Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 11• Montréal • 15.07.2005

 

ARCHIVE

juillet 2005


Cristina Iovita

LETTRES DU QUARTIER LATIN

1) Les deux Michel

Dans un bosquet touffu, à l’ombre des tilleuls qui longent le square Pierre Langevin, une statue de bronze verdie par les intempéries pointe un pied, chaussé de sa pantoufle brodée, vers les passants qui se dirigent d’un pas lent ou avec la vitesse de l’éclair, sur leurs patins à roues alignées, vers la faculté des sciences ou vers les librairies plus loin sur la rue. Le pied est énorme et la pointe de la pantoufle brille au soleil comme le manche d’une porte d’église, le bronze étrangement lavé de la rouille verte des temps par les mains qui touchent, en passant, le membre suspendu
au-dessus du socle, comme la figure de proue d’un navire. La statue représente Michel de Montaigne, le philosophe humaniste qui fut le compagnon de lutte contre le fanatisme du roi Henri IV et son brodequin doré, tout comme celui des papes, porte bonheur si on le touche, ne serait-ce qu’en passant, si toutefois son bonheur est relié à la quête du savoir. Les étudiants effleurent le pied de bronze pour s’assurer le succès à l’école, les touristes pour obéir à la coutume locale, les badauds ordinaires par souci de ne rien rater des distractions dans le secteur et, au-dessus de toutes ces têtes qui se ploient sur le brodequin poli par tant de mains passagères, le visage du philosophe sourit aux temps et aux moeurs qui changent beaucoup moins qu’on n’est tenté de le croire. Plus loin, au milieu du square Jean de Beauvais, de l’autre côté de la rue des Écoles, une statue plus jeune, toute en angles droits et effets d’ailes cassées monte la garde sous les tilleuls en fleurs, bouquets de tulipes et roses solitaires, fichés entre les plis du plumage de bronze qui lui tient de vêtement, tremblant dans le vent du matin comme les flèches sur le corps d’un martyre. Le monument représente le poète Mihai Eminescu, martyre de l’amour si on veut et dernier des grands romantiques du XIXème siècle, ceux qui transpercent son corps de bronze des dards fragiles du printemps cherchant dans l’ombre de sa silhouette déchirée le bonheur des amours partagés. Il y a toujours un, et même deux couples de jeunes qui s’embrassent, assis sur le socle de la statue transpercée de tiges florales, et Ô tempora! leurs baisers s’éternisent sous les yeux des clients du Clocher gourmet, la pâtisserie à côté, rythmant le plaisir passager des mastications matinales. Je passe chaque jour devant les deux statues, je touche le brodequin du philosophe par respect pour le rituel, j’ajoute parfois une petite fleur bleue aux offrandes qui transpercent le coeur de bronze du poète, par souci de fidélité au vieux tilleul du jardin à Iassy que lui et moi avons jadis frôlé en passant et j’ajoute aussi, par amour de la symétrie, un petit salut de mon cru qui rassemble leurs noms, Michel et Mihai, sous le même diminutif. Bonjour Mimi!

2) Saint Julien le Pauvre et Notre Dame de Paris

Petite et trapue, plusieurs fois défigurée par le passage du temps, la basilique St. Julien le Pauvre est séparée de la sublime cathédrale Notre Dame par un bras de la rivière, un quai élégamment taillé dans l’ancien labyrinthe des ruelles du vieux quartier universitaire et mille cinq cents ans de déveine historique dont les sequelles
sont devenues la seule beauté par laquelle l’église en question accède à l’éternité. Premier monument chrétien dans les parages, St. Julien le Pauvre résiste aux invasions barbares, devient chapelle royale sous les mérovingiens et assiste à la création de la basilique Notre Dame comme une grande soeur qui accueille sa cadette, en toute affection tout honneur. Les attaques se multipliant et la royauté se retranchant sur l’île au milieu du fleuve, pour mieux résister aux diverses invasions qui secouent son pouvoir, St. Julien est abandonnée au-delà de l’enceinte naturelle du fleuve ainsi commençant le destin anonyme qui la sépare de sa soeur. On la défonce, on lui démolit le portique, on l’incendie pendant la guerre civile, on la saccage et on la transforme en magasin de sel pendant la Terreur, on rase le cloître attenant pour tracer le Boulevard Montebello, on l’abandonne enfin pour toujours comme lieu de culte au début du siècle dernier, jusqu’à ce que l’église catholique de rite oriental, en manque de local, se la fait attribuer par la république et lui donne l’apparence qu’elle a aujourd’hui, celle d’un magasin d’antiquités religieuses logé dans les ruines d’une basilique par souci d’authenticité du décor. Rien à voir avec la magnifique dentelle de pierre sur l’île, rien à voir avec Notre Dame, le chef d’oeuvre qu’elle a vu naître, la chance a évité de se poser sur le dôme de St. Julien et la bravoure devant les adversités de la pauvre basilique ne saurait égaler le génie manifeste dans les flèches qui bravent les horizons depuis la belle cathédrale. Sans trop pousser les limites de l’imagination et proportions gardées, St.Julien le Pauvre et Notre Dame de Paris m’ont apparu comme un symbole de l’Europe, si l’Europe devait être, dans un jeu de devinettes, représentée par des oeuvres architecturales, la première me donnant l’image des petits pays de l’Est, tant éclectiques qu’on s’y perd en symboliques, la deuxième épurée et sublime par la pureté de ses formes, aux symboliques précisées et mûries par des siècles de raffinement, me désignant les grands pays occidentaux. En regardant un soir le ciel s’assombrir derrière le vitrail transparent du baptistère de St.Julien, pendant qu’une pianiste polonaise jouait une Nocturne de Chopin devant l’iconostase aux tons rouges et dorés placé au milieu de la nef, comme un rideau de scène, l’association ci-dessus m’a frappée comme une vérité essentielle. L’Europe était d’un coup tout cela, un ancien lieu de culte abandonné à son sort et en même temps un idéal de beauté jalousement conservé dans les lieux protégés du dit culte mais qui allait la voir de cette façon, quand les accords de la Nocturne se seraient éteints?
Quelques jours plus tard, la France et la Hollande rejetaient en bloc la constitution européenne, se retranchant dans leurs magnifiques sanctuaires devant les nouvelles invasions menaçant la pureté des formes. Dans sa niche à St.Julien le Pauvre, la Madone à l’Enfant Jésus datant de l’époque romaine et la Vierge Noire, importée du Liban, sur le bois peint accroché au-dessus du font baptismal, se font face sans s’affronter, la première jeune, souriante et robuste dans ses volutes de marbre jauni par le temps, la deuxième pâle et ascétique sous ses voiles noirs, plongeant son regard douloureux dans les yeux du visiteur occasionnel en quête de trouver une place convenable pour assister au concert. Un grand tapis d’Ispahan d’un rouge fâné couvre les dalles grises devant l’iconostase rouge et or, la coupole porte encore les traces d’un vieil incendie du temps de la Révolution, devant le seul pan du portique, récupéré des fouilles archéologiques récentes et qui fait l’effet d’une dent cassée au milieu de la façade lisse de l’église, deux diacres grecs se chamaillent sur les revenus de caisse du concert tandis que, dans le petit parc aménagé sur les ruines du vieux cloître, les badauds se prélassent sur les bancs, en contemplant les flèches de la cathédrale Notre Dame qui semblent soutenir le ciel en même temps qu’elles le transpercent. Quelle déveine que d’être toujours du mauvais côté de l’histoire!

3) Le sexe à Paris

Sur les grands panneaux d’affichage Boulevard St-Germain , à part les imposantes publicités concernant “Star Wars III”, les prix Molière, le Festival de Cannes, l’exposition Matisse, les Parfums Dior, les maillots de bain M&M et ainsi de suite, une très belle affiche représentant le Pont Neuf, en plan second, avec en amorce une élégante main de femme qui tient le feu vert d’un sémaphore au bout des doigts, comme une bulle de savon. Le texte en haut de l’affiche proclame: “Paris protège l’amour”et la bulle verte entre les ongles rouges de sa porteuse est, en fait, un préservatif parfaitement collé à l’oeil clignotant du sémaphore, un bateau mouche complétant la perspective avec la connotation subtile de “croisière”, sa silhouette élégante à demi enfoncée sous l’arche du pont, comme un dard. À part la façon agréable de signaler aux touristes la vigilance qui accompagne à présent les escapades romantiques, autrefois libres de tout souci dans le “Gay Paree”, l’affiche en question annonce une ère nouvelle, non pas seulement dans l’art du design publicitaire, mais dans la mentalité de l’époque, une mentalité qui se définit sur le concepte de sécurité absolue. Certes, on peut encore venir s’éclater à Paris, surtout si l’on ne vient que pour cela, de l’autre bout du monde “civilisé”, mais le romantisme, en ce qu’il a de plus authentique, en sa connotation d’aventure et d’expansion des limites du quotidien, devient une chose révolue, un cliché comme un autre, le souvenir d’une enfance écervelée que la maturité renie, tout en lui allouant la place qu’elle mérite dans les albums de famille. Personne ne veut mourir, on s’entend, et le sida fait peur aux plus intrépides des jouisseurs de ce monde, il n’empêche que l’affiche, en donnant cours à ces peurs, essaie encore de conserver le mythe de la liberté absolue, propre au Romantisme, que la Ville Lumière a imposé pendant deux siècles aux pèlerins d’outre-mer, précisément attirés par l’aventure sensuelle promise par les feux rouges des quartiers des plaisirs parisiens. La ville se défend tant qu’elle peut devant la démystification de ses mythes, elle vante ses mesures de sécurité en matière de libertinage- “feu vert à la croisière” n’est pas autre chose qu’une subtile annonce que tout est en ordre là où le désordre est censé de règner- mais ouvre à Montmartre le Musée de l’érotisme, afin de sauvegarder l’aura de “temple” des plaisirs du quartier, fait imprimer un guide touristique contenant la liste des endroits où l’on peut “s’embrasser” à Paris, truffé de “gauloiseries” extraites des chansons de Trenet, Brassens, Brel et autres maîtres de la chansonnette parisienne des temps où l’amour était “roi” et, surtout, n’utilise jamais le terme “sexe” pour désigner l’activité sensuelle la plus jouissive que l’être humain a jamais connu. Paris parle encore et surtout d’amour, d’érotisme, de désir et de jouissance quand bien même il s’agit de préciser sa vision en matière de sécurité, de santé et, ultimement, de moralité publique devant le tribunal de l’histoire, son discours louvoyant avec adresse parmi les pièges tendus par la nouvelle mentalité. Le terrain de bataille est, bien sûr, la télévision où depuis quelque temps le Canal Arte passe, entre autres, la télésérie américaine “Sex
and the City”dont le message, transparent au point de toucher à la banalité la
plus crasse, transmet la pensée érotique actuelle au “meilleur des mondes possible”.
Un des épisodes de cette série, que j’ai eu l’heur de voir un soir de désoeuvrement, causé par la pluie tombant dru depuis quelques jours sur la ville, nous présente Carrie Bradshaw, la sensible et romantique quadragénaire newyorkaise, étudiante perpétuelle de la nature masculine et des relations de couple, en train d’accompagner son amant de l’heure, un sculpteur russo-américain venu à Paris pour le vernissage de sa nouvelle exposition. Malgré le fait que les boutiques haute couture regorgent de créations vestimentaires du dernier cri, et surtout de chefs d’oeuvre en matière de chaussures, le grand fétiche de notre ingénue philosophe, Carrie est triste parce que délaissée par son amant, qui court le monde des arts sans se soucier d’entretenir leur relation romantique, voire sans la faire sortir plus de deux fois sur deux semaines dans les boîtes chic et l’obligeant d’aller dans les musées pour combler ses besoins spirituels. Au cours d’un fort émouvant monologue qu’elle adresse à son amie Miranda, triste elle aussi à New York pour des raisons des graves responsabilités familiales qui lui tombent dessus depuis qu’elle a choisi de se marier au père de son enfant, Carrie explique que “ l’amour” ne suffit pas pour cimenter le couple, qu’elle avait confondu le “plaisir” avec la “passion” et que bref, elle veut rentrer chez elle pour jouir de l’amitié de ses copines maintenant que “l’amour” l’a encore une fois déçue. Et, pour finir elle appelle “mon grand amour”une de ses anciennes flammes, un PDG sémi-retraité qui vient la sauver des griffes de la frivolité parisienne sur le conseil des amies réunies en cour suprême de justice “amoureuse”. Tout est bien qui finit bien sauf que tous les mots mis entre guillemets sont à remplacer dans la version originale par le seul, l’unique terme de “sexe”, à l’exception près du “grand amour” de la dernière réplique où la bouche caballine de l’ingénue s’est ouverte à grandeur de l’écran, pour articuler:
“ My true love”, ce qui peut, à la rigueur, tenir d’erreur de traduction. Pour le reste, j’ai bien lu sur les lèvres des comédiens le mot “sexe”à chaque fois que la version française leur faisait murmurer ou crier “amour”, “passion”, “plaisir”etc. par l’intermédiaire de leurs doublures, le seul personnage qui continuait de prononcer, en double version, le terme sans mystère “sexe” restant Samantha, la “goulue” en la matière, qui allait par ailleurs changer de vocabulaire sur la fin, quand le cancer et la chimiothérapie, au lieu de lui enlever son jeune amant, le lui rendait au centuple entouré de cactus en fleur et autres objets métaphoriques de la même trempe.
Le sexe à Paris s’appelle encore amour et peu importe la supercherie publicitaire, après tout “impossible n’est pas français” et peut-être, sous cette lumière, nous pourrons encore rêver, sur les ponts de la grande ville, à la magie de l’aventure sensuelle.

4) Les russes aux portes

À la Comédie Française “Platonov ou Le fléau de l’absence des pères” d’A.P. Tchekhov, mise en scène de Jacques Lasalle, tient l’affiche depuis deux saisons consécutives, les Parisiens s’émerveillant depuis deux ans de la modernité du texte et de la vision spectaculaire novatrice qui restitue au répertoire universel cette oeuvre du grand auteur russe, après plus d’un siècle d’oubli. Au Théâtre de la Cité Internationale le Groupe A.R.T.O de Moscou, dirigé par Nikolai Rostchine, présente “L’école des bouffons” inspiré de Michel de Ghelderode, un spectacle d’improvisation basé sur les techniques des moralités et du mystère médiéval, les mêmes Parisiens s’émerveillant comme des enfants devant la magie des formules anciennes que les acteurs russes ressuscitent pour leur émerveillement. Des deux côtés, il s’agit moins “d’avant-garde” au sens iconoclaste du mot que de “renaissance”, de cette nouveauté de forme et de contenu qui surgit d’un retour aux sources primordiales et du voyage initiatique à travers les époques et les cultures “disparues”. “Platonov” commence dans la salle où les spectateurs entrent au beau milieu d’une scène champêtre qui se déroule un peu partout, sur la scène comme dans les gradins, les personnages vaquant à leurs affaires comme si de rien n’était, se baignant dans le lac, s’affalant sur les chaises longues et les matelas de plage, lisant le journal, s’appelant d’une passerelle à l’autre, par dessus la foule qui parle, cherche sa place, termine en vitesse ses conversations sur les portables ou hèle les placeurs pour acheter le programme. Les premières répliques tombent à l’eau, pour ainsi dire, mais ce n’est pas grave, le monde vit dans le brouhaha continuel et dans la banalité des actes quotidiens, Tchekhov le savait et il est maintenant grand temps que nous le sachions aussi, nous, les amateurs de vitesse et de facilités diverses, puis quand quelqu’un sur la scène dérange quelqu’un d’autre dans son sommeil hypnotique, nous ne savons plus qui est censé être le spectateur et qui l’acteur dans le “réveil” qui se passe sous nos yeux, les intrusions se multipliant, de la salle vers scène et vice versa, sur tout le long des trois heures et demie de calvaire que le petit maître d’école Platonov traverse et jusqu’à sa mort déshonorante au milieu d’une dernière crise de délirium tremens qui met un terme à l’incohérence bruyante du destin. La formule est “iconoclaste” par l’essai de rompre avec les conventions du théâtre classique que la Comédie Française s’est jusque là enorgueillie de garder intactes et non pas par les effets scéniques, souvent farfelus, que les amateurs d’avant-garde à tout prix chérissent et imposent comme seule solution de “progrès”dans l’art théâtral. Personne ne se balade à poil dans le parc, aucun acte sexuel n’est explicitement développé sous le nez de l’assistance, l’ambiance sonore ne casse les oreilles de personne, les costumes ne sont pas en cuir ni en chaînes superposées et pourtant tout est frais, vivant et hautement sensoriel à cause, précisément, des nouvelles conventions qu’on nous impose dès que la séparation entre la scène et la salle s’efface au rythme de l’agitation quotidienne. On attribue ce mélange de réalités au texte de Tchekhov et pour cause, puisque la pièce traite de “l’incohérence humaine”renforcée par l’abus d’alcool, il n’empêche que la mise en scène en fait une marque de style, une nouvelle convention spectaculaire qui vise à intégrer le public dans le cercle magique de la représentation théâtrale et réussit à le faire. L’âme “slave” si cela se trouve, rencontre sans difficulté l’âme “cartésienne”et s’y confond par l’intermédiaire de ce “Platonov” à la Comédie Française; avec “L’école des bouffons”elle s’identifie sans retour aux visions eschatologiques du Moyen Âge occidental, sans rien perdre de son originalité à l’assimilation “forcée”.
Les bouffons se sont embarqués sur une nef pour échapper au Déluge, tout comme Noé au temps biblique. La nef avance de manière menaçante vers l’auditoire de la Cité Internationale, s’arrêtant juste au moment “d’éventrer”la première rangée du public. Des cris et des rires étouffés accompagnent l’arrêt du navire dont le capitaine fait d’ amples excuses aux spectateurs, tout en amarrant l’époustouflant véhicule avec leur aide. Suit l’explication, avec des planches didactiques à l’appui, copiées sur les “Jardins des plaisirs” de Bosch: la fin du monde est proche, les bouffons vont aider le public à se délivrer des péchés capitaux qu’il a commis depuis sa naissance et le spectacle se poursuit comme un exorcisme loufoque et ingénieux car, bien sûr, la nef est une scène et tous, bouffons et public confondus, sont des acteurs qui n’attendent que cela, exorciser leurs peurs sous l’oeil du Seigneur. Et ça marche, le français affreux du corifée n’empêchant nullement le message de passer et la beauté du mouvement allégorique, moitié danse, moitié pantomime, plonge le monde dans l’extase de la compréhension. C’est la nouveauté absolue, l’expérience, inconnue du public moderne, des mystères de la création théâtrale, du pouvoir exorcisant de l’art, du rire qui répond vaillamment au mystère et y oppose ses qualités lumineuses, offerte par des artistes jeunes , débordant de vivacité et d’invention.
Les russes sont aux portes et ce n’est pas une invasion barbare, cette fois-ci, plutôt un défi spirituel que quelqu’un du “terroir” va relever pour l’amour de la beauté.

5) Petit c’est beau

Il y a à Paris, où il y a de tout puisque Paris est un monde en soi, du théâtre subventionné et du théâtre privé, voire des troupes qui ne s’abreuvent pas aux sources gouvernementales pour les mêmes raisons qu’au Québec, trop fastidieuses pour que je les revise dans ce mot. À part les dimensions territorielles et publicitaires, les différences entre les deux catégories sont assez minces, pour la simple raison que les deux font dans le “répertoire”, classique ou contemporain, national et universel, la création collective ou d’auteur, enfin bref font du théâtre avec, chacune, les moyens dont elle dispose. Les petites troupes s’attaquent à Molière, Marivaux, Tchekhov, Lorca, Beckett, Goldoni, Shakespeare, Ionesco sans que quelqu’un s’amuse à crier halte au “répertoire” pour les petits. Il y a trois “Caprices de Marianne” de Musset en ville, deux “Malade imaginaire” à part celui à la Comédie française, deux “ Locandiera”, deux “Île des ésclaves”, deux “Savetière prodigieuse”, deux “Oncle Vania”et la liste est longue, pas besoin de la dérouler en entier pour voir la présence récurrente des grandes oeuvres dans la “petite” production locale, ce qu’on appelle au Québec la “création” c’est-à-dire les textes occasionnels ou les formules spectaculaires de groupe, inventées ad hoc pour faire “original”, ayant bien sûr leur place mais ne donnant pas nécessairement le ton à la saison. Il y a même les prix Molière pour le théâtre privé, la critique ne néglige pas le phénomène parce que soi disant, il y aurait “trop d’artistes”dans les parages, la télévision s’en occupe d’elle-même, sans trop se laisser prier, et le public les fréquente sans se faire tirer par les cheveux pour aller voir les “inconnus” qui animent les productions privées, tout ceci parce que, paradoxalement, le choix se fait, tout comme au Québec, au niveau du texte, de la dramaturgie qui y est présentée. On va voir une pièce quand on va au théâtre, un morceau de littérature qu’on connait ou que l’on ne connait pas et qui s’incarne sous nos yeux par l’intermédiaire des artistes, vedettes ou simples débutants. On va voir un auteur, connu ou inconnu, vivre par l’intermédiaire des acteurs, on va même voir deux versions du même texte si on en a envie, par simple curiosité ou pour comparer les visions de mise en scène et on n’a pas besoin de s’assurer que la création respective est née de la pluie d’hier pour saisir son “originalité”, on a assez de jugeote, se dit-on, pour s’en faire une idée par nous-mêmes. Le théâtre subventionné peut être évalué et comparé au théâtre privé suivant les critères inébranlables de la valeur littéraire et ceci fait que les termes de création et de répertoire ne sont pas opposés, ni irrécociliables; d’un autre côté, là où la dramaturgie ne tient pas nécessairement de la parole écrite qu’on “incarne” mais des actes scéniques auxquels on assiste, c’est toujours le choix de l’auteur qui prime, de l’auteur du spectacle en l’occurrence, du metteur en scène ou du groupe qui bâtit l’oeuvre spectaculaire telle qu’on la voit sur scène. Au théâtre de l’Atelier, par exemple, on donne “L’Île des esclaves” de Marivaux réalisé par une troupe privée dirigée par Irina Brook- bon, c’est la fille du grand Peter mais les acteurs sont tous des illustres inconnus, certains venus du fin fond de la province d’après les biographies dans le programme. C’est un petit spectacle, assez “pauvre”dans sa formule de cabaret des années ’30, les acteurs sont dans la petite trentaine et pas du tout vus à la télé ou au cinéma jusque là et la critique a souligné puissamment la “fraîcheur”et le degré “élevé”de l’invention comique, peut-être par devoir d’aider la relève à s’affirmer- il n’empêche qu’à la sortie deux jeunes de vingt ans discutaient de Marivaux, en premier lieu et non pas de ce que les critiques avaient prononcé comme autant de sentences. L’un avait lu la pièce, l’autre venait juste d’entendre les paroles du maître mais ce qui comptait pour les deux c’était le message qu’ils y avaient saisi et qu’ils y étaient venus chercher, l’oeuvre en soi qui avait donné naissance au spectacle. Ils n’avaient pas le temps de prendre une bière pour discuter de tout ça, parce qu’il se faisait tard et qu’ils devaient rentrer en métro chez eux mais ils étaient venus de loin pour voir la “petite” production, mus effectivement par le désir d’entendre le message de l’auteur. Petit peut être beau à Paris, si la pensée qui l’a fait naître est grande et c’est la pensée qui compte, au théâtre comme en toute chose. À bon entendeur, salut!

juillet 2005

Florin Oncescu

VOIAJ ÎN ITALIA

Italia văzută de noi: Milano, Florenţa (cu drumuri ori popasuri la Pisa, San Gimignano, Monteriggioni şi Siena), Roma, Napoli (şi Pompei), Assisi, Urbino, Veneţia. Două săptămîni, la drum cu o maşină închiriată. Una high-tech (Audi cu navigator), la preţul uneia obişnuite (pentru că agenţia nu avea modelul plătit de noi în avans). Am văzut muzee, domuri (catedrale), campanile (turnuri), palate de duci şi dogi, pieţe (piaţa din Florenţa în care a fost ars Savonarola, piaţa din Roma în care a fost ars Giordano Bruno), fîntîni baroce (inclusiv Fontana di Trevi, în care s-a răcorit Anita Ekberg), ruine romane, temple, columne (inclusiv a lui Traian), plaje (una lîngă Napoli, alta la Pesaro - port la Adriatică), l-am văzut pe papă (la apariţia duminicală de 5 minute din piaţa Sf. Petru), am văzut tablouri, fresce, sculpturi, monezi, hărţi vechi de 4-5 secole, străzi înguste, invadate de scutere, poduri, canale, gondole (preferîndu-le soluţia economică de transport pe Grand Canal, cu vaporetto). Am mîncat spaghetti (alla carbonara ori cu scoici), tortellini, penne, risotto. Am băut, la prînz şi la cină, vino rosso. Am fost serviţi cu espresso de fiecare dată cînd am comandat, simplu, cafea. Am întîlnit români turişti, români ospătari, o româncă recepţioneră la hotelul nostru din Florenţa, români camionagii, parcîndu-şi camioanele alături la popasuri, ţigani instrumentişti, de-ai noştri, atacînd cu virtuozitate în stradă piese din două repertorii (internaţional şi folcloric-lăutăresc), am întîlnit ţigănci de-ale noastre, la cerşit.

În primele trei zile ale voiajului am aplicat cu sfinţenie regula americană a bacşişului de dat la restaurant: cel puţin zece la sută. Apoi am aflat că italienii nu lasă, de regulă, nimic peste notă şi că bacşişul de 3 euro este considerat un semn de generozitate extremă. La Florenţa, la intrarea în muzeul Uffizi, am stat aproape două ore la coadă (vezi foto). La Roma, din cauza cozii uriaşe, am renunţat să vedem Capela Sixtină. Tot la Roma, într-o seară, o maşină ne-a depăşit nebuneşte, dîndu-ne oglinda de pe partea şoferului peste cap. La Napoli...

***

În seara sosirii noastre la Napoli, recepţionerul hotelului, un anume Antonio, ne recomandă să mergem să mîncăm la o trattoria din vecinătate, pe-al cărui patron tot Antonio îl cheamă. O trattoria este un restaurant mic, funcţionînd ca o afacere de familie. Sau, cel puţin, aşa am înţeles noi.

Trattoria lui Antonio are două săli cu mese, în cea de la intrare, mai mică, aflîndu-se şi barul. Sîntem conduşi de o ospătăriţă tînără la o masă din sala cea mare. O întreb dacă domnul mai în vîrstă, care stă în picioare, sprijinit discret de tocul uşii, la trecerea dintre cele două săli, este chiar domnul Antonio, patronul. Ospătăriţa ne confirmă bănuiala. Îi spun că am venit în restaurantul lor trimişi de Antonio hotelierul, dar ea primeşte informaţia cu indiferenţă.

Oamenii aşezaţi la celelalte mese par nişte obişnuiţi ai locului. De la poziţia lui strategică, dintre cele două săli, Antonio patronul, un bărbat grăsuliu, spre 55 de ani, veghează la bunul mers al lucrurilor, însă atît de discret încît pare că moţăie. O femeie de vîrsta lui umblă printre mese cu un carnet de luat comenzi şi cu un cert aer de proprietar pe faţă. Nevasta lui Antonio, deducem noi.

Un bărbat tînăr, care ştie să zîmbească, ne lasă pe masă cărţile de meniu. Ca de obicei, pierdem mult timp cu alesul. Acelaşi ospătar se apropie iar de masa noastră, oferindu-se să ne ajute. Îl întrebăm, pe rînd, ce e una, ce e alta. În final, îi spunem că ne-am hotărît. Nevasta lui Antonio, pusă cumva în temă, se apropie de noi. Cerem cîte o specialitate de paste, diferită pentru fiecare, plus o jumătate de vino rosso di casa. Lăsăm comanda desertului pentru mai tîrziu.

Aşteptînd venirea mîncării, observăm că italienii de la mesele din jur preferă, în majoritate, pizza cu bere. Remarcăm lipsa absolută a muzicii, situaţie apreciată de mine şi privită ca o bizarerie de fiu-meu. Un perete al sălii e străpuns de o fereastră mică, cu tejghea, care dă spre bucătărie. Prin ea văd mişcîndu-se cu hărnicie doi tineri cu halate şi chipiuri albe, dar cu feţe tuciurii. Eu îi bănuiesc sicilieni, fiu-meu îi vede marocani. Cristina nu e interesată de bucătari, ea o studiază pe ospătăriţa tînără care ne-a adus la masă. O bănuieşte că ar fi fiica lui Antonio. Are acelaşi aer posac, dar eficient, al patroanei. Eu fac un pas mai departe: tînărul ospătar e ginerele lui Antonio. Fiu-meu e de părere că inventăm situaţii inexistente. Dar şi el începe să pîndească gesturi ale ospătarilor care ar putea să confirme sau să infirme presupusele relaţii de familie.

***

Tot la trattoria lui Antonio megem şi în a doua seară petrecută la Napoli. Din faţa intrării ne dăm seama că ceva e în neregulă. Antonio stă în prag şi pare nedecis dacă să ne primească ori nu. Ne strecurăm pe lîngă el, în sala mică. Aici, toată lumea pare că-şi ţine răsuflarea. Barmanul, în spatele tejghelei, clienţii, la mese. Trecerea spre sala mare este barată de nevasta lui Antonio. Întoarsă spre noi, îşi ţine faţa într-o parte, cît să tragă cu coada ochiului spre sala mare. Recunoscîndu-ne, ne spune că unei cliente i-a venit rău şi că e aşteptată salvarea. Ne propune să ne aşezăm la o masă din sala mică şi să aşteptăm puţin, pînă cînd totul revine la normal. Pe lîngă umărul ei întrezăresc un corp de femeie lungit pe podea, la picioarele unei mese. Un bărbat este aplecat deasupra ei. Fata lui Antonio este şi ea pe-aproape.

Stăm la masa din capătul dinspre toaletă al sălii mici. Ne-au fost aduse cărţile de meniu. Clienţii de la masa de alături, un bărbat şi o femeie, au mîncarea şi vinul în faţă, dar nu se ating nici de tacîmuri, nici de pahare. El îi spune ei, în engleză: „Poate e moartă!”

Peste cinci minute, totul se animă brusc. Nevasta lui Antonio vine să ne ia comanda. Cristina o roagă să ne dea o masă în sala cea mare. Ne mutăm în viteză, la o masă vecină celei la care a stat femeia dusă cu salvarea. Comandăm paste şi vin roşu.

Ginerele lui Antonio şi un ajutor tocmai pun la locul ei o masă, una acoperind o uşă care dă în stradă. O uşă ţinută încuiată, în mod normal, dar prin care fost scoasă femeia.

Antonio vine să debaraseze masa părăsită de femeie şi de însoţitorul ei. Începe cu sticla de vin roşu. Una de trei sferturi, golită cît pentru două jumătăţi de pahar.

La o masă vecină, o altă femeie, cu un aer deprimat, îl convinge pe însoţitorul ei că nu poate să mai mănînce. Farfuriile şi sticla de vin din faţa lor sînt pe jumătate pline. Cei doi cer nota şi plătesc în viteză nevestei lui Antonio.

Antonio patronul se aşează să mănînce la masa femeii ghinioniste. Fata lui îi pune în faţă o porţie de spaghetti şi o cană de vin. Apreciez stratagema. Noii veniţi nu vor mai avea habar de ce s-a petrecut aici.

Peste o jumătate de ceas, cînd plecăm spre hotel, atmosfera din restaurant e aceeaşi cu cea din seara dinainte. Ne întrebăm, în glumă: “Şi dacă, totuşi, a murit?”

juillet 2005


Tina Armaselu

La Grande Porte d’Histria

 

Quand j'ai vu pour la première fois Histria, en 1993, je ne savais pas, qu’après dix bonnes années, je retrouverais, dans un tableau de El Greco, l’image de ce jour nuageux de vacances au bord de l'ancien Pont Euxin. Par un mystérieux mécanisme de la mémoire, La vue de Tolède, un portrait panoramique de la ville après l’orage, me transporta dix ans auparavant, au temps de mon voyage vers ce fameux site archéologique situé à 60 kilomètres de notre chambre d'hôtel. Et je retrouvai avec étonnement la curiosité enverscette cité disparue et redécouverte qui nous attendait là au bout du voyage, les lacs à roseaux et les plaines herbeuses brunies par le soleil courant devant nous à une vitesse de 80 kilomètres à l'heure …

*

Histria nous accueillitles portes de son musée grandes ouvertes : amphores, inscriptions, monnaies, bijoux, statuettes, bas-reliefs, vases en céramique et en verre, fragments de vies passées conservés ici à l'abri du soleil, du vent, de la pluie et de la poussière.

Dehors, le silence. Le silence accablant des pierres et de la terre qui ne parlent aujourd'hui qu'aux spécialistes. Pour nous guider, la carte du site, offerte au kiosque du musée. Les sanctuaires, la zone résidentielle, la rue pavée, les thermes, le quartier commercial, la basilique épiscopale. Cependant, la dimension tangible de cet univers clos, fermé sur lui-même, restait pour moi cachée quelque part, dissimulée par ce jeu d'étiquettes à significations familières.

Sur le dallage d'une ancienne maison, la peau séchée au soleil d'un petit serpent noir. Peut-être, le descendant sauvage de cet agathos daïmon, le serpent protecteur du foyer, que les Grecs honoraient à chaque repas par une libation de vin et que j'avais trouvé pendant mon enfance, au fond de l'âtre et nourri de lait, dans les contes de ma grand-mère.

Le même silence, au bord blanchi de coquillages du lac Sinoë qui cachait sous le clapotis doux des vagues la partie submergée de l'ancien port.

Avant de partir, un dernier arrêt devant la Grande Porte de la cité … Et tout à coup, comme par enchantement, ce monde silencieux de pierres, d'herbes, d'eau et de terre commença à me parler. Devant mes yeux éblouis, incrustées dans le pavé, les traces des chariots d'autrefois ! 13 siècles de passages, du temps des premiers colons venus de Milet, au temps des légions romaines, jusqu'à l'aube de l'époque byzantine …

Le grincement des roues contre les dalles, imprimé là comme la musique sur le vinyle. Une musique qui remontait vers moi d'un monde disparu, déclenchée par la seuleimage des empreintes dans la pierre: le grincement des roues, le gémissementlourd des portes, les cris des hommes, le meuglement des bêtes …

Histria était là, toute entière, de sa naissance à sa mort, avec ses âges, ses destins, ses édifices mis ensemble en plans superposés comme les paysages de Tolède dans le tableau de El Greco …

juillet 2005


Julie Beaulieu

Méditation autour du voyage

 

Le mot « vacances » est synonyme de voyage. J’entends par cette expression « quitter le pays », ou à tout le moins quitter la province, car aller à Québec, par exemple, me semble relever davantage du déplacement.

 

Pour partir en vacances, il faut faire ses valises (ou ses bagages). On doit d’ailleurs procéder de manière beaucoup plus précautionneuse que lorsqu’on effectue un simple déplacement de routine. Quand je visite ma famille à Québec, que je me déplace pour mon travail sur le territoire québécois, j’ai l’impression d’être en congé, mais pas en vacances. Je vis ce déplacement et cette déterritorialisation momentanés comme une sorte de relâche, sans plus. Le voyage, tel que je le conçois, suscite en moi une émotion beaucoup plus vive. Comme le poème, le voyage vient me chercher au plus profond de mon être, secoue mes racines, m’émeut. Les départs de la Station Centrale ne m’ont jamais fait vibrer, sauf peut-être ceux en direction de Boston, de New York ou de l’aéroport international. Quitter le pays n’était alors qu’une question de temps – qu’une question d’heures.

 

Voyager c’est découvrir, s’approcher à pas feutrés de l’inconnu, et surtout l’appréhender pour mieux en comprendre sa complexité. De courtes vacances passées à Providence sur la côte Est américaine ont grandement favorisé ma réconciliation avec le peuple américain (à ne pas confondre avec les dirigeants du pays), car j’y ai appris à faire la part des choses. J’ai vu, pour la première fois, autrement. J’ai vu de mes propres yeux une réalité qui, jusqu’à présent, avait fait l’objet d’une médiation « orientée », car vous conviendrez comme moi que les médias montrent bien ce qu’ils veulent bien montrer, et à leur manière. J’ai eu la même surprise en visitant la ville de New York. J’y ai rencontré des gens forts sympathiques et très accueillants, toujours prêts à donner une direction ou une information. J’y ai même fait la connaissance d’un étudiant qui s’est adressé à moi en français, heureux et fière de pouvoir pratiquer, pendant un court instant, une langue qu’il affectionnait. On dit que voyager sert à forger l’ouverture d’esprit.

 

Il est malheureux qu’aujourd’hui la télévision remplace, pour plusieurs, la réelle expérience du voyage, beaucoup plus enrichissante et stimulante que le temps perdu à vivre par procuration, à chasser des images toutes faites et découpées sur mesure. Le voyage est beaucoup plus près de la réalité tangible, du vécu, de l’émotion comme de l’intellect. Et contrairement à ma définition très personnelle du mot qui, il va sans dire, ne convient pas à tous, le voyage ne nécessite pas toujours de grands déplacements comme je l’ai souligné d’emblée. Pour qui n’est jamais sortie de sa région métropolitaine, un déplacement de quelques heures suffit à le placer dans une réalité autre, à le mettre en contact avec d’autres gens, différents de lui. Et là, s’il est réceptif et curieux, il constate, réfléchit et apprend.

 

***

 

Le dépaysement est crucial dans l’expérience du voyage en tant que lieu de découverte et d’apprentissage, car telle est ma définition du voyage, à ne pas confondre avec la relâche qui sert à « vider la soupape