, le clan etc. Mes affinités se dirigent vers des écrivains comme Anne Hébert ou Régean Ducharme.

C.T. : Le sujet du livre se passe en Dobroudja, un espace mal connu sur la carte du monde. Qu’en penses-tu du terme « exotisme » qui guette parfois ce genre de sujets?

I.E. : Je ne pense pas que ce terme pourrait s’appliquer à mon roman, en tout cas, pas dans son sens le plus connu. D’après ce que je me rappelle, je ne fais pas de longues descriptions de paysage et je ne peins pas la vie des gens d’un certain endroit mal connu. Je raconte une histoire universelle qui se passe sur le bord de la mer Noire. Et puis, dans le contexte de la littérature internationale, le terme est utilisé de moins en moins pour designer les romans avec une portée métaphysique ou tragique, peu importe l’espace ou l’action se passe. Je ne sais pas si l’on peut qualifier la littérature de Karen Blixen par exemple, d’exotique, même si elle l’est d’une certaine manière, puique tout se passe en l’Afrique Noire. Aujourd’hui, dans le contexte multiculturel du monde et de la littérature, tous les romans peuvent être exotiques, dépendamment de qui les lit. De ce point de vue, la littérature francophone actuelle en est un exemple.

C.T. : Au-delà du sujet qui te place dans une certaine culture, qu’en est-il de ton identité présente ?

I.E. : Je n’ai aucun problème concernant mon identité. Je suis Roumaine, j’écris en français et j’appartiens au monde. Mon « chez soi » a toujours été dans mon esprit. L’espace n’a pas beaucoup d’importance pour moi. Comme écrivain, j’ai maintenant une double nature. Mes souvenirs qui nourrissent ma littérature, mon sang, la langue qui m’a exprimée premièrement, vivent toujours en moi. Mon expérience au Québec et dans le monde entier ( j’ai énormément voyagé) me déterminent aussi. Ma deuxième langue, le français, m’a faite vivre de grandes émotions. Je la porte en moi comme un amour. Nous sommes tout ce qu’on se rappelle d’être. Il n’y a pas de contradiction entre les éléments d’une personnalité. Il faut juste créer une harmonie entre eux, comme dans une symphonie. Je crois que plus la musique est complexe, plus elle est belle.

C.T. : Quel serait l’avenir des auteurs comme toi, dans le contexte québécois et canadien ?

I.E. : Ça reste à voir. J’ai une grande curiosité, mais je ne peux pas connaître l’avenir. Je peux seulement dire que l’espace culturel qui m’a accueillie est très ouvert et désireux de connaître des écrivains d’autres cultures. Je crois qu’au Québec, on peut dire ( comme partout ) que l’avenir d’un écrivain dépend de sa chance, de sa force de création, et de son talent.

C.T. : Vu que tu as choisi de changer la langue de création, quelles ont été pour toi les affres de cette métamorphose?

I.E. : Je vais te surprendre peut-être, mais pour moi, il n’y a pas eu d’affres. Je croyais, comme tous les écrivains qui ont la religion du mot et de la langue, que je n’aurais jamais pu écrire dans une autre langue que le Roumain. Mais deux ans après mon arrivée au Québec, j’ai commencé à écrire de la fiction en français, comme si cela avait été programmé depuis longtemps. Et j’ai accepté ce fait, sans me poser trop de questions. Je n’ai aucune explication rationnelle pour cette « métamorphose », tous simplement c’est arrivé. Changer sa langue c’est se réécrire sur une autre dimension. Cette découverte m’a permis d’avancer sur des territoires insoupçonnés. Mais je n’y pense même pas quand j’écris, je me laisse aller dans la magie de la langue, naturellement, je ne veux que capter ma vision. Parfois je dois m’arrêter pour chercher un mot dans le dictionnaire, mais cela ne m’éloigne pas de l’univers dans lequel je suis plongée. Ça me fait penser à un chauffeur préoccupé d’arriver à sa destination et qui s’arrête de temps en temps sur l’autoroute pour faire le plein. Il ne pense qu’au chemin à suivre.

C.T. : Tant qu’on parle de début, on peut parler aussi d’avenir. Bien qu’il soit trop tôt pour t’en interroger, je le fais pourtant : y a-t-il des projets en cours? Et si oui, marqueront-ils un changement d’optique, de sujet ou de place?

I.E. : Présentement je suis en train d’écrire le deuxième roman de la trilogie. L’action se passe toujours en Roumanie, mais la tonalité diffère de celle du premier roman, la structure aussi. J’ai des projets des romans à venir, après la trilogie ( dont l’action ne sera plus placée en Roumanie) et un projet de films sur lequel j’ai commencé à travailler( l’action se passe au Québec). Mais c’est peut-être trop tôt d’en parler. Pour moi, l’optique et la tonalité changent en fonction de l’univers que je peins et de l’état qui l’habite. C’est pour ça que je peux dire des maintenant que chaque livre que j’écrirai aura une optique et une tonalite différente.

création et réalisation par Cristian Nistor

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