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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 16 • Montréal • 15.12.2005 |
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Ioana Georgescu Évanouissement à Shinjuku Le premier tome d'une trilogie sur la mémoire du corps, le temps et le déplacement. ÉVANOUISSEMENT À SHINJUKU est un road novel qui suit à la fois le mouvement de la mémoire et du voyage, tout en nous plongeant dans un milieu fictif de l'art contemporain à une échelle internationale. Ponctué par plusieurs évanouissements, le roman démarre dans le trou noir de la chute d'une mulâtresse, Dolorès D., dans le métro de Tokyo. Dolorès est le personnage principal née à Bucarest, mais qui, dans la généalogie marine qu'elle s'invente, est la fille de deux mers, la Mer Noire et la Mer Rouge. Suivant ses traces, le roman met en scène des bribes d'actions et d'amours nomades. La voix de Leonard Cohen accompagne un interminable baiser. Des personnages étranges émergent sur fond de villes et de déserts, selon les hasards de rendez-vous manqués ou accidentels, selon les rythmes et les caprices de la mémoire et du voyage. On les retrouve entre passé et présent, dans le métro de Tokyo, dans les rues de Lisbonne, dans la Roumanie de son enfance, sur les plages du Cap-Vert, ou sur le Star Ferry de Hong-Kong : sa mère Adina cantarice et son mari neurochirurgien Leonhardt, Robostarr, l'homme robot, rencontré dans le brouillard d'Asie, Vera, photographe, devenue esclave de l'amour qui repasse les chemises de Jack et ne mange que des repas d'avion, Fatahl journaliste de guerre-caméraman, moitié arabe, moitié suédois qui va mourir en temps réel à CNN. Le livre de Ioana Georgescu étonne, car il nous présente un univers empreint d'images, à la fois accessibles et expérimentales. À l'intérieur d'une reconstruction fragmentée de la mémoire et dans le mélange des genres, les points de vues et le jeu avec le temps se multiplient, les histoires s'emboîtent, les pistes s'embrouillent selon les mécanismes même de la mémoire ramifiée, en train de se révéler sur les axes des déplacements géographiques de cette femme qui voyage seule. Dolorès, est obsédée par la dateline, la ligne du temps O du Zulutime. Cette ligne qui divise le globe en deux au 180e méridien, une fois traversée, nous projette 24 heures en avant. Peut-être que le vrai personnage du roman est au fond, le temps. Ioana Georgescu est née en Roumanie et vit à Montréal. Polyglotte, cosmopolite. Elle a enseigné le cinéma, les arts médiatiques et la littérature à l'Université McGill. Son travail de création en art performance et vidéo a été présenté à Montréal, Québec, Toronto, New York, Vienne, Ljubljana, Budapest, Berlin, Lisbonne et Manille. Évanouissement à Shinjuku est le premier tome d'une trilogie sur la mémoire du corps, le temps et le déplacement.
Le jardin de papier, Fable occidentale : à la recherche du livre infini Par Felicia Mihali Depuis une bonne dizaine d’années, on assiste à une véritable prolifération des livres d’inspiration, disons-le, gothique : des châteaux bâtis à la frontière entre deux mondes, des personnages rocambolesques, des dispositifs à réveiller l’envie des ingénieurs modernes, etc. Toutefois, il faut dire d’emblée que dans cette foule de productions, on trouve parfois des œuvres abouties, comme c’est le cas du roman de Thomas Wharton. Situé au XVIIIème siècle, Le jardin de papier est une véritable fable philosophique qui réunit autour du même objet – le livre – quelques motifs occidentaux déployés à travers un trajet initiatique aux couleurs orientales. Parmi tant d’autres, Wharton exploite le thème du voyage, du labyrinthe et du Léviathan dans un contexte imaginaire, construit selon les repères fantaisistes d’une ancienne carte : l’Alexandrie, La Venise, la Chine, Londres, New York. Le sujet, bien enveloppé dans une foule d’événements picaresques, est pourtant assez simple. Une jeune fille, Pica – selon le nom d’un caractère typographique –, née d’une comtesse hongroise et d’un typographe anglais, est à la recherche de sa mère tout en apprenant les secrets de l’imprimerie dans la compagnie de son père et de ses aides, une faune bigarrée de saltimbanques, robots, monstres, pirates. À côté de ceux-ci, elle traverse le monde à la recherche des commandes de livres à imprimer dans leur typographie ambulante construite dans le ventre du bateau qui les porte d’un continent à l’autre. L’autre motif de leur quête tourne autour du livre infini, véritable Graal de la connaissance et de l’ingéniosité. Les aventures inattendues qui croisent leur chemin ne font qu’édifier peu à peu l’objet convoité : pourquoi faire un si long trajet sinon pour ramasser le papier le plus fin, les couvertures les plus solides, la colle la plus adhésive? En construisant l’objet, on construit la nature infinie même du livre. Ce livre ne ressemble à aucun autre : « On dirait qu’il est fait de tout ce qui nous est arrivé : ce que nous étions, ce que nous serons. Même ce qui est caché ou perdu… »(345). Ce qui est évident à