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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 12 • Montréal • 15.08.2005 |
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Cristina Iovita La lecture, mode d’emploi J’ai toujours utilisé la lecture comme moyen d’évasion, dès l’instant où j’ai pu me permettre de l’entreprendre sans autre effort que celui de tourner les pages du bouquin qui me tombait sous la main. À sept ans j’avais lu mes “Trois mousquetaires” par moi-même, blottie en-dessous de la table dans la salle à manger de notre maison, pendant que mes copines de classe, les filles du voisin d’en face, s’amusaient au grand air en traînant les robes à volants superposés de leur mère dans la poussière brûlante sur le terrain vague du coin. Non pas que je n’aimais pas les robes, ou le grand air mais le terrain vague m’indisposait, tout comme l’intérieur de notre demeure, surpeuplé à l’époque, où je partageais une chambre avec ma grand’tante paralytique, ma grand’mère autoritaire et bruyante, mes père et mère au moments des repas quotidiens, et leurs invités, les soirs de fête ou d’obligations sociales. Dès que j’ouvrais le livre de Dumas, tout ceci disparaissait; le terrain vague se transformait en terrain de duel, la salle à manger devenait l’auberge fréquentée par d’Artagnan et ses compagnons d’armes et, du tout au tout, Paris s’installait sur les remparts de ma vie quotidienne dans ses grandeurs et misères du 17ème siècle qui, pour ressembler à ceux de mes jours, n’en étaient pas moins auréolés pour avoir passé par mon imagination enfantine. J’étais heureuse avec mon bouquin, je devenais malheureuse dès qu’on me l’arrachait des mains pour me faire “descendre sur terre”; j’étais heureuse même lorsque je ne comprenais rien du tout aux mots couchés sur les feuilles blanches ou jaunies des livres dans la bibliothèque, comme ce fut le cas de “Daphnis et Chloé” de Longos, en édition française, que je m’employai à déchiffrer pendant les vacances d’été de mes huit ans. Irritée par mes disparitions soutenues du programme de la maisonnée, ma grand’mère autoritaire se fit un point d’honneur de m’extraire de mon refuge en-dessous de la table, me faisant descendre sur terre, voire aux cuisines où la “vraie” vie se passait; j’étais pâle, à son avis, trop frêle, trop inexpérimentée pour pouvoir survivre dans le monde et il fallait me colorer le visage et donner du poids à ma constitution par trop chétive à coups de four chauffé à blanc et de brassage des pâtes dans ses chaudrons cuivrés. Je me révoltai, cassai quelques pots et on porta l’affaire devant le tribunal de famille, c’est-à-dire devant mon père, qui en rit pas mal, devant ma mère qui haussa les épaules et devant la grand’tante paralytique, qui s’offrit de me traduire le texte pour que je comprenne quelque chose à l’histoire. Le résultat de cet émoi fut que l’on me donna désormais des leçons de français, qu’on tria, selon mes pouvoirs de “compréhension”, le répertoire livresque à ma disposition et que, du tout au tout, on me laissa faire au grand dam de ma grand’mère et de la “vraie” vie dont elle tentait d’imposer le rythme et les lois. Tout ceci pour dire que la lecture ayant été, dès ma tendre enfance, le principal moyen d’évasion que j’eus connu, je m’appliquai toute ma vie à la perfectionner, jusqu’à ce qu’elle devînt le moyen le plus sûr d’oblitérer tout ce qui, sur “terre”, me déplaisait ou m’irritait. Je peux lire dans n’importe quelle position, debout dans le métro, écrasée entre deux corps gras qui suintent la fatigue, assise sur le siège en plastique d’un autobus bondé, qui me casse les reins en cahotant sur les nids de poule, au lit, à table, dans le jardin public peuplé d’oiseaux bruyants et d’enfants déchaînés, dans les longues réunions politiques où les orateurs s’égosillent à ne rien dire, à la plage, sous le soleil écrasant des étés méditerranéens et même dans mon bain, de sorte que mes livres favoris ont pris la forme de ces gros choux effeuillés qu’on vend -au rabais- sur les étals du marché. Je lis les journaux, les revues, les affiches, les réclames, les annonces sur les babillards, les jaquettes des disques de musique, les tracts des partis politiques et des restaurants à la mode, les menus, les graffitis, les plaques qui indiquent le nom des rues, les enseignes, les listes d’épicerie et ainsi de suite, je lis à temps plein comme on dit. Et, paradoxalement, au lieu de fuir la réalité par l’intermédiaire de mes lectures, je ne fais que la retrouver, médiatisée, certes, et pas toujours agréable malgré qu’éloignée par l’effet de médiatisation, mais réelle tout de même, présente et active comme la “vraie vie”. Je ne déteste pas la cuisine, j’en fais beaucoup, sans trop m’énerver pour le temps qu’il me prend de confectionner un ragoût; je nage passablement bien, je danse avec passion, je brode et je fais du tricot, je vais au cinéma, je voyage et fais mille autres choses, à part mon métier de créateur – un autre moyen d’évasion lui aussi – avec le plus grand plaisir. Mais chaque fois que le monde me paraît trop laid, trop hostile pour vouloir continuer de vivre entre ses frontières, je le traduis en son expression écrite et tout devient, d’un coup, supportable: le vin qu’on boit dans des coupes en plastique aux réceptions officielles, les stations de métro plaquées en faïence verte qui me rappellent les toilettes publiques, les inanités sur l’affichage électronique, du genre: “Soyez créatif en devenant concierge exécutif international” – que diable veut-on dire par cela? Comment peut-on manifester sa créativité en gardant les immeubles, internationaux ou locaux? Peut-être devient-on serrurier ou geôlier diplômé, ou bien gardien du sommeil des nations, si on nous propose un poste de concierge à Bruxelles? – la langue de bois des formulaires émis par les autorités artistiques et censés “encadrer” mes projets théâtraux. Et, lorsque j’en ai assez de cette réalité “immédiate”, je sors mon bouquin en forme de choux effeuillé, et m’envole en douceur vers la Russie de Tolstoï, vers le Pérou de Vargas Llosa, vers le Bagdad de Haroun al Rachid. Parfois, il est vrai, j’oublie de descendre à la bonne station, je me fais gronder dans les files d’attente à la caisse d’un magasin par quelque commère exaspérée, ou bien bousculer sur le tapis roulant des gares et aéroports; je ne m’en fais plus, j’ai l’habitude de vivre dangereusement et je comprends l’envie des gens quant à mes possibilités d’évasion là où eux-mêmes ne trouvent plus la