Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 14 • Montréal • 15.10.2005

 

ARCHIVE

Octobre 2005

"Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence (...) le champ des possibilités humaines."
Milan Kundera, L'Art du roman

Quand les rois étaient des reines...

Moi, Toutankhamon, reine d’Egypte de Nabil Naoum
roman traduit de l'arabe (Egypte) par Luc Barbulesco (Actes Sud, 2005)


Par Blandine Longre

Le titre de ce saisissant roman offre déjà quelques clefs sur l’univers intimiste dans lequel le lecteur pénètre prudemment pour, bientôt, se trouver happé par le récit de la narratrice éponyme, personnage par essence hybride, inspirant d'abord une crainte mêlée d'admiration ; car (qui oserait en douter ?) c’est l’authentique Toutankhamon qui nous parle et son récit obsédant a traversé les siècles après qu’elle l’a livré aux murs de sa prison : il est parvenu jusqu’à nous par le biais de la prose tour à tour audacieuse ou lyrique de Nabil Naoum.

Le roman, certes ancré dans l’histoire de l’Egypte ancienne (dont on sait en réalité peu de choses, hormis ce que les tombeaux ont livré), retrace un destin invérifiable, que nulle source ne pourra venir confirmer ou infirmer – mais, à défaut d’être véridique, tout y est hautement vraisemblable, le romancier ayant déployé son imagination, en toute liberté, pour pallier les incertitudes de l’histoire. Il réinvente Tout, fille d’Amenothep et sœur d’Akhenaton (le roi rebelle qui remit en vogue le dieu Aton au détriment d’Amon), élevée comme un garçon, installée sur le trône à neuf ans ; pour se voir, à dix-huit ans, brutalement écartée de ce rôle masculin, créé de toutes pièces par sa mère et le grand vizir. Après avoir été le dieu vivant, sur lequel nul mortel ne peut poser le regard à moins d’y être autorisé, Tout-Nefret, enceinte de plusieurs mois, est jetée dans une fosse obscure tandis qu’un jeune prêtre est sacrifié pour servir de dépouille royale ; car un « roi » ne peut concevoir et encore moins enfanter, et devient gênant quand il s’obstine à vouloir mener une grossesse à terme…

Dans sa dernière demeure, la jeune femme relate l’histoire de sa brève existence sur le point de s’achever par le poison – se confiant à des interlocuteurs invisibles ou absents, sa fidèle servante Senou ( est-elle présente ?) ou son amant, Horemheb, celui qui l’aurait trahie.

On trouve là des lamentations, il est vrai, mais étayées de souvenirs entrelacés, permettant à Tout de revivre tous les instants remémorés avant de mourir ; elle revient sans relâche sur son amour et sa haine mêlés, dirigés contre Horemheb, le chef des armées, celui qui l’a ouverte au plaisir des sens pour mieux la tromper ensuite, celui qui fut l’un des seuls à deviner que sous le costume du roi, se cachait une toute jeune fille.

Le récit progresse par circonvolutions, retours et brusques avancées, par digressions temporelles, d’un souvenir à l’autre, au fil des sentiments souvent contradictoires éprouvés par la jeune Tout-Nefret (du désespoir à l’exaltation, de la fierté à la générosité, de l’abnégation de soi à la honte, etc.) – un mouvement de la pensée débarrassé de toute chronologie, qui se déploie au rythme des paradoxes d’un esprit subtil qui atteint peu à peu des vérités essentielles, et apprend à rejeter ce qui n’est qu’illusion – le pouvoir, les richesses et la vénalité de ceux qui ont pu commettre l'ultime trahison. Seule compte maintenant la vie nouvelle qu’elle abrite en elle (et pourtant condamnée). Le personnage grandit et s’affirme, et si elle s’écarte ainsi des lamentations et d’Horemheb, faisant preuve vis-à-vis de lui d’un cynisme montant, c'est bien grâce à ses multiples réminiscences : l’analyse du passé l’incite à dresser un bilan détaché de cette liaison secrète : « Comme les voies du souvenir sont curieuses… toutes les fois où je m’y suis enfoncée, j’ai découvert qu’elles étaient peuplées de mille détails, comme un rêve… Comme si le passé était plus clair que le présent… », confie-t-elle, comprenant que ces retours en arrière lui ont permis de se faire l’observatrice lucide et a posteriori d’événements sur lesquels elle n’avait aucune prise par le passé.

Moi, Toutankhamon, reine d’Egypte est surtout un hymne à la féminité qui revendique son droit au plaisir charnel et au pouvoir, refuse la domination masculine et le paternalisme brutal des hommes ; un récit parcouru de révélations existentielles et de judicieux commentaires (bien évidemment très contemporains) sur les relations entre les sexes, la place réelle des femmes dans la société (en définitive, bien peu nous sépare de l'Egypte ancienne...), et sur les faiblesses et les paradoxes de la tyrannie et de la virilité masculines : « j’ai compris à quel point tu craignais la mort. La violence est l’expression de la crainte, comme la cruauté. », constate la reine, s’adressant à Horemheb l’absent ; ou encore : « les hommes ne connaîtront pas la vérité de l’amour tant qu’ils ne seront pas libérés de leur crainte de notre supériorité. » Des traits de caractère qu’elle retrouvait chez le « frère » tant admiré, Akhenaton, si prompt à libérer les femmes et à les protéger, contrairement aux autres hommes...

