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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 16 • Montréal • 15.12.2005 |
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Emil Belu Cafeteria E luni. Dimineata care patineaza, ca de obicei. Incertele dimineti de fiecare luni: nici week-end-ul epuizat, nici pofta de lucru. Noroc cu restaurantul amenajat în incinta companiei – cafeteria, în denumirea uzuala nord-americana. La ora cafelei, aglomeratie mare: toate mesele ocupate, toate natiile, putini au gasit scaune, multi în picioare, altii rezemati de perete.Un vuiet la limita dureroasa a pragului de audibilitate, iar fum, cât cuprinde! Sporovaiala în toate limbile, un Babylon modern, o cetate ce pare a dainui împotriva tuturor vicisitudinilor: somaj, disponibilizari, etc. Cine sa mai tina cont de avertismentul biblic? Ce se discuta la aceasta ora? Banalitati , cum cred ca se discuta peste tot în asemenea împrejurari: Unde si cum ti-ai petrecut sfârsitul de saptamâna? Ce spectacole, ce filme ai vazut? La ce restaurant ai luat masa? Ce sport ai facut? Ai voiajat? etc. De la o masa vecina, în sectorul nostru, al nefumatorilor, Raymond, un coleg dintr-un alt departament al companiei, ma întreaba daca am urmarit aseara telejurnalul. Nu, nu l-am urmarit, i-am raspuns. Era vorba, printre altele, îmi spune, de mai multi români veniti în conteiner pe un vapor care a acostat în portul Halifax, capitala provinciei canadiene Noua Scotie. S-a creat multa zarva în jurul acestui caz. Se pare ca au fost si morti amestecati cu câtiva supravietuitori, imagini de adevarat cosmar! O tragedie în direct, cu scenariul si regia semnate de hazardul vietii. Nu am vazut emisiunea, dar, acum câteva saptamâni, vazusem o alta, tot la un telejurnal, cu mai multi români gasiti într-un conteiner în portul Montréal, teferi si nevatamati, înconjurati de functionari ai vamii si politisti. Pareau chiar veseli ca au ajuns pe „pamântul fagaduintei”, desi, pe moment, nu banuiesc ce-i asteapta: refuzul azilului politic, expulzari, iar pentru cei care nu vor sa se mai întoarca în tara, o ratacire continua, fara nici-o tinta precisa, în cautarea unui loc de supravietuire. Pauza era pe sfârsite, ultimele sorbituri din cafeaua mai mult
zat. De la masa vecina, din nou vocea interogatoare, în directia
mea, a colegului Raymond: „Emile, de ce vin românii în
conteinere, aici, în Canada?”. Sincer, nu prea stiam ce
sa-i raspund, întrebarea luându-ma prin surprindere. Petre,
un alt român care lucreaza în companie, în franceza
lui duioasa, cu accent din Ciric, mi-o lua înainte: Destindere, râsete, buna dispozitie. Ziua de lucru capata o alta turnura. Moi, je parle français Par Felicia Mihali Moi, je parle français est le titre d’un cahier d’exercices de français écrit par Anne-Marie Connolly et qui s’adresse aux adultes qui veulent apprendre le français. Moi, je l’ai utilisé en tant que formatrice de français dans des compagnies dont les employés de toute origine utilisaient comme langue de communication uniquement l’anglais. Après 30 heures de cours, temps que les compagnies prévoyaient afin de franciser leurs employés, il est évident que mes clients n’étaient pas meilleurs francophones qu’avant. Au début des classes, tout le monde était volontaire et confiant dans le succès de ma mission. Après 15 heures de cours, ils commençaient à comprendre que le français était plus que les quelques verbes et les mots utilisés par les grands personnages dessinés qui couvraient les trois quarts du cahier de Connolly au détriment des textes et des exercices. À la fin, ils étaient décidément convaincus que le français était beaucoup plus, c’est-à-dire, beaucoup trop. L’étendue de la grammaire leur semblait aussi grande que les océans qui les séparaient de leur pays d’origine. À la fin du cours, on se séparait en bons amis, en se saluant avec des formules de