sortie de secours. Je l’ai compris il y a une quinzaine d’années, en faisant la queue pour mon litre d’huile mensuel devant le magasin alimentaire du coin, à Bucarest, vers la fin du régime de “triste mémoire” de Ceausescu. J’y étais, debout, clouée sur place, depuis trois heures déjà, mon bouquin à la main – “Cent ans de solitude” de Marquez, pour être précise – lorsqu’une voix suraiguë, râlant des injures des plus corsés, accompagnée d’une bourrade violente dans les côtes, me fit perdre l’équilibre et envoya mon livre valser dans la nature, voire dans la flaque d’eau sur le pavé, datant de l’orage d’hier, grossie de la boue jaune en provenance du chantier de constructions à côté. “T’es pas supposée de lire quand les autres souffrent, connasse! Putain d’intellectuelle!” trancha la voix, en descendant de quelques tons, après que le vieux monsieur – sur le dos duquel j’avais atterri à la suite de la bourrade – m’eût aidée à me remettre sur mes jambes. Je récupérai mon bouquin sans oser regarder mon adversaire en face, une femme volumineuse et rébarbative, le front dégoulinant de sueur sous sa permanente bon marché, faisant sa tête ressembler à une botte de foin, ses bras puissants plantés sur sa taille de lutteur de cirque vibrant de colère; fugitive, je n’avais plus le droit de vivre à ses côtés, de mimer son sort et d’en profiter à ma guise. De toute façon, l’huile était “terminé” pour ce jour-là, on nous renvoyait bredouilles pour remettre ça au lendemain – l’attente, la colère, etc. sauf que moi, j’avais mon tapis volant à portée de la main, quelque peu souillé mais capable encore de m’extraire du cauchemar. Je recommande fortement ce mode d’emploi pour la lecture; vous n’aurez plus à rédiger des listes de livres à emporter dans vos voyages estivaux; vous n’aurez plus à vous soucier des temps morts entre deux activités “réelles”, comme le travail et la vaisselle à faire chez soi après qu’on en retourne; vous n’aurez plus à récupérer le temps “perdu” à vivre dans le quotidien en potassant avec ferveur, pendant les vacances, le répertoire des étudiants en littérature comparée; la lecture comme évasion, voilà la meilleure clé des champs qu’on puisse imaginer et je me fais un devoir que de le proclamer. Felicia Mihali Vacances : lire ou ne pas lire ? Que lisez vous pendant vos vacances ? Ou pour mieux commencer, que lisez-vous l’année durant ? Est-ce si différent de ce qu’on devrait lire pendant les deux fameuses semaines de congé que le système vous accorde avec magnanimité ? Pourquoi ce tam-tam dans des journaux et des revues autour ce sujet ? Pourquoi toute la guilde littéraire se mêle-t-elle de vous faire des recommandations, de vous donner des listes, de vous suggérer, de vous pousser aux achats ? À qui adresse-t-on ces fameuses listes ? En simplifiant, j’ai pensé à deux grandes catégories de lecteurs. Les lectures de vacances ne sont que de leurres commerciaux. Les lectures de vacances ne sont qu’une occasion de plus de magasiner dans cette pause qui se crée entre la St Valentin, la Fête des mères, des père et le réveillon de Noël. Ce qui me semble plus grave est que la critique s’engage dans ce genre de définition en nous recommandant des livres de vacances et qui ne s’éloignent pas beaucoup de Da Vinci Code ou Harry Potter. Julie Beaulieu L’insoutenable légèreté de la lecture L’été serait-elle une saison propice à des lectures différentes de l’automne, de l’hiver ou du printemps ? Voilà une question bien étrange pour qui lit l’année durant sans se soucier du passage des saisons. Peut-être a-t-on davantage envie de lire des bouquins légers, des « romans de plage » ou « de gare » lorsqu’arrive la belle saison. Il est vrai qu’il s’agit, pour plusieurs, d’une période de repos annuel, de vacances prolongées à la suite d’une année de travail bien remplie. Pour vider la soupape ou libérer le coco, rien de mieux qu’un bon roman. On peut cependant se demander si un « bon » roman – intelligent – tel La part de l’autre d’Eric- Emmanuel Schmitt, fait partie de ces lectures estivales que prescrivent bon nombre de magazines littéraires. En fait, la véritable question est la suivante : qu’est-ce qu’une « lecture légère » ? On est en droit de se demander si une lecture d’été doit forcément (voire inévitablement) être de nature insignifiante, contrairement aux lectures d’automne et d’hiver, sous prétexte qu’il faut décompresser. Par ailleurs, existe-t-il une lecture de printemps ou des lectures singulièrement saisonnières ? On pourrait alors imaginer un tout autre dispositif de classement des livres en librairies, selon les saisons, au gré du soleil et des intempéries.
Intriguée par le phénomène culturel des saisons du livre, j’ai revêtu l’imper et le chapeau. Carnet à la main, j’ai parcouru les habitudes de lecture, fureter dans les librairies grand public, me cachant derrière les rayons les plus courus pour écouter secrètement les conversations passionnées entre lecteurs et libraires, notant les impressions. Quel est donc ce mystérieux objet qu’est le livre d’été, cette lecture légère ? La question brûlait mes lèvres.
L’attente insoutenable
Les gares d’autobus et de trains, comme les aéroports, sont des lieux transitoires, des espaces de passage par lesquels les gens transitent d’une région ou d’un pays à un autre. Beaucoup de voyageurs profitent des déplacements pour faire la lecture, moment propice à cette activité aux vertus thérapeutiques : c’est bien connu, la lecture détend. Certains, plus pressés que d’autres, arrivent à la gare les mains vides et non d’autre choix de se procurer de quoi lire. Mais quoi, justement ? Dans ces lieux, on retrouve sensiblement le même type de kiosque de livres et journaux. Ceux-ci proposent des étalages et des vitrines encombrées de bouquins de toute sorte – des bons et des moins bons – parmi lesquels il faut, préalablement, faire un tri, au risque de se retrouver par mégarde avec un mélo à la Danielle Steel ou un fleur bleue à la Harlequin. Bien que la lecture de gare se pratique en toute saison, il va sans dire qu’elle est, au même titre que la lecture de plage, une pratique plutôt estivale, l’été étant une saison de déplacement. Considérée comme une lecture de distraction, sans plus (d’où l’utilisation du terme « légère »), elle n’a pas la prétention d’éveiller les grands esprits ou de susciter la réflexion. Dommage, car le divertissement et le plaisir ne sont pas allergiques à l’érudition ni au questionnement qui, eux aussi, comportent leur lot de distractions et de plaisir.