Cette exaltante réécriture de l’histoire (qui n’est pas sans rappeler l'épique roman de David Haziot, Elles – Ed. Autrement, 2004) sert la cause des femmes et prône une égalité nécessaire, montrant combien l’histoire, la « grande », peut se faire mensongère quand elle est écrite par des hommes : « les chroniques des règnes sont pleines d’hypocrisie et de mensonges », affirme la narratrice, sachant qu’ils « graveront sur la pierre le récit des victoires illusoires que je n’ai pas remportées. » Les traces laissées par l’histoire seraient-elle donc semblables au verbiage fleuri d’Horemheb, amant volage tentant de se disculper de ses multiples absences ? Au contraire, seules la poésie (l’une des passions de Tout) et la littérature libéreraient la vérité du joug masculin et lui redonneraient la place qui lui revient. C’est donc le langage, libérateur, qui conduit Tout-Nefret à se révolter contre les manipulations passées et à entrer en subversion (contre l’ordre établi, les carcans religieux, moraux, politiques, etc.), délaissant pour un temps son désespoir (qui lui a toutefois fait prendre conscience que « Tout va à son extinction. ») ; en se souvenant de sa liaison avec un autre homme, Ta’ou, elle analyse désormais finement pourquoi les autres ont pu voir en elle un danger: « il [Ta’ou ] voyait en moi cette aspiration à me libérer de toute servitude (…) le pouvoir de s’émanciper de l’emprisonnement de l’idée d’éternité, imposée par tous les rites minutieux du culte et de l’embaumement. » ; et plus loin, elle lègue à sa fille (et à travers elle, à toutes les filles à venir au monde), ce message d’exultation : elle « reviendra à la vie dans le ventre d’une autre femme , et elle se verra alors en possession de toute la terre. »

Nabil Naoum ne se targue pas d’être historien, mais paradoxalement, Moi, Toutankhamon, reine d’Egypte dépasse sans mal ces ouvrages pseudo-historico-romanesques faciles et rébarbatifs sur l'Egypte ancienne, auxquels le public s'est malheureusement habitué. Cet ouvrage unique appartient plutôt à la catégorie des grandes œuvres entêtantes et atemporelles, où l’acte langagier, dans son urgence, participe à un mouvement libérateur, où chaque mot s'impose au lecteur et participe d'un cheminement humain irremplaçable.

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag.com ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Octobre 2005

Cerasela Nistor

"Le Paradis des Poules" ou l'aventure extraordinaire de Mme Milica

Dans la collection française "Littérature étrangère XXIe", on peut trouver maintenant un auteur roumain, Dan Lungu. Son livre, "Le Paradis des Poules" est apparu en France le même jour où l'auteur fêtait la 36-ème anniversaire de sa vie. En Roumanie, celui-ci jouit de succès, étant au milieu de toutes les manifestations littéraires, membre de l'Union des écrivains roumains et le gagnant des multiples prix littéraires. Sociologue de formation, il a une manière à part de surprendre un certain côté du quotidien, comme dans le livre publié en français, dans la traduction de Laure Hinckel. Présenté comme "roman des mystères et des rumeurs", par les Éditions Jacqueline Chambon, l'histoire est simple : Mme Milica est entraînée dans de véritables aventures dès qu'elle passe le seuil de la maison du Colonel pour utiliser son téléphone. Le "délice" de l'histoire est donné par les rumeurs qui circulent autour de l’événement, alors que le langage populaire dans lequel il est narré est plein de saveur.

Dan Lungu ne se trouve pas devant sa première "expérience" littéraire d'une telle ampleur. Son premier volume de nouvelles ("Cheta la flegma", ed. Outopos, 1999), annonce son évolution (si on compte qu'en 1997, il gagne le prix Nemira pour "Buldozeristul"). En plus, ses pièces de théâtre ont été déjà vu la lumière de la scène. On doit, quand même, rappeler que l'auteur s'est fait connu d’abord par sa poésie.

Au mois de novembre, il participera, à Paris, avec d'autres auteurs roumains importants, au programme "Les Belles Étrangères" (C.N.)

Septembre 2005

Felicia Mihali

LA REINE ET LE SOLDAT

Vers minuit, lorsque la solitude lui pesait le plus, la reine Sisyggambris pensait à sa première rencontre avec Iskenderun, après la défaite de l’armée perse. Elle revoyait encore le soir où Iskenderun était entré sous la tente qui logeait la famille royale, attiré par les cris des femmes à qui on avait dit que Darius était mort. Le roi des rois avait payé chèrement son impatience de gagner. À la tête de la plus grande armée de tous les temps, Darius avait fait le choix fatal de s’avancer jusqu’au défilé étroit qui séparait la plaine de la mer.