politesse moitié en français moitié en anglais. Quel serait donc l’idéal du français parlé au Québec? Serait-il le français standard consenti par les générations d’académiciens français? Mais les Québécois de souche le parlent-ils? Serait-il le dialecte formé dans l’isolement du continent père et par le proche voisinage de l’anglais, où des mots tels que « checker » et « tune » sont couramment utilisés pour « vérifier » et « chanson »? Serait-il un tout nouveau dialecte, formé dans les quartiers d’immigrants, imprégné des mots, des accents, et d’une syntaxe qui rappellerait en même temps les groupes de langues indo-européennes, finno-ougriennes ou sino-altaïques? Pour le mot « dangereux », par exemple, on pourrait utiliser dorénavant « péricouleux », car le roumain et l’italien ont mieux gardé le lien avec l’ancêtre latin par ses composants modernes «periculos » et « pericoloso ». On devrait finalement régler le problème de la déviation que le français a fait il y a longtemps, en se cramponnant au mot « dangereux », au lieu d’hériter d’un « péricouleux », tel qu’un de mes amis l’utilisait dans ses compositions lors des cours d’intégration payés par le Gouvernement québécois. À cette époque-là, mon ami était persuadé que « sentier» voulait dire « chantier ». Les réflexions concernant les grands changements qui guettent le français m’ont été soulevé par deux événements récents. L’un s’est passé, il y a quelques jours lorsque je suis allée dans un grand magasin pour acheter une lampe. Égarée parmi les marchandises, j’ai demandé de l’aide à une jeune employée. Après plusieurs essais pour comprendre ce qu’elle me disait en français, j’ai dû renoncer à ses services. Le deuxième s’est produit dans le cours Canadian Literature que je suis à l’Université de Montréal. En discutant de la poésie de Dionne Brand, le professeur a fait une affirmation révolutionnaire pour moi et qui répond un peu à mes interrogations. Dans son magnifique poème “ I have Been Losing Roads” Brand écrit : “My eyes is not a mirror.” Est-ce une faute si grave que quelqu’un d’origine caribéenne (comme c’est le cas de Brand) soit incapable de relever l’erreur ? Impossible dans le cas de Dionne Brand! L’explication est que l’écrivaine utilise la grammaire boiteuse des vendeurs immigrants qui ne veulent que comprendre le minimum de consignes de la part de leurs clients. Ils se résignent à ne jamais maîtriser la langue comme un natif et font de leur mieux pour avoir ce qu’on appelle « un anglais fonctionnel ». Ce genre de langage particulier détrône le règne de l’Anglais comme langue de circulation unique. On ne parle plus English, mais « englishes », des variantes infinies de la langue standard, enrichies ou déformées par les caractéristiques de tant d’autres langues maternelles. On peut parler d’un « anglais continuum » une langue hybride, vive, en perpétuelle transformation. Est-ce le destin du français au Québec? Je pense bien que oui! Ici, comme ailleurs, on ne parle plus Français mais « françaises », des variantes en marche, crées par des vendeurs ou par mes anciens clients, des gens arrivés au pays il y a vingt ans et qui ne sont pas encore capables de faire la différence entre « aller à » et « venir de ». Je voulais conclure que la chose n’est ni bonne ni mauvaise : c’est une réalité incontournable. Dans le cas des langues, on ne peut jamais émettre des verdicts : on n’a qu’à attendre les effets. Ma langue maternelle : le français Par Huguette Proulx Québécoise de souche, puisque mes ancêtres sont arrivés de France au début de la colonie, je parle donc le français véhiculé dans ce pays depuis ce temps. Il est intéressant de se poser la question suivante pour mieux
comprendre comment la langue a évolué au Québec