Comme tout le monde, je me suis acheté ce qu’on appelle des lectures d’été, des livres que j’entends lire cet été, donc avant le commencement de la saison multicolore. L’été étant faite pour s’amuser, j’ai choisi non pas des livres bêtes et sans intérêt, mais bien des livres que je convoitais depuis un bon moment déjà, des bouquins qui, pour une raison ou une autre, avaient attiré mon attention à un point tel que je mourrais d’envie de les lire. Autrement dit, je me suis fait plaisir. Je suis donc sortie de la librairie en compagnie de plusieurs écrivains inconnus jusqu’alors, dont Pascal Bruckner, Jostein Gaarder, Åsne Seierstad et Eric- Emmanuel Schmitt. L’été s’annonçait sous le signe de la découverte.
Le roman La part de l’autre d’Eric- Emmanuel Schmitt, qui raconte la destinée fictive d’Hitler s’il avait réussi les examens d’entrée aux Beaux-arts et les conséquences de cette acception sur l’histoire du XXe siècle, est-elle une lecture d’été, une lecture dite légère ? Je crois qu’il serait fort maladroit pour un critique de qualifier ce bouquin de la sorte. Il s’agit pourtant, dans le cas présent, d’une lecture d’été qui, bien qu’elle soit exigeante sur le plan de la langue et du contenu (langage et style soutenus, référence à des éléments et à un contexte politique et sociohistorique, profondeur de la psychologie des personnages, double récit monté en parallèle, etc.), enivre son lecteur en le propulsant dans une vaste dimension imaginaire qui le retient fermement, comme un aimant. On peut effectivement dire qu’on « embarque » dans l’histoire, porté par un récit miroir (d’un côté, Hitler échoue alors que l’autre, il entre aux Beaux-arts) basé sur un élément fondamental et essentiel, le suspense, cette attente anxieuse de ce qui vient et qui n’est pas forcément cause de peur ou d’appréhension. Le lecteur est littéralement suspendu aux lèvres du narrateur qui le fait voyager de part et d’autre, créant, d’un côté comme de l’autre, une attente presque insoutenable. Placé du côté de l’échec, Hitler trouve, par hasard, une copie d’Ostara, revue dans laquelle on louange la suprématie de la race allemande. Le lecteur se hâte alors de lire jusqu’à la part suivante, impatient d’assister à la deuxième rencontre entre Freud et Hitler, ce dernier étant aux prises avec un profond malaise devant la nudité des femmes qu’il doit peindre à l’école. Achevant la séance freudienne, le lecteur se précipite à la part suivante, anxieux de découvrir quelle sera la réaction d’Hitler à la lecture d’Ostara, et pour cause : il connaît bien la destinée du personnage historique, le Führer, un des plus grands tyrans du XXe siècle. Comprenez alors mon questionnement devant l’expression « lecture d’été », et davantage mon étonnement devant « lecture légère », qui m’apparaît peu invitante, et surtout inappropriée pour discuter de ce roman. Est-ce cela une lecture légère, le fait d’être délicieusement retenu par une histoire qu’on ne peut quitter et à laquelle on a toujours envie de revenir, pour en savoir plus ? Les voleurs de beauté de Pascal Bruckner est aussi un cas intéressant. Amalgame d’un roman policier et d’un conte fantastique, Les voleurs de beauté suscite graduellement ce désir qui pousse vers l’avant, le lecteur en proie à la monstruosité des personnages. La technique d’écriture de Bruckner diffère considérablement de celle de Schmitt, mais au final, le résultat semble similaire : il « embarque » dans l’histoire, dans le roman, vit l’anxiété des personnages en proie à des gens plutôt malsains. Ainsi, pourrait-on dire que le lecteur « débarque » de la réalité à la lecture du livre, décroche, oublie son quotidien, d’où l’aspect distractif de la lecture tant recherché en période de repos. Le roman de Bruckner n’a rien de policier ni de fantastique au départ, et j’en fus d’ailleurs fort surprise lors des premiers instants de lecture, ayant parcouru dans le détail la quatrième de couverture avant l’achat. Le réalisme des premières pages était plutôt patent et j’en étais presque déçue. Et pourtant, une force invisible m’attirait dans ce récit qui prétendait être autre chose. Sans m’en rendre compte, des éléments fantastiques infiltraient peu à peu le récit, piquaient ma curiosité à un point tel que je poursuivis ma lecture presque sans interruption durant deux jours, portée par les aventures d’un personnage étrange racontant, périodiquement et avec interruption, son histoire incroyable à une infirmière. Ici aussi s’entremêlent deux histoires, dont l’une, plus importante que l’autre, celle de l’homme à la cagoule, est centrale. Pour créer l’anticipation chez le lecteur, Bruckner joue lui aussi sur l’attente, celle du retour de l’homme à la cagoule, sur la possibilité, ou non, qu’il se présente de nouveau au poste de l’infirmière de garde qui, comme le lecteur, attend avec impatience la suite du récit.