Sisyggambris, la reine des Perses, assiste impuissante à l’écroulement de son royaume. Darius est mort pour avoir manqué de clairvoyance dans l’art de la guerre. Il faut dire qu’Alexandre le Grand (que Sisyggambris nommera Iskenderun après en avoir fait son fils), est un guerrier redoutable et glorieux.
Prisonnière dans la ville de Suse, Sisyggambris a été placée sous la garde de Polystratus, jeune soldat grec d’à peine vingt ans, rustre et mal dégrossi comme le sont tous les Grecs. Car ces derniers mangent du porc, viande impure pour le sang, et sont friands d’huile d’olive, allant jusqu’à s’en enduire les membres. Pour tout dire, ils puent et sont repoussants. Ils n’ont aucune classe et sont vraiment des barbares aux yeux de la reine.
Dans ses appartements, Sisyggambris attend des nouvelles qui ne viennent pas et éprouve le sentiment que le temps s’est arrêté pour elle. Elle intrigue, cherche des issues jusqu’au jour où elle décide de partir avec Polystratus à la recherche d’Iskenderun. Mais le destin prend une drôle de tournure. Polystratus devient son amant, lui qui est probablement trois fois plus jeune qu’elle ! Pire, elle décide de s’unir à lui et d’aller s’établir à Athènes. C’est un geste vraiment insensé, mais il arrive parfois qu’on agisse sans raison, comme si l’on était poussé par la démence.
Sisyggambris connaîtra les deux mondes : celui du raffinement de la Perse et celui de la Grèce qui, trop souvent, sent l’huile rancie. À la fin, la boucle sera bouclée…

L’auteure
Née en Roumanie en 1967, Felicia Mihali vit maintenant à Montréal. Détentrice d’une licence en philologie classique et d’une autre en langues étrangères — chinois et néerlandais —, elle possède aussi une maîtrise ès lettres obtenue en 2003 à l’Université de Montréal où elle a également étudié en histoire de l’art. Elle a été journaliste pendant sept ans. Présentement, elle enseigne le français langue seconde. Elle a publié Le pays du fromage en 2002 et Luc, le Chinois et moi en 2004, chez XYZ éditeur.

Octobre 2005

Éditions de L’Interligne vous propose :

L’AGONIE DES DIEUX, de Jean Mohsen Fahmy

Un homme et une femme s’aiment. Mais ils sont étrangers l’un à l’autre ; ils viennent de pays différents, de cultures différentes, de religions différentes. Et tout autour d’eux, l’univers entier vacille, les Barbares sont aux portes de l’Empire.

Une histoire bien d’aujourd’hui ? Non. Comme dans ses précédents romans, Jean Mohsen Fahmy nous entraîne vers d’autres époques, d’autres lieux exotiques, d’autres cultures aux scintillements mystérieux. L’Agonie des dieux se déroule au IVe siècle : l’Empire romain est menacé de partout par les hordes barbares et, à l’intérieur de ses frontières, les chrétiens s’attaquent à ses dieux tutélaires. Pour les contrer, l’empereur Dioclétien déclenche une persécution féroce.

Entraînés dans mille aventures, menacés de mille dangers, Marcus le Romain et Artémisia l’Égyptienne se retrouvent au cœur de cet ouragan de passions déchaînées, de fanatisme, d’insécurité, de fin de monde. Fahmy explore encore une fois, comme il l’a fait dans ses œuvres précédentes, les méandres du cœur et l’extraordinaire résistance de l’esprit humain face aux épreuves.

On retrouvera dans ce nouveau roman ce qui a tant séduit les lecteurs et la critique dans ses deux dernières œuvres de fiction (Amina et le mamelouk blanc et Ibn Khaldoun – L’honneur et la disgrâce) : « écriture […] classique sans être guindée, lyrique parfois, aussi habile à dire la complexité des situations que la délicatesse des sentiments » (Le Devoir) ; « il fallait un romancier surdoué et érudit […] pour réussir à plonger le lecteur dans l’univers [de ses romans] avec autant de réalisme et de vraisemblance » (Liaison) ; « son écriture lumineuse dessine les paysages et les décors, ressuscite la culture […], restitue bellement l’atmosphère » (Lettres québécoises) ; « Jean Mohsen Fahmy, un grand […], à ne pas manquer pour tous les passionnés d’histoire et d’aventures » (Encres vagabondes [Paris]) ; « un extraordinaire talent à peindre de grandes fresques, sans rien sacrifier aux détails du cœur et des sentiments » (Radio-Canada).

Jean Mohsen FAHMY, né en Égypte, vit au Canada depuis quarante ans. Tour à tour journaliste, professeur et haut fonctionnaire, il est l’auteur de plusieurs essais littéraires et de trois romans. Ses deux derniers romans, Amina et le mamelouk blanc et Ibn-Khaldoun – L’Honneur et la disgrâce (Prix du livre d’Ottawa 2003) ont remporté un grand succès de critique et de librairie.

création et réalisation par Cristian Nistor

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