Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 14 • Montréal • 15.10.2005

 

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Novembre 2005

Antigone, au Théâtre du Nouveau Monde

Par Felicia Mihali

La deuxième production de la saison 2005-2006 du Théâtre du Nouveau Monde est une pièce toute aussi ancienne que l’art de la scène. Cet hiver, l’histoire d’Antigone arrive sur la scène montréalaise à travers trois mains de maître : Sophocle, Seamus Heaney et Marie-Claire Blais, qui signe la traduction française. Cette filiation, à laquelle s’ajoute la mise en scène de Lorraine Pintal, fait que ce texte tant représenté impose une autre relecture. Cette représentation au TNM met en scène la tragédie d’une jeune fille qui se sacrifie pour un idéal humain ou, autrement dit, pour ne pas contrevenir aux lois du bon sens.

Antigone, fille née du lien incestueux d’Oedipe et de Jocaste, brave le pouvoir de son oncle Créon, devenu le leader de Thèbes après la guerre fratricide entre Étéocle et Polynice, eux aussi fils d’Oedipe. Suite à la fin de la guerre, la paix étant restaurée, le nouveau pouvoir proclame un nouvel ordre. Parmi les citoyens de Thèbes, personne ne doute que Étéocle fût du bon côté en défendant la cité, et que Polynice soit mort comme un traître en attaquant les siens. Pourquoi donc Créon s’acharne-t-il contre un cadavre, en refusant à son neveu des obsèques même les plus humbles?

Voilà le noyau du drame et le malentendu entre les deux héros. D’un côté, Créon représente l’espace publique, le pouvoir, les décisions qui souvent défient le bon sens et se passent du consensus du peuple. De l’autre côté, Antigone est la gardienne du foyer et des traditions. Si Sophocle mettait l’accent sur une Antigone trop fidèle aux lois de Dieu, Heaney parle plutôt de quelqu’un qui lutte pour un idéal humain : l’héroïne choisit la mort pour défier l’aveuglement des autres, leur lâcheté, et pour briser leur silence. Elle meurt pour que ses concitoyens ne négligent plus les lois humaines : ces lois nous apprennent que les morts ne sont plus en guerre et que seules les bêtes s’acharnent sur les cadavres. Dans la scène finale, vêtue de sa robe de mariée, Antigone sourit à son destin, car elle mourra avec la conscience d’avoir fait ce qu’elle devait faire.

La pièce de Sophocle est, tout compte fait, le drame de Créon, le leader qui doit perdre les siens pour maintenir les règles ; ce n’est pas facile d’imposer un nouvel ordre dans une société figée dans les lois immuables des dieux, dont les gardiennes sont des femmes comme Antigone. Par son décor, Marc Fillion a parfaitement réussi à créer l’isolement de Créon. Dans cet univers carcéral où le leader assure la paix à force d’armes, le trône se trouve sur un piédestal séparé des plages sablonneuses du pays, comme une île au milieu de la mer. Le drame de Créon se consomme dans cet espace ombrageux et gris, où les messagers craignent les réponses à leurs messages.

Jacinthe Laguë incarne cette brave et tendre Antigone qui affronte sans regret la mort. Son visage est radieux : dans les courts moments qui lui restent, elle savoure sa petite victoire contre l’indifférence des autres et contre la tyrannie aveugle. Créon, sous le visage de Vincent Bilodeau, est un peu linéaire sous les affres de la rage et de la tristesse. Il n’y pas une grande différence entre les deux états d’âme, ce qui nuit un peu à la tension du spectacle, car la mort d’Antigone ruine le mécanisme rigide de sa pensée. Vaincu et seul, il n’a qu’à attendre dorénavant la réalisation des terribles prophéties de Tirésias. Par contre, très réussi est le rôle de soutien du garde incarné par Roger Léger, qui sait très bien exprimer la peur pour sa propre vie et la pitié pour sa victime, Antigone, surprise en train d’ensevelir son frère. Pierre Collin et Jean-Louis Roux font un duo qui représente bien la grandeur du coeur. Leur discours est sage et calme, malgré les horreurs qui se déroulent sous leurs yeux, car ils sont de ceux qui savent tout et ont tout vu.

Alors que les artistes s’empressent de parler ouvertement d’oppression, ou des nouveaux rapports qui s’établissent entre les plus forts et les plus faibles, tout en clignant vers la gouverne de Bush et la guerre en Irak, Lorraine Pintal nuance beaucoup sa prise de position. Malgré le potentiel offert par cette pièce, son Antigone reste un spectacle dédié aux femmes, conservatrices parfois, mais qui luttent contre tout ce qui défie les lois de la vie et de la mort.

création et réalisation par Cristian Nistor

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