Du bon usage de la légèreté
Les expressions « livre de plage » ou « roman de gare » sous-entendent le qualificatif « léger », ce qui en dit long sur la connotation négative qu’elles revêtent. L’étymologie de l’adjectif est à ce sujet fort intéressante et révélatrice. À l’origine, « léger » signifiait quelque chose de « peu de poids, souple » ; au XIIe siècle, on parlait de quelque chose de « frivole », c’est-à-dire de peu sérieux ; au XVIIe siècle, « de faible densité », donc de peu de contenu. L’acception actuelle propose plusieurs sens qui éclairent la part d’ombre et de doute que jette ce terme sur des œuvres qui méritent, il va sans dire, une appréciation plus adéquate et positive. « Léger » exprime tour à tour, et selon les contextes, ce qui est de faible densité, ce qui a peu de matière ou de consistance, ce qui manque de profondeur, qui est superficiel, de même que ce qui manque de jugement. Voilà donc, historiquement, ce que sous-tendent les expressions « lecture d’été » ou « lecture de gare », qui rassemblent sous leur vocable frivole un certain nombre d’ouvrages de peu de goût, parce que peu sérieux – et souvent mal foutu. Parmi ceux-ci, on note entre autres les romans à l’eau de rose, insignifiants et prévisibles, dont la structure est identique (ou similaire) d’un à l’autre (les nombreux Danielle Steel et Harlequin en sont de bons exemples). Il existe aussi de mauvais polars et romans fantastiques, aussi prévisibles que les mélos, et surtout peu inventifs pour un genre exigeant créativité et imagination. Vous les connaissez déjà sans doute, vous vous tenez loin d’eux, sauf peut-être à titre d’objet de recherche – culturellement parlant.
Il existe effectivement tout un pan de recherche académique sur la littérature populaire qui fait difficilement son entrée dans les universités et non sans une certaine controverse (pourquoi étudier la littérature populaire alors qu’on étudie déjà sa forme suprême, la Grande Littérature ?). D’emblée, des précisions s’imposent. Est considéré populaire un comportement littéraire correspondant à la majorité et qui souvent se traduit par un niveau de vente élevé (les best-sellers). Cependant, il ne faut pas faire fausse route en acceptant les yeux fermés l’adéquation erronée selon laquelle toute forme de pratique culturelle populaire est essentiellement légère, superficielle et sans intérêt. Des œuvres littéraires acclamées par la critique ont déjà figurées au palmarès des meilleures ventes (L’Amant de Marguerite Duras). L’histoire de la littérature fantastique et de science-fiction, très populaire auprès des jeunes et de la gent masculine – les filles s’y intéressent toutefois de plus en plus – recèle des chefs-d'œuvre qui divertissent à souhait tout en provoquant, chez le lecteur, un questionnement important. Le fantastique 1984 de Georges Orwell est à ce sujet un exemple percutant. Œuvre futuriste monumentale, 1984 est sans aucun doute un livre divertissant quoique puissant sur le plan des idées. Souvent utilisé à titre d’exemple pour discuter des concepts tels le travail, le pouvoir et l’organisation étatique, 1984 traite d’un monde à venir (qui n’est pas si éloigné) dans lequel est véhiculée une pensée unique et destructrice servant l’endoctrinement malsain d’une population sous l’emprise d’un pouvoir tyrannique – on ne peut s’empêcher ici de faire le parallèle légitime avec l’extermination des Juifs par les Allemands sous le règne d’Hitler. Par la fiction, Orwell fait le portrait critique du totalitarisme en prenant soin de bien l’installer dans un récit stimulant, qui sait préserver l’intérêt du lecteur, suscitant une attente anxieuse. Cette fois-ci, il s’agit de miser sur la peur des personnages, et conséquemment celle du lecteur qui assiste, impuissant, aux rencontres interdites et clandestines de deux amants, qui sont surveillés à leur insu, et finalement punis injustement. Le lecteur anticipe donc le moment fatidique, le redoute, et ainsi poursuit sa lecture, anxieux de connaître l’issu final, captivé par le sort qu’on réserve au jeune couple. L’anxiété que travaille le récit unique ponctué d’éléments relançant toujours l’histoire est couplée au savoir du lecteur qui joue ici un rôle important. Ce fantasme fictif mais lucide de l’écrivain, diabolique certes, n’est pas sans éveiller une crainte chez le lecteur qui endosse, comme les personnages, le rôle de la victime, sachant très bien qu’il pourrait lui aussi être persécuté par un Big Brother, conscient, entre autres, des événements entourant la Deuxième Guerre mondiale – depuis le 11 septembre et les derniers attentats survenus à Londres en juillet 2005, il reconnaît aussi qu’il n’est plus à l’abri d’une surveillance accrue qui pourrait, dans le cas d’une société sous l’emprise d’un régime totalitaire, dégénérée. C’est ainsi qu’on peut dire que l’écrivain rend l’utile à l’agréable, joignant la réflexion à la distraction dans un même moment de lecture.
L’écrivain français Dominique Noguez, rencontré récemment à Chicoutimi, expliquait lors d’une conférence que le rôle de la littérature s’incarne dans le désir de possession, par l’écriture, de ce qui nous échappe en tant qu’être humain. Citant l’envie tenaillante de comprendre à l’œuvre dans Du côté de chez Swann (Marcel Proust), il fait remarquer que l’acte littéraire se résume à comprendre et créer, donc à rechercher le sens perdu, ce qui n’est pas apparu, et à jouir du pouvoir d’imaginer, d’imagination, créateur et visionnaire. C’est ainsi que la distraction et le divertissement ne me semblent pas interdire ou condamner la réflexion et le questionnement qu’un livre propose, qu’il soit populaire ou non. Bien sûr, certains genres sont plus accessibles ou y prétendent, comme le policier, le fantastique et la science-fiction. Pourtant, la poésie peut être tout aussi distractive par sa beauté et sa singularité, ses rimes apaisantes, la couleur versatile des mots qui chatoie les marges de la page, sans compter la rapidité avec laquelle elle peut être lue – un poème, c’est court ! Imaginez lire Les fleurs du mal de Baudelaire, les pieds enfoncés dans le sable brûlant d’une plage éloignée, sentir la brise marine caresser vos épaules dénudées, savourant chacun des mots.
Les quatre saisons du livre
Vivaldi, compositeur baroque italien, a écrit quatre concertos portant le nom de chacune des saisons. Par cette création musicale il voulait, comme un peintre paysagiste, faire le portrait de chacune d’elle, révéler son âme singulière, ce qui la distingue des autres. En littérature, des poètes ont dépeint les saisons au gré du temps, le genre s’y prêtant bien. Ainsi, Apollinaire et le mois de Mai, Brel Au printemps, Rilke en Été, L’automne de Vigneault et l’hiver en Sonnet de Mallarmé. Mais un roman d’été ou un roman d’hiver, n’est-ce pas, en bout de ligne, un roman qu’on prend plaisir à lire peut importe la saison ? Les habitudes du lecteur l’emportent ici sur le thème qui n’a que peut d’incidence sur la période de lecture – après tout, on peut très bien lire L’Automne de Vigneault lorsqu’il fait 40 degrés à l’ombre ! Et pourtant, certains persisteront à classer les livres selon les saisons, l’été sortant grand vainqueur. Mais que faire des autres saisons ?