au cours des siècles derniers. Elle s’est enrichie d’un vocabulaire propre à ce peuple de bâtisseurs issus de toute origine y incluant les autochtones déjà sur place, ( ouaouaron, ouananiche,…) d’un vocabulaire propre au climat rigoureux de l’hiver ( tuque, mitaine,…) et de nombreuses expressions très imagées pour exprimer divers sentiments (être en beau joual vert,…). Cette langue, pour la garder, il a fallu la défendre et il
faut, encore aujourd’hui, être très vigilant. Elle
a des accents, des tonalités, des emprunts qui diffèrent
de la langue parlée en France, qui elle aussi à ses
accents, ses tonalités et ses emprunts selon ses différentes
régions. Mais y a-t-il un « français oral standard »? Pour tous ceux qui aiment cette langue, qui sont curieux de son histoire et de son évolution, je suggère fortement la lecture de « L’aventure des langues en Occident » ainsi que « Le français d’ici, de là, de là-bas » d’Henriette Walter. Vous y ferez un voyage à travers les siècles et découvrirez comment la « langue » a voyagé semant ici et là ce que nous avons récolté pour façonner cette langue dite « française ». Vous serez étonnés d’y découvrir une richesse d’informations qui vous étaient inconnues. Pour moi, ma langue maternelle, le français, est et demeure « une belle langue aux accents d’Amérique » que je suis fière de parler et de faire connaître. Mon français à moi Par Florin Oncescu J’ai commencé l’étude du français à la cinquième année d’école. La prof était jeune, peut-être fraîchement débarquée de l’université. Une blonde naturelle, maigre, mais robuste tant même, d’une robustesse propre aux coureuses sur 3000 mètres ou plus. Mon ami Silviu et moi, nous occupions le tout premier banc, sur la rangée du côté des fenêtres. La prof passait une bonne partie de la classe debout, devant notre banc. De temps à autre, elle s’y appuyait du bas de son ventre. Parfois, elle heurtait rythmiquement notre banc avec sa délicate partie anatomique, tandis qu’elle adressait des questions aux autres élèves, assis en l’arrière de la classe, ou qu’elle regardait longuement à travers la fenêtre, tout en attendant que nous finissions notre dictée. Silviu et moi la poursuivions de nos regards comme deux lièvres excités. Entre nous deux, nous l’appelions “l’alpiniste”. C’est parce que, disions nous, elle essayait de „grimper” sur notre banc. Silviu avait mis au courant d’autres collègues de notre divertissement de la classe de français. Dès que l’Alpiniste recommençait sa gymnastique involontaire, Silviu tournait sa tête vers Aurel, un gros bagarreur, assis sur la rangée du milieu. Silviu avait le regard de quelqu’un excédé par des plaisirs honteux. Les oreilles de Aurel, enragé par l’impossibilité de changer de place avec un d’entre nous, tournaient rouges. Parfois, je trouvais à la maison quelques revues en français, adressées aux femmes, en provenance d’une amie de ma mère. En usant souvent du dictionnaire, j’enrichissais mon vocabulaire: peau, sein, fesses, doux, amaigrir, adoucir, assouplir, etc. Dans la bibliothèque de ma famille, il y avait le Mauger („Cours de langue et civilisation françaises”, en 4 volumes) et un „Petit Larousse”. Des livres achetés par mes parents du commerce socialiste, au début des années ‘70. Je les feuilletais occasionnellement. CL’alpiniste s’est avérée un excellent professeur de français. Lors des cours de français au lycée, je n’ai fait rien d’autre que d’exploiter les solides connaissances acquises à l’école gymnasiale. Durant le stage militaire, j’ai réussi la performance de lire intégralement mon premier livre en français : un recueil de nouvelles de Prosper Mérimée. Un bon ami de Bucarest, ancien camarade de peloton, me rappelle encore cette prouesse presque à chaque fois que nous nous revoyons. *** J’ai commencé pour de bon ma carrière de lecteur en français dans ma première année d’université, quand je me suis fait une carte d’admission à la Bibliothèque française, sur le boulevard Dacia. J’ai commencé aussi à voir