Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 12 • Montréal • 15.08.2005

 

ARCHIVE

août 2005

Cristina Iovita

Pauline Bonaparte reçoit Shakespeare à la Villa Borghese

Pauline Bonaparte, soeur de l’empereur du même nom – Napoléon Ier pour les amis de l’histoire – se fît immortaliser par Houdon sous forme de Vénus couchée, avec le temps devenant autrement plus célèbre que son conquérant de frère et, par l’association constante avec la déesse de l’amour, son égale sinon sa supérieure dans l’immortalité. Aujourd’hui, elle trône sur son socle au milieu du musée d’art de la Villa Borghese, entourée des statues antiques restaurées par les maîtres de la sculpture moderne, des trophées artistiques enlevés à l’Égypte, à la Grèce et à l’Italie romaine gisant sous les ruines de la villa familiale, excavés en son honneur et à ses frais, paraît-il, l’ensemble architectural qui lui tient de demeure trônant lui-même sur l’immense parc étalé sur deux collines qui, autrefois, servait de jardin de plaisir aux maîtres des lieux. Dimensions impériales et “divines” mises à part, Pauline fait elle-même l’effet d’une maîtresse de maison, impeccablement drapée dans sa nudité esthétisante, qui reçoit ses invités, les hordes de touristes et indigènes errant dans son jardin n’oubliant jamais de rendre hommage à son génie d’organisatrice et de collectionneur d’oeuvres d’art – malgré que cette dernière qualité eût, en vérité, appartenu au comte Borghese, son époux et à ses ancêtres princiers – et louant sa beauté entre toutes les beautés qui les y entourent. Il est donc très facile d’imaginer le fantasme qui a provoqué l’apparition, à l’intérieur du parc “romantique”de la Villa Borghese, de la réplique fidèle du théâtre” Globe”, l’accumulation des trésors artistiques de toutes les époques allant de pair avec le genre de salon que la belle Pauline entretenait à son époque et ne faisant qu’ajouter un chef d’oeuvre de plus à la collection. Qui plus est, ce chef d’oeuvre est “vivant” car le théâtre fonctionne comme un théâtre authentique présentant une saison complète chaque été : il possède un système d’éclairage et de son des plus sophistiqués et un bar assorti où les entractes se prolongent tant que la soif du public demande pour s’étancher. Pauline n’aurait pas su mieux faire car, en tant que princesse italienne, le théâtre aurait été un amusement obligatoire au programme de ses soirées. elle n’aura pas assez vécu pour l’y installer elle-même mais, immortelle, elle a pu attendre l’époque où son rêve allait se réaliser.

J’ai eu la chance d’assister au “Globe” de Borghese à la première de “Roméo et Juliette” qui, cette année, en ouvrait la deuxième saison. Le public, magnifiquement habillé – je n’ai pas vu une seule paire de bermudes chez les hommes, ni une seule paire de chaussures de sport chez les femmes, en dépit de la canicule – se dirigeait au pas de promenade vers le guichet, prenait ses billets et passait par la clôture de treillis riant et bavardant, afin de rejoindre le buffet dans la cour, où la champagne commençait à couler dans les verres et les rires se remettaient à fuser, encore plus pétillants que la boisson, sous le ciel lourd de chaleur. On s’asseyait à sa guise dans l’espace indiqué par le prix du billet, les “riches” à 18 euros, au parterre, les moins riches à 12 euros, dans la “corbeille” ou le premier niveau, les “pauvres” à la galerie – 10 euros, deuxième niveau – et les étudiants à même le sol, autour de la scène, 7 euros, sur des traversins, comme au temps de Shakespeare, on s’entend, avec cela de nouveau que l’ancien privilège aristocrate de s’asseoir sur la scène, à proximité des acteurs, revenait maintenant aux jeunes. Pauline aurait assurément approuvé cette innovation car son temps était “jeune” par définition, dédié à l’amour et aux âmes “bien nées” dont la valeur n’attendait pas “le nombre des années” pour s’affirmer. La scène nue constituait le décor de la pièce, le soir tombait laissant l’éclairage s’insinuer sous les arcades de bois, subrepticement, comme un clair de lune, la foule s’impatientait et grondait sous les toits, dans les gradins, et les rumeurs couraient qu’il fallait attendre la critique pour ”lever le rideau”, la foule trépidant dans l’attente prolongée et exhortant les acteurs, pour l’instant invisibles, de commencer à jouer pour dissiper la tension. J’ignore jusqu’à ce jour si, effectivement, la presse absente faisait retarder le lever du rideau – un lever symbolique par ailleurs que, soudain, le chef de la troupe, le metteur en scène, accomplit en montant sur les planches – mais dans ce retard même il y avait une connaissance du théâtre plus vaste qu’on ne l’aurait pu imaginer, une connaissance profonde de la magie de l’espace théâtral qui, en soi, crée et développe les passions les plus effrénées. Le chef ne s’expliqua pas, il se contenta de réciter le prologue de la pièce, puis ce fut Vérone qui éclata devant nos yeux, dans les cliquetis des épées, les hurlements des combattants et les cris des femmes nous faisant face, juchées sur le balcon surplombant le tréteau. La troupe était étonnement jeune, totalement “dégarnie” côté vedettes et la production ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle de Zefirelli. Ce qui était nouveau à mes yeux, vif, fascinant et enviable, c’était le public, cette foule ardente dont les costumes à la mode s’étiolaient lentement dans l’obscurité chaude des galeries, bien plus beaux que les costumes des héros mais totalement ignorés à présent que la trame s’enclenchait et que la réalité scénique envahissait la réalité, cette masse, enfin, lourde de soupirs, de rires et de sanglots retenus – de concert, pour ne pas briser la magie – et qui, ça et là, par trop émue, applaudissait à tout casser les monologues ou les scènes qui l’avaient poussée au paroxisme de l’expression. Les sièges étaient extrêmement durs, croyez-moi, la chaleur infernale, la durée des actes, comme au bon vieux temps, très étendue; personne ne s’est levé pourtant, personne n’a gigoté aux moments de silence, personne n’a accusé le metteur en scène de lui avoir fait perdre le dernier métro avec ses trois heures “d’antiquités” poussiéreuses. Pauline recevait Shakespeare dans son jardin, l’amour règnait sur le monde enchanté du théâtre, les vers sublimes du poète s’élançaient dans la nuit enfiévrée comme autant de cantiques. C’était la fête à la Villa Borghese et tant pis pour les amateurs de confort, le jeu valait la chandelle.

Naturellement, au Forum impérial, il y avait chaque soir “grande animation” pour les étrangers, César se faisant trucider parmi les colonnes de son temple avec grand fracas de musique électronique, un essaim de danseuses enveloppées – mais pas trop – de péplums transparents trébuchant artistiquement sur les chapîteaux éparpillés à travers le site. Pendant les funérailles, un Marc-Antoine enrhumé martelait sans aucun enthousiasme le monologue shakespearien afférent. Il y avait également des lions “véritables” qui rugissaient dans les immenses caisses de son suspendues aux murailles du Colosseum. Pour deux euros de plus on pouvait, m’a-t-on dit, voir les lions respectifs dans leurs cages, en dessous de la plateforme. Le Festival d’Ostia annonçait un pot-pourri d’opéras, chanteurs rock et spectacles d’humour pour toute la période estivale, mais il faut de tout pour faire un monde, et Rome, la ville des villes, ne saurait déroger au mauvais goût universel; l’important c’est qu’en bonne maîtresse de maison, elle nous donnât à chacun le genre de distractions qui nous conviendrait.

Si vous avez un jour la chance d’arriver à Rome en plein été, allez voir Pauline Bonaparte; elle est toujours là, le soir, à accueillir le monde dans son petit théâtre élisabéthain et éternellement là, couchée sur son socle, élégamment vêtue de sa nudité de marbre poli si, de jour, vous irez la voir pour la remercier de son accueil.

création et réalisation par Cristian Nistor

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