L’automne, c’est la rentrée scolaire pour les grands comme les plus petits. Bien reposés, nous sommes alors envahis par une soif de connaissance insoupçonnée, qui revient chaque année à la même période. Nos cerveaux, en ébullition, sont avides de connaissances. On fouille les encyclopédies, les livres scientifiques, se passionne pour une nouvelle langue et de nouveaux auteurs. C’est aussi une période importante pour les maisons d’édition qui organisent plusieurs lancements de livres. La rentrée scolaire croise ainsi la rentrée littéraire. Bien que dans l’imaginaire des poètes et chansonniers l’automne soit une période coïncidant avec un certain ralentissement naturel, en préparation au froid qui s’en vient, plusieurs sphères d’activité humaine sont en plein essor après une saison estivale plutôt divertissante et reposante. Lire en automne peut être aussi agréable et reposant qu’en été. Certains diront que les journées grises et pluvieuses du mois de novembre sont propices à la lecture d’un polar ou d’une bande dessinée noire. D’autres, nostalgiques des belles journées chaudes et ensoleillées, préféreront lire un roman évoquant la chaleur humide des Indes, comme Parias (Pascal Bruckner). D’autres encore se moqueront de la saison, comme moi, cherchant seulement à se faire plaisir. Pourquoi pas un journal de voyage littéraire ou un essai philosophique sur l’art du marcheur ? Assise près d’un puits de lumière, j’entends la pluie frapper la paroi vitrée de la Grande Bibliothèque…
Les vacances de Noël ont quelque chose de nostalgique et de particulièrement enfantin. La sélection de livres que je prépare à ce moment en vue de mon départ est bien différente. Elle se compose effectivement de lectures légères, de livres qui, sans être dépourvus d’intérêt, sont plus faciles à lire parce qu’écrit pour les enfants. C’est ainsi que j’eue un plaisir fou à lire les deux premiers tomes d’Harry Potter il y a deux ans et que j’aime relire les contes merveilleux de mon enfance. Il ne faut cependant pas oublier que les histoires pour enfants recèlent des trésors insoupçonnés qui font grandir les tout-petits comme les plus grands. Ainsi, Le petit prince et Les fables de la fontaine ne sont pas si « légers » que ça. Au printemps, les deux pieds dans la gadoue, que pourrais-je bien lire de différent ? Mieux encore, ai-je le temps de lire au printemps ? Il s’agit, à bien y penser, de la saison la plus exténuante. Pour plusieurs, petits et grands, on sonne la fin des cours et le début des vacances. Il faut se dépêcher pour arriver à temps pour l’été. À l’école comme au boulot, on croule sous le travail qui n’en finit plus de s’empiler alors que les pauses café se font de plus en plus rares. Et c’est à ce moment précis, entre deux examens ou deux rendez-vous d’affaire, qu’on songe à ce qu’on pourra enfin lire dans quelques mois, les deux pieds dans le sable sous le soleil chaud des tropiques. Florin Oncescu Vacanta si cititul de zi cu zi Nu-mi mai petrec vacanţele citind. S-au dus vacanţele de vară din şcoala gimnazială, cînd stăteam cîte-o lună, neîntrerupt, în satul bunicilor, petrecîndu-mi cea mai mare parte a zilelor trîntit pe o pătură aşternută pe iarbă, la umbra livezii de pruni, cu un cărţoi din seria operelor complete ale lui Sadoveanu, sau cu unul din seria Jack London, scoasă la E.L.U. S-au dus şi concediile zise “de odihnă”, la mare sau la munte, de dinainte de plecarea din România, în care lectura era activitatea mea dominantă. În concediile americăneşti (ca stil, nu neapărat ca destinaţie) citesc puţin, ori deloc. Petrec mult timp la volanul maşinii, prin restaurante, pe străzi ori prin muzee, iar seara, în camera de motel, abia am timp să frunzăresc ghidurile de călătorie, pentru a planifica în amănunt ce voi (vom) face a doua zi. Doar în concediile petrecute în România obişnuiesc să citesc, pentru că merg mult cu trenul, iar mersul cu trenul mă predispune la lectură. Bucureşti-Constanţa: o jumătate de carte de proză scurtă. Constanţa – Bucureşti: un miniroman. Bucureşti – Craiova: un maldăr de reviste literare. Craiova – Bucureşti: un mic volum de teatru. Îmi aleg trenul cu enormă grijă. Evit trenurile de seară, pentru că sînt aglomerate şi, uneori, prost luminate. Evit vagoanele necompartimentate, de felul celor existente pe liniile Inter-City, pentru că risc să fiu torturat cu muzică dată la difuzoare. O dată urcat în tren, dacă e nevoie şi se poate, schimb compartimentul, în căutarea condiţiilor propice lecturii. Dacă, totuşi, trenul e aglomerat, caut cu disperare vagonul restaurant, ori vagonul bar. Nu cunosc condiţii mai bune de lectură decît cele oferite de o masă – neîmpărţită cu nimeni! - în vagonul restaurant. *** Nu-mi amîn lecturile pentru următoarea vacanţă. Ideea amînării lecturii pentru cînd o fi timp mi se pare la fel de amăgitoare ca ideea amînării scrierii unui roman pentru la pensie. Eu practic lectura zilnică, în cantităţi homeopatice. Un stil adaptat vieţii mele de salariat. Am orgoliul cititorului mărunt, dar de cursă lungă. Am zis orgoliu? N-am întîlnit, pînă acum, omul care să spună, cu seninătate: „Eu nu citesc, domnule!” Această mărturisire este la fel de improbabilă ca una despre o igienă corporală insuficientă, gen: „Eu nu fac duş decît o dată pe lună, domnule!” Aparent, toţi citesc mult. Toţi îşi declară ştacheta zilnică poziţionată de la 50 de pagini în sus. Unde au memoria scurtă lăudăroşii este la capitolul constanţei activităţii lor de cititor. Îi cred pe mulţi în stare să citească o sută ori chiar două sute de pagini într-o zi de duminică. Dar daţi-mi voie să cred că sînt puţini cei care citesc zece pagini, zi după zi. Deci… citesc cîte puţin, dar zilnic. Fie cartea aleasă de mine cît de mare, tot o termin eu odată şi-o dată! Totul e să nu mă prindă următorea vacanţă. Prof. dr Paul Dancescu Bonjour Québec! Festivalul internaţional de muzică clasică de la Lanaudière este unul dintre evenimentele culturale de vârf, sau în orice caz cel mai original, dacă nu din Canada, cu siguranţă din provincia Québec.