chaque page est la passion que l’auteur met à la découverte des cultures et des mythes, sa facilité à vulgariser le savoir du monde tout en étant sérieux. Chez Borges, par exemple - l’une des sources du roman -, il y a une ambiguïté de la citation qui fait parfois que ses livres deviennent de véritables culs-de-sac qui ne mènent à rien. Par contre, chez Watson la façon d’exploiter le lointain ou l’inconnu a une certaine honnêteté qui vous donne confiance : vous n’êtes sûrement pas devant quelqu’un qui se paie votre tête à cause des quelques livres rares découverts dans les rayons obscures d’une bibliothèque. S’il y a quelque chose qui vous gâche parfois le plaisir de la lecture c’est uniquement l’avalanche des événements et, peut-être, cette association des mystères aux coins les plus éloignés du monde. On tombe alors dans le piège consacré par le canon occidental à faire du lointain la garantie des secrets. Au-delà des méandres de ce voyage initiatique, ce qui domine l’atmosphère du livre est le lien serré, et parfois tellement palpable, avec la bibliothèque : cela fait du travail de Wharton un véritable travail d’érudit. Alors que les livres deviennent de nos jours des objets à usage unique tout comme les verres en papier, le roman de Watson est un produit rare. Ses pages, débordantes d’images, dégagent presque l’odeur du papier en train de s’émietter entre vos doigts. Tout auteur qui embarque dans ce genre d’écriture est partagé entre ce qu’il doit garder et ce qu’il doit abandonner. Si on joue avec la bibliothèque, le risque est de se perdre dans son labyrinthe et de ne sortir de ses rayons qu’un nombre insignifiant d’œuvres. La qualité de Wharton est de faire un triage intelligent, car ce qui reste derrière, non exploré, c’est-à-dire la plus grosse partie, ne vous laisse pas un arrière goût d’insatisfaction. D’une certaine façon, Le jardin de papier vous réconcilie avec la bibliothèque. De plus, le plaisir qui se dégage à la lecture témoigne, évidemment, du plaisir que l’auteur a mis dans sa création. Dans le cas des œuvres à caractère disons historique le plaisir doit être plus intense que le difficile travail de recherche, qui se rapproche parfois de celui d’un savant. Un roman de cette facture contrevient parfois aux lois de la fiction, qui réclament tout d’abord une liberté débridée. Ce genre de travail est une censure mise à l’imagination en faveur de la documentation attentive, cela si on ne veut pas tomber dans des anachronismes douteux. Somme toute, Le jardin de papier reste un bel hommage aux livres, en tant que transmetteurs de connaissances et de mystères, mais en tant qu’objets aussi. Un livre se doit d’être un véritable Aleph, un magnifique Mandala qui renferme à l’intérieur toutes les possibilités du monde. À l’ère du texte virtuel, Thomas Wharton nous rappelle le plaisir de toucher une feuille de papier rugueuse, qui combine dans le même espace la forêt et l’esprit humain. Son livre parle de cette alchimie complexe qui se passe entre le bois, la plume et la pensée. Thomas Wharton. Un jardin de papier. Roman. Alto : Québec. 2005 « Mesdemoiselles, à vos aiguilles… » (ou La régression en marche) par Blandine Longre « Le grand livre des ouvrages de filles » : c’est le titre d’un ouvrage pour la jeunesse qui vient de paraître en France… On pourrait tout simplement s’abstenir d’en parler, il est vrai, mais il faut aussi savoir ravaler une fierté bien mal acquise et oser parler des livres qui remettent enfin (et très explicitement) les fillettes dans le droit chemin – il était temps : ces dernières, comme leurs mères, tendaient en effet, depuis quelques décennies, à brouiller sournoisement les pistes en revendiquant une improbable émancipation. A ce sujet, il faut citer un extrait de l’argumentaire figurant dans le dossier de presse transmis par l’éditeur, le Seuil Jeunesse : « En 2005, les cours d’économie domestique ont disparu » (ah ! le bon vieux temps ! Quand les jeunes filles pouvaient suivre des enseignements les écartant des matières et des métiers d’homme, et acquérir des savoir-faire qui leur permettraient de devenir d’admirables mères de famille et des modèles de soumission), « mais le tricot, la couture et la broderie ne sont pas pour autant réservés au vieilles dames. » Ce n’est que justice … et il est justifié que ces activités soient strictement interdites aux garçons. Si l’on s’appuie sur de récentes découvertes scientifiques, ces derniers sont par essence trop malhabiles pour remplir correctement des cartes à trous et décorer un tee-shirt sans faire de saletés ; on sait désormais que leur code génétique les rend incapables de confectionner chaussons, écussons, doudous monstres ou pompons. Comme le disait mon arrière-grand-tante : « Seules les vraies demoiselles possèdent des doigts de fées… » Que les catalogues de jouets si gracieusement distribués par les grandes surfaces (en particulier à l’approche des fêtes) s’obstinent à se faire l’instrument démagogique d’une propagande sexiste est une chose – mais il est regrettable que des livres (au