des films français sans sous-titrage en roumain, dans la salle de cinéma attachée à la Bibliothèque. J’ai eu ma carte sous un nom et une adresse fictifs, profitant du fait qu’à l’époque on ne demandait pas des ID’s à l’inscription. On ne les demandait pas justement pour stimuler les gens de fréquenter la bibliothèque. À Bucarest, l’opinion générale était que si on fréquentait ouvertement des institutions occidentales, on courait le risque de tacher son „dossier”. Pour un étudiant en ingénierie, par exemple, ça voulait dire qu’à la fin des études on pourrait se voir refuser l’accès dans un institut de recherche, sans égard pour ses résultats scolaires. À la fin des études, quand j’ai quitté Bucarest pour faire mon stage d’ingénierie à Craiova, j’ai profité sans gène de la faveur faite par la Bibliothèque, avec l’inscription à l’abri de l’anonymat : je n’ai pas restitué les deux derniers livres empruntés. Un d’entre eux était le premier volume du cycle romanesque „Les chemins de la liberté”, de Sartre. De retour à Bucarest après un an, j’ai fréquenté la Bibliothèque française seulement pour des films, sans avoir besoin pour cela d’une carte. Trois ans plus tard seulement, après la Révolution, je suis redevenu membre (sous mon vrai nom, cette fois-ci). J’ai emprunté des livres, mais aussi des cassettes audio. Deux années d’affilée, j’ai écouté jusqu’à la manie des chansonnettes. Aznavour, Jacques Brel („Les bourgeois, c'est comme les cochons...”), Juliette Gréco („Les feuilles mortes”, sur les paroles de Jacques Prévert ), Edith Piaf, Georges Brassens („Une jolie fleur dans une peau d’vache”), Léo Ferré, Barbara („Il pleut sur Nantes”), Boris Vian („Le déserteur”), Mouludji („Comme un p’tit coquelicot”), Yves Montand, Anne Sylvestre, d’autres que je ne me souviens plus. *** En octobre ’92, je suis parti en France, à Lyon, pour un stage en ingénierie de six mois. La subvention reçue étant généreuse, j’y suis resté une année. Mon stage en ingénierie s’est transformé dans un stage de perfectionnement en français. J’ai fréquenté assidûment les magasins de livres usagés de Presqu’Île et les bouquinistes ambulants des quais de la Saône. Parmi d’autres, j’ai lu intensivement, en traduction française, deux auteurs américains qui n’étaient pas encore connus en Roumanie au moment dont je parle: Henry Miller et Charles Bukowski. Grâce au caractère particulier des deux écrivains et à la qualité des traductions, mes connaissances de l’argot du français ont pris du poids. J’ai lu des livres pas encore traduits en roumain de mon écrivain français préféré, L.F. Céline. J’ai découvert Serge Doubrovski („Le livre brisé”)… Mon vocabulaire français était florissant, mais ma prononciation boitait toujours. J’en voulais aux stagiaires roumaines rencontrées à l’Association France - Roumanie de Lyon (nom approximatif), car celles-ci, même desservies par un vocabulaire réduit, grasseyaient avec tellement d’aplomb! *** Arrivé à Montréal en 1995, je me suis trouvé face à face avec une situation stupéfiante. Une partie des Roumains venus en même temps que moi, des ingénieurs pour la plupart, s’opposait farouchement à ce qu’on appelle l’immersion en français. Leur attitude s’appuyait sur un unique considèrent, celui de la bonne gestion de l’effort. Psychologiquement, ils trouvaient plus facile de perfectionner leur anglais, qu’ils estimaient plus utile pour se frayer un chemin dans la société nord-américaine. Un ingénieur roumain que je croisais de temps à autre m’a exposé sa brève théorie au sujet du français : „L’usage du français affecte à tout jamais le fonctionnement du cerveau”. L’ingénieur se déclarait l’auteur de quelques inventions brevetées en Roumanie. Une année après son arrivée à Montréal, il cherchait encore un emploi d’ingénieur. Les fonctionnaires auxquels il avait parlé durant ses recherches d’emploi étaient, en grande