Anumite evenimente ale festivalului sunt găzduite în mijlocul unei mirifice păduri, într-o poiană prăvălită, un adevărat amfiteatru natural, printre dealurile abrupte care încep chiar de la marginea orăşelului Joliette, capitala-miniatură a regiunii Lanaudière. Amfiteatrul şi muzica sunt în deplină simbioză cu natura. In vechea, străvechea pădure canadiană, cu arbori uriaşi, conifere înalte de nu le vezi vârful, ambianţa de vrăjitorie şi mister, pare anume potrivită muzicii lui Richard Wagner.
Legendă sau realitate, greu de spus, dar gurile pricepute spun că folosirea poienii-amfiteatru din pădure, unde fuseseră mai înainte unele amenajeri pentru competitii sportive de tir, si care astăzi este convertită în adevărat amfiteatru, aparţine unui preot din partea locului care a dat astfel poienii vocaţia muzicii simfonice. Ca în poveştile cu zâne şi cu baghetă fermecată !
Festivalul de la Lanaudière, din amfiteatrul natural cu o acustică excepţională, a devenit celebru. El este căutat de melomani care vin din toată Canada şi chiar din Statele Unite. Amfiteatrul are o parte acoperită, peste podiumul orchestrei şi peste cele câteva mii de locuri cu bilete la preţ ridicat şi este înconjurat de pajiştea verde şi înclinată unde, aşezaţi direct pe iarbă sau folosind scaune pliante, amatorii de muzică simfonică au satisfacţia unor concerte de cel mai înalt nivel la un preţ modic.
Ca să ajungi la amfiteatrul promis, ascuns între coniferele negre, te îndepărtezi de Montréal, treci râul Assomption cu meandre multe, străbaţi orăşelul Joliette, cu o piaţă, un parc, o catedrală, câteva construcţii impozante, probabil clădiri mănăstireşti de altă dată, o străduţă lungă cu multe prăvălii de o parte si de alta, şi iată că îndată ce părăseşti mica aşezare urbană, pătrunzi în pădurea fermecată unde te aşteaptă promisiunile muzei Euterpe.
În acest an, Festivalul de muzică s-a derulat între 9 iulie si 7 august. In program s-au văzut şi nume româneşti printre solişti sau în orchestră. Ce mândrie pentru comunitatea română din Montréal !
Să luăm la întâmplare o seară de concert de muzică clasică, de pildă cea din 22 iulie. Tema festivalului « L’amour, toujours l’amour ». Acordarea instrumentelor începe punctual la ora 20, când ziua se îngână cu noaptea. Este începutul primele fioruri estetice, pregătind publicul nerăbdător. Linişte. Prima bucată din program este uvertura Fidelio. Muzica lui Beethoven, severă şi duioasă în acelaşi timp, se împleteşte cu apusul soarelui, roşu-violet, vag străbatând printre cetinile sumbre. In cele două duete din Fidelio, care au urmat, Deborah Voigt, soprană şi Ben Heppner, tenor, celebre voci ale Americii de Nord, recomandate în program drept chiar cele mai importante voci dramatice ale timpului nostru, au adus pe podium sentimente de furie, de durere, de îngrijorare, fără să se piardă totuşi speranţa de fericire pe care o dă iubirea neţărmurită, fidelă, constantă...
În continuare, Richard Wagner. Cele două voci au strălucit în Tristan si Izolda. Din nou un triumf al iubirii, cu un final tragic, subliniat de disperarea viorilor si prăbuşirea sunetelor puternice din alămurile orchestrei, în timp ce ultimile vocalize se ridică cuceritoare, obsedant, spre cer. Vocile de talie mondială, cu intensitatea lor superbă, au dus la emoţia generală printre ascultători ! După pauză, din opera lui Wagner au fost programate Tanhauser, Maestri cântăreti din Nurenberg, Siegfried. Noi bucurii, noi emoţii estetice. În jur, un public coalizat în înţelegerea muzicii, cu sentimente de calitate, despre care credeam că se poate întâlni numai în Lumea Veche.