demeurant de bonne facture) destinés à la jeunesse d’aujourd’hui se mettent de la partie. Si ces initiatives rétrogrades sont susceptibles de rassurer une certaine catégorie de parents ou d’éducateurs (affolés par la disparition des vieux codes sociaux et des si belles valeurs d’antan… ?), elles n’en desservent pas moins les enfants, garçons et filles confondus (les premiers en étant écartés d’emblée et les secondes en étant habilement recadrées) – adultes en devenir que l’on doit encourager à avancer ensemble, les uns avec les autres et non les uns contre les autres, en cessant d’entretenir une binarité fondée uniquement sur une donnée biologique aléatoire, le sexe. La plupart des travaux dont il est question dans l’ouvrage mentionné ci-dessus sont malgré tout généralement proposés dans le cadre scolaire, où la mixité est de rigueur, n’en déplaise à certains (dont la nostalgie pourrait toutefois devenir envahissante). Loin de nous l’idée de nous acharner sur un ouvrage en particulier, ou de remettre en cause le travail graphique de l’auteure, Virginie Desmoulins (qui, drôle d’ironie, participe par ailleurs à la rubrique Cuisine d’Astrapi, magazine pour enfants qui a toujours été soucieux de préserver la mixité de son lectorat), mais la volonté (de l’auteur, ou de l’éditeur ?) de cibler « les filles » et rien qu'elles (quel garçon osera ouvrir ce livre, voire s’en approcher ?), participe d’une dérive actuelle qui tend à s’amplifier (collections de romans dont les couvertures ou les titres sont sensés « accrocher » les uns tout en se refusant aux autres, presse jeunesse différenciée renforçant les stéréotypes déjà véhiculés par nombre de médias généralistes, etc.), dérive qui ralentit la construction d’une société que l’on aimerait plus égalitaire. D’aucuns verront peut-être ici un parti pris résolument cocasse, ou un second degré bien latent… mais dans ce cas d’un goût très douteux… Quand les petites filles se voient dirigées vers des activités qui remettent au goût du jour de vieux modèles humiliants (parce qu’ouvertement phallocrates et parce qu’imposés à elles seules), comment faire en sorte que la lutte pour la reconnaissance (loin d’être achevée) des droits de la femme et pour l’égalité des genres puisse perdurer ? Tout comme Jocelyne Ponsgen, Libraire au Liseron (Colmar, France), qui signe un article éclairant dans le dernier numéro de Citrouille, la revue des librairies jeunesse indépendantes, tâchons d'être constructifs : invitons les enfants à ouvrir des livres qui s’adressent à tous et qui transcendent les différences et les genres – et qu’on les laisse ensuite choisir, sans préformater leur imaginaire, leur désirs ou leur créativité. Pour plus d’éclaircissements, on lira l’excellent ouvrage de Georges-Claude Guilbert : C'est pour un garçon ou pour une fille ? La dictature du genre (Autrement, collection Frontières 2004) Citrouille, (revue des librairies jeunesse) lsj.hautetfort.com/•_d_masculin_feminin/ Bibliographie jeunesse antisexiste www.lesptitsegaux.org/bibliographie.html Éditions de la pleine lune – Rentrée littéraire 2006 Revoir Nevers, Roger Magini Ce roman au ton intimiste propose une réflexion sur le temps, la mémoire et l’oubli. Assis à la terrasse d’un café de Cholula, l’antique Cité Sacrée du Mexique, un journaliste écrit un article sur « Hiroshima, 60 ans plus tard ». Autour de lui, la vie suit son cours paisible. Ici, les massacres du passé ont sombré dans l’oubli, comme y sombrera bientôt la bombe d’Hiroshima, pense-t-il. Roger Magini recevait en novembre dernier le
Prix des Écrivains francophones d’Amérique pour
son roman QUENAMICAN paru au printemps 2005 à la Pleine Lune.
Le Pont, Trevor Ferguson Cette pièce a été à l’affiche du Théâtre Duceppe cet automne. Le livre contient aussi la version originale anglaise intitulée Long. Long, Short, Long. Il est illustré de photos de scène. Avec des mots durs et tranchants comme la lame d’une hache,
Trevor Ferguson fait revivre au théâtre ses personnages
de roman. Cinq hommes, qui travaillent à la construction d’un
pont aux confins de la taïga, s’affrontent dans le huis
clos de leur wagon dortoir. Chacun tente désespérément
d’échapper à sa condition de paria solitaire,
partagé entre haine et fraternité, entre révolte
et rancœur. L’Homme à la caméra, Bill Gaston C’est notre roman phare du printemps et de l’été. L’intrigue se déroule dans le monde excentrique et magique des studios de cinéma. Une actrice trouve la mort lors d’un tournage et Koz, le réalisateur du film, figure bientôt parmi les suspects, à la grande surprise du caméraman Francis, jeune premier naïf, qui lui voue une admiration aveugle. Du suspens, des personnages savoureux, des dialogues vifs et rapides. Un roman facile à lire et plein de rebondissements. Bill Gaston vit à Vancouver et est reconnu
comme un des romanciers canadiens les plus talentueux, « de
la même trempe que les Findley, Atwood et Munro », selon
The Globe and Mail. Il s’agit de son premier roman traduit en
français. |
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