partie, des francophones. J’ai essayé de servir de médiateur entre l’ingénieur et la langue française. Pas facile! Sa conviction s’appuyait sur des observations surprenantes : „Pense seulement à tous ces accents, disait-il, à toutes ces formes verbales inutiles! Pas comparable à l’anglais!” Deux ans plus tard, embauché par une grande compagnie, j’ai constaté une manière plus sophistiquée de rejeter le français. Dans mon groupe de travail, la majorité était composée des ethniques (selon la formule lancée par Parizeau). Un Polonais, un Chinois, un Israélien, un Guatémaltèque, QUATRE Roumains, à côté d’un Canadien anglais et de deux Québécois. Parmi les ingénieurs, la connaissance de l’anglais était un „must”. En même temps, et c’est ici que la bizarrerie apparaissait, il semblait „chic” de ne pas savoir le français ou, au moins, de le parler comme un politicien du Canada anglais. Un model dans cette direction le constituait quelques-uns des plus expérimentés ingénieurs qui ne parlaient que l’anglais. Les Roumains se débrouillaient dans les deux langues, même si pas tous avec la même facilité. Vu qu’une partie des employés non ingénieurs ne maîtrisait pas convenablement l’anglais, parfois il s’avérait utile de parler français. Eh bien, dans des situations pareilles, un des collègues roumains parlait le français avec l’accent anglais. Ça me mettait en colère. Je n’arrivais pas à comprendre comment le français appris dans les écoles de Roumanie pouvait avoir un accent anglais! Toutefois, je ne peux pas condamner les autres pour leur apparente francophobie, car ma relation avec le français n’est pas ce qu’elle était à mon arrivée à Montréal non plus. Je n’en devrais pas avoir des raisons d’inquiétude : mon vocabulaire français, même s’il n’a pas augmenté, il n’a pas diminué non plus… Je lis toujours des livres en français… Des films français, je vois plus que jamais… Je parle chaque jour en français, même si, en général, moins qu’en anglais et, évidemment, encore moins qu’en roumain. Pour moi, cependant, le français a perdu sa magie. A présent, ma relation avec le français ressemble à une histoire d’amour qui a basculé en camaraderie. Je peux, évidemment, trouver des justifications - le bilinguisme montréalais, la couleur locale du français parlé au Québec, les Américains! - mais la conclusion reste, toutefois, la même: “the thrill is gone, ostie!” Écrire dans une autre langue. Par Tina Armaselu Il y a des gens qui, pour écrire un texte dans une langue étrangère, n’ont besoin que d’une feuille de papier et d’un crayon. Tout simplement. Il y a par contre d’autres qui afin de produire un texte dans une autre langue ont besoin de quelque chose de plus, d’une véritable boîte à outils déployés sur place, comme les crayons, les brosses, les pinceaux, les couleurs et le chevalet d’un peintre en train de commencer son tableau. Moi, je fais partie de cette deuxième catégorie. Mes premiers textes en français n’étaient que des couches successives préparées progressivement à l’aide du correcteur orthographique et du thésaurus de synonymes incorporés dans l’éditeur, du « Bon usage. Grammaire française » de Grevisse, du « Petit Larousse en couleurs », de l’« Art de conjuguer Bescherelle » et d’un finissage expression par expression avec un moteur de recherche sur Internet. Rien de plus que ça ! Depuis, les choses n’ont pas beaucoup changé. Il est vrai, j’utilise moins certains outils et plus certains d’autres. Ce qui s’est ajouté est un brin d’intuition, issu probablement de la proximité de la langue dans son environnement naturel. Ce qu’on pourrait appeler, en paraphrasant Eugen Coseriu, la transition de l’usage « in absentia » à l’usage « in presentia » de la langue. Chose surprenante à la première vue, cette transition semble avoir comme effet le passage d’un emploi conscient des règles lexico-grammaticales vers un emploi moins conscient de celles-ci. Par exemple, si avant je devais utiliser fréquemment « Le bon usage » afin de vérifier la validité grammaticale de mes phrases, maintenant j’utilise plus fréquemment l’Internet pour vérifier leur « bon usage » dans la langue parlée par des locuteurs réels. D’un autre côté, mon sous-conscient semble fonctionner parfois comme un « détecteur d’erreurs ». Il m’arrive souvent, après avoir fini un texte ou en tout cas après l’avoir considéré comme tel, que les erreurs non-détectées encore par des lectures et re-lectures successives surgissent subitement et prennent la forme de questions bien conscientes du genre : « Comment ai-je écrit le mot X, de la façon Y ou Z ? » Et d’habitude, si la question se pose, c’est parce que la variante Y, utilisée dans le texte, n’était pas la bonne. Qu’est-ce qui se passe alors après un usage de longue durée d’une langue dans son milieu socio-culturel d’origine ? Est-ce que certains outils utilisés de manière consciente dans la construction d’un énoncé sont graduellement remplacés par d’autres, moins conscients, plus proches de l’état d’automatisme ? La réponse n’est pas du tout simple. Des chercheurs du domaine de la pédagogie des langues et de la psycholinguistique essaient encore de répondre aux questions telles que : « Quelle est la relation entre l'apprentissage de la langue première et une seconde langue? », « Comment apprend-on la langue maternelle ? », ou même « Qu'est que c'est qu'une langue? ». Selon le bien connu linguiste américain Noam Chomsky, notre cerveau est doué, dès la naissance, d’un outil spécial, nommé Grammaire Universelle, à l’aide duquel un enfant est capable d’apprendre sa langue maternelle et de produire des énoncés qu’il n’a jamais entendus auparavant, bien qu’au début son apprentissage soit tout à fait intuitif. Les études du neurologue français Paul Broca sur les cas d’aphasie (la réduction sévère des capacités langagières causée par des lésions sur certaines régions du cerveau) semblent confirmer cette hypothèse. D’un autre côté, le psychologue américain Jerome Bruner affirme que l’existence seule de la Grammaire Universelle dans notre cerveau n’est pas suffisante pour apprendre une langue. L’enfant a besoin d’un environnement socio-culturel, au début restreint (la famille), à l’aide duquel il apprend peu à peu les mots et les règles langagières, par des activités rituelles répétées (repas, bain, habillement, jeux) initiées par les adultes de son entourage. Les cas exceptionnels d’« enfants sauvages », perdus ou abandonnés à un âge très jeune et qui n’ont été plus capables de maîtriser une langue après de longues périodes d’isolement complet, semblent confirmer cette deuxième hypothèse. De plus, les spécialistes suggèrent qu’il y ait même un « âge critique » après lequel les enfants qui n’ont pas appris à parler ne peuvent plus le faire de manière satisfaisante. Alors, qu’est-ce qu’on pourrait dire sur les capacités de parler et d’écrire dans une langue étrangère d’un adulte qui change de langue d’expression ? (On sait déjà que les enfants sous un certain âge s’approprient plus rapidement la langue de destination que les adultes.) Quels sont les outils dont il a besoin et comment évoluent-ils au long d’une période d’usage intensif de cette deuxième langue ? La réponse est encore bien loin d’être connue. Et cela parce que si on connaît déjà les outils et les méthodes externes d’apprentissage (grammaires, dictionnaires, correcteurs automatiques ou non, etc.), on connaît encore peu les mécanismes internes de notre cerveau, impliqués dans ce genre d’activité. En d’autres mots, la boîte à outils que nous utilisons « dans nos têtes » pour produire des énoncés dans une langue ou une autre reste encore, à un certain degré, rien d’autre qu’une mystérieuse « boîte noire ». |
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