Aici la Lanaudière, lângă micuţul oraşel Joliette, departe de forfota marelui Montréal, cu interesele zilnice ale lui şi ale noastre, de cele mai multe ori mărunte, prea mărunte, aici în poiana-amfiteatru din pădurea fermecată, şi numai aici, am întâlnit sufletul Québec-ului, adevăratul său suflet nobil. Un Québec care te cucereşte. Din Lanaudière, bonjour Québec ! par Mircea Gheorghe Sous le signe d'Ulysse: Milan Kundera, L'Ignorance * Quand Milan Kundera quittait son pays en 1974 pour la France, il était persuadé que sa carrière littéraire était terminée. Plusieurs années sont passées avant qu'il produise un nouveau roman, L'insoutenable légèreté de l'être, écrit en tchèque en 1982, mais publié la première fois en traduction française chez Gallimard en 1984. Et ce roman lui a valu une notoriété mondiale qui a été décisive pour son destin littéraire. Il a commencé à revoir et à corriger toutes les traductions en français de ses ouvrages et à écrire en français, premièrement des essais (L'art du roman, 1986, Le testament trahi, 1986) et ensuite des romans: La lenteur (1995), L'identité (1997) et le dernier, L'ignorance (2000). Son parcours d'écrivain refait en quelque mesure le trajet d'Émile Cioran qui s'est joint à la culture française lui aussi après une longue période de silence par le Précis de décomposition écrit en 1949, c'est-à-dire onze ans depuis son établissement en France. Mais il y a une différence fondamentale quant à l'attitude observée envers leur culture originaire: Émile Cioran voulait être, sans oublier et mépriser ses racines roumaines, un écrivain français à part entière. C'est pour cette raison, qu'il s'interdit de parler le roumain même avec ses amis Roumains et que de toute son oeuvre, il considérait comme importants seulement trois titres : Les syllogismes de l'amertume, De l'inconvénient d'être né et La chute dans le temps (sept pages de ce dernier!). Par contre, Milan Kundera aspire à une double appartenance, à la culture et à la littérature françaises, certainement, mais également à la culture et à la littérature tchèques. Quand il devient écrivain d'expression française au lieu de reléguer ses ouvrages précédant l'émigration dans le débarras littéraire de ses tiroirs, il les réédite, surveille et révise méticuleusement leurs traductions en français. Il les remet en circulation chez Gallimard avec la mention "entre 1985 et 1987 les traductions des ouvrages ci-dessus ont été entièrement revues par l'auteur et dès lors, ont la même valeur d'authenticité que le texte tchèque". Il faut encore ajouter que même si Milan Kundera déteste se dévoiler biographiquement dans ses romans, son expérience tchèque se trouve toujours au centre de ses histoires. Les protagonistes de la majorité de ses romans sont tchèques, le contexte historique et le thème fondamental sont également tchèques et la voix du narrateur, qui surplombe partout l'action comme la voix du choeur antique regorge de références tchèques. Dans une certaine mesure, Kundera est le pendant d'une très connue écrivaine allemande d'origine roumaine, Herta Müller, l'auteur, à partir de 1987, de plusieurs romans traduits en 24 langues qui s'est forgée sa renommée en écrivant notamment sur son vécu roumain et sur la Roumanie.
*** Dans son dernier roman, L'ignorance, Milan Kundera met en scène, encore une fois, la vie d'un couple, Irena et Josef. En fait, il ne s'agit pas d'un couple comme c'était le cas dans L'insoutenable légèreté de l'être ou dans Identité, mais plutôt de deux personnes dont les destins semblables s'entrecroisent pour seulement une journée. Le départ de Josef sans connaître le nom de la femme qui l'a aimé est une conséquence logique de cette ressemblance des destins qui dans une première instance les a poussés l'un vers l'autre et dans une deuxième les a éloignés. Mais pour bien encadrer leur histoire, Kundera évoque tout d'abord, le retour triomphal d'Ulysse dans son Ithaque après vingt ans d'absence. Le célèbre guerrier retrouve sa fidèle Pénélope, son vieux chien, il est heureux, tout finit bien. Le beau dénouement de cette histoire antique est pour Kundera comme un pari risqué et on verra que les aléas de ses personnages ne sauront pas le confirmer. Irena et Josef sont des émigrants qui ont fui les répressions du régime communiste après "Le Printemps de Prague": Irena s'établie avec son mari Martin en France et Josef, lui, choisit le Danemark. Martin est mort peu après l'arrivée en France et Irena, mère de deux filles, doit traverser "de longues années pénibles, forcée d'accepter n'importe quel travail, femme de ménage, aide-soignante et d'un riche paraplégique" même si à un moment donné, elle peut faire de traductions de russe en français. À la fin d'une longue série de journées moroses, elle connaît Gustaf, un Suédois devenu parisien pour vivre loin d'une épouse qui ne veut pas accepter le divorce à l'amiable. Gustaf, son aîné de quinze ans, n'est pas quand même, l'homme rêvé. Au-delà de sa bonasserie, il est plutôt perdu et mal à l'aise avec les corps de femmes "trop présents, trop expansifs". (Mais il sera rassasié par l'amour de la mère d'Irena, cette femme peu scrupuleuse qui le séduit sans l'intimider). Nous avons jusqu'ici ici apparemment la trame de Madame Bovary. Mais le drame d'Irena et Josef est essentiellement différent de l'histoire d'un amour adultère. Le drame se développe simultanément sur deux registres et la structure du roman est musicale. Le premier est le registre de leur future rencontre amoureuse, envisagée par les deux soit comme un grand projet de vie (Irena), soit comme un don heureux (Josef). Ce registre, dont le point de départ est la féminité insatisfaite d'Irena, devient un leitmotiv obsessif du moment où elle croit reconnaître en Josef l'homme qui l'a courtisée platoniquement quelques instants dans un bar praguois de sa jeunesse. Le deuxième registre est plutôt général et abstrait quand on essaie de l'identifier: la condition de celui qui après une longue absence se confronte à son passé, à sa mémoire et à la mémoire des autres. C'est un thème avec de multiples variations possibles. Et c'est de l'enchevêtrement de ces deux registres, de ces deux thèmes qui ressort la gravité et la profondeur de ce beau roman, d'une intelligence raffinée, défiant les clichés et les opinions préconçues sur l'émigration et les émigrants. Habituée avec sa vie parisienne, résignée également à composer tant bien que mal avec les nostalgies de son ancien pays, Irena revient à Prague à contrecoeur, forcée par les stéréotypes régnant dans son entourage. Son amie française, Sylie, l'aperçoit comme une émigrante malheureuse, exilée, méritant toute la compassion et tout le soutien nécessaire. Mais après la chute du communisme, Irena est tenue de reprendre sa vraie vie dans son vrai pays, d'y retourner. Gustaf, le représentant d'une firme qui ouvre une agence à Prague, lui