Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 16 • Montréal • 15.12.2005

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Novembre 2005

Mircea Gheorghe

Les croquis de mon carnet (2)

Il l'embrassa tendrement et lui caressa les cheveux. Comme d'habitude, à cette heure, il devait partir. "Ça me fait de la peine, dit-il un peu amer....". "Toujours, toujours, murmura-t-elle sur un ton de reproche, tu dis la même chose..."

Il sortit sans plus regarder en arrière.

Une fois dans la rue, il tira de sa poche la petite feuille qu'elle lui avait donnée. Du lait, du pain, du fromage, des raisins... "Chaque jour, grommela-t-il agacé, c'est seulement moi qui fais les emplettes".

***

À cause de sa maladie de coeur, l'homme se fatiguait très vite. Il rentrait chez soi, se reposait un quart d'heure dans un fauteuil de sa chambre et ensuite se levait et passait au salon. Sa femme était là depuis longtemps, charmée par l'un de ses téléromans préférés avec des gens beaux, riches et polis. L'homme s'asseyait près d'elle et voulait lui parler. Elle l'écoutait ennuyée. Le bavardage de l'homme l'agaçait care elle ne pouvait plus suivre les drames déployées sur l'écran. Parfois elle lui reprochait: " Est-tu aveugle, toi? Je regarde le film, on va parler plus tard. Qu'est-ce que tu as à me dire? Encore une fois l'une de tes bêtises..."

L'homme renonçait en se disant qu'il ne doit pas s'énerver et retournait à son fauteuil. Quand le film se terminait, la femme disparaissait dans la cuisine. Elle s'affairait à préparer le souper dans l'attente de leur fils.

"Bon, je m'en vais, je fais quelques pas ..." disait l'homme au seuil de la cuisine, un peu indécis.

"Va-t-en!" disait la femme

Il prenait le chemin qui le menait au bout du quartier, dans un petit parc au centre duquel se dressait la statue du Facteur. Au coin de la rue, il s'arrêtait épuisé, le visage couvert de sueur, et se collait contre le mur de la boulangerie "Chez Fernand". "Quelle misère de vie de te survivre mou comme une chiffe!", réfléchissait-il.

L'homme s'essuyait le visage, soupirait et s'en allait. "Mais il ne faut jamais renoncer, s'encourageait-il. Jamais". Il regardait loin, devant lui la statue du Facteur. Il fera comme lui... Mais toutes les pierres étaient petites et grisâtres.

Entre temps, à la maison, sa femme parlait au téléphone avec une amie: "Je ne sais plus quoi faire. Il se prend pour un grand malade qui a une aussi grande mission à accomplir. Toute la journée c'est un va-et-vient de la statue du Facteur. Je suis vraiment tannée"

***

Chaque fois qu'il devait traverser l'une des rues, l'aveugle trouvait à côté de lui quelqu'un, d'habitude une fille, qui l'aidait. Il avait parti très tôt le matin vers le levant parce que dans un rêve d'enfant son ange lui avait promis qu'à cet endroit précis il retrouvera la lumière de ses yeux. Il demandait aux filles de lui dire s'il a encore beaucoup de rues à franchir...

- C'est très loin d'ici disaient-elles. Vraiment très loin. Peut-être seulement le chemin...

Elles n'osaient pas continuer.

Il a passé bon nombre d'années en route vers le soleil levant. Et c'était l'une des journées qui commençaient à être froides, quand la fille qui l'aidait à traverser une autre rue, lui a dit:

- Le levant, vieux? Mais c'est du levant que tu viens chez nous! Tu es ici au couchant...

création et réalisation par Cristian Nistor

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