aussi pense fortement que sa maîtresse sera enchantée par la perspective de revenir chez soi. C'est pour ne pas décevoir les attentes de Gustaf et de Sylie que Irena décide de d'aller pour quelques jours à Prague. Mais le retour, le Grand Retour, comme le nomme Sylvie, est entièrement raté. Arrivée à Prague, Irena constate que tout son monde d'autrefois est transformé et que sa mère et ses amies sont devenues des simples fantoches. Oui, les vieux quartiers praguois qu'elle aime sont les mêmes, ils ont gardé leur charme si présent dans ses nostalgies, mais quant aux gens, personne ne s'intéresse à elle, à sa vie en France, à son vécu des derniers vingt ans, personne ne fait l'effort de l'écouter. Une réunion dans un restaurant avec des anciennes copines tourne vraiment mal. Ses amies parlent sans répit et toutes à la fois seulement de leurs préoccupations, se soûlent avec de la bière et refusent tout dialogue avec celle qui les a invitées autour de la table. Ni l'expérience de Josef, veuf après un mariage heureux en Danemark, n'est plus concluante. Lui aussi revient dans son ancien pays avec des sentiments mitigés, surtout pour respecter la dernière volonté de son épouse défunte. Sa présence est embarrassante pour la famille qui dans son absence s'est appropriée - c'est vrai, avec son accord - toutes ses affaires. Il retrouve son journal d'adolescent mais il et n'arrive ni à comprendre, ni à ressusciter des souvenirs précis. Le jeune qui y raconte ses premières tribulations amoureuses est maintenant pour Josef un être incompréhensible et étranger. Tous les deux, Irena et Josef, ressentent dramatiquement le vide où ils baignent et c'est pour cette raison que leur rencontre débouchera sur une passion autant intense que désespérée. Et c'est pour cette raison, également que la souffrance d'Irena est si forte quand elle découvrira que Josef, en réalité, n'avait gardé aucun souvenir de leur premier rencontre dans le bar praguois. Tout son bonheur éphémère s'est bâti sur un malentendu. Josef ignorait ce qu'elle était, même son nom. Cet homme auquel elle avait rêvé des dizaines d'années était en fait un parfait étranger. Elle ne signifiait rien pour lui - sauf une femme étrange qui l'aimait passionnément - et cette certitude l'affole. Mais le roman ne s'achève pas sur une note si mélodramatique. Irena, après une scène violente s'endort et Josef quitte presque furtivement l'hôtel pour se diriger vers l'aéroport d'où il va prendre l'avion pour Danemark. La boucle est bouclée. Étrangère et seule en France, coincée dans une vie morose auprès d'un amant-mari effacé, Irena l'est encore plus dans son pays natal et donc la seule issue est de revenir vaincue au point de départ. L'image de Josef pour Irena et l'image d'Irena pour Josef seront plaquées à jamais dans leur conscience sur la carcasse énigmatique et incompréhensible de leur ancien pays. Par conséquent les retrouvailles d'Ulysse font partie d'une belle et irréelle mythologie. "Calypso, ah Calypso!" - résonne la voix de l'auteur dans les premières pages du roman. "Je pense souvent à elle. Elle a aimé Ulysse. Ils ont vécu ensemble sept ans durant. On ne sait pas combien de temps Ulysse avait partagé le lit de Pénélope, mais certainement pas aussi longtemps. Pourtant on exalte la douleur de Pénélope et on se moque des pleurs de Calypso." Sous une forme ou sous une autre le vrai personnage de ce roman est l'ignorance, sa fonction de bouleverser et régulariser la vie d'Irena, de Josef et des autres. "Personne ne saura rien" dit rassurante la mère d'Irena à Gustaf qui se sent pour la première fois vraiment heureux avec une femme. Cette ignorance qui couvre tout dans ce roman comme un voile épais laissant visibles seulement les contours suggère finalement la condition dramatique de l'homme de nos jours: "Le roman, écrivait Kundera dans L'insoutenable légèreté de l'être, n'est pas une confession de l'auteur, mais une exploration de ce qu'est la vie humaine dans le piège qu'est devenu le monde"L'un des leurres qui nous font souffrir et tomber dans ce piège, semble nous dire Kundera dans son dernier roman, c'est l'ignorance.
*Gallimard, 2003, 182 pages. Tina Armaselu Mes lectures en kaléidoscope Souvenez-vous du kaléidoscope, le petit jouet aux miroirs et aux pièces multicolores de notre enfance ? Si on cherche son étymologie dans un dictionnaire, on apprend qu’il dérive de trois mots grecs, kalos (beau), eidos (aspect) et skopein (regarder), ce qui pourrait se traduire par « regarder des choses d’aspect beau ». En feuilletant, il y a quelques jours, un carnet où j’avais l’habitude de noter les mots inconnus et leurs définitions du dictionnaire, je retrouvai, vers la fin du calepin, quelques notices de mes anciennes lectures de vacances. Des fragments disparates, pas nécessairement complets, que j’avais notés à l’époque pour des raisons qui, au moment de leur relecture, restaient encore assez incertaines. Je commençai par le premier passage, un fragment des « Contes d’Eva Luna » d’Isabel Allende, et je me suis dit que c’est peut-être à cause de sa définition plastique du « dictionnaire » que je l’avais mis dans mon carnet. Auto-ironie involontaire vis-à-vis de mes recherches de locuteur non-natif qui appuie ses écrits sur des « mots de conserve » ? Je ne sais pas le dire. Puis, un fragment de Nabokov, noté dans mon cahier probablement pour sa description insolite d’un personnage descendant l’escalier (apparemment aucune relation avec « Nu descendant l’escalier » de Marcel Duchamps, sauf peut-être la même tentation de représenter un sujet en mouvement, l’un par des figures abstraites, l’autre par des mots). Je retrouvai ensuite avec un sourire le portrait des moujiks russes que Henri Troyat mettait dans la bouche de Pierre le Grand. Mais ça et là je devais m’arrêter prise dans le piège de ma propre écriture. Un mot mal calligraphié dans le fragment de Siddhartha et me voilà de retour au dictionnaire-conserve ! Deux passages, un de Cortázar, l’autre de Kundera, sur le même sujet - la solitude - furent les derniers de cette mini-collection de « récits » rassemblés par le simple hasard ou par un je ne sais quoi sous-conscient pouvant faire l’objet d’une étude de psychanalyse. Tout en me demandant s’il y a une raison pour laquelle tous ces textes se trouvent ensemble dans mon petit cahier, je recommençai à relire les passages. Cette fois sans suivre un ordre précis et même en sautant parfois les lignes, en mélangeant Allende et Cortázar, Hesse et Kundera, Troyat et Nabokov, et ainsi de suite. Le résultat, que voilà, ne fut que l’image kaléidoscopique de mes lectures qui, à chaque rotation, par le changement de position et le reflet des miroirs, créaient une toute autre image, éphémère et fragile, dont la seule raison d’être était la beauté d’une seconde de son canevas symétrique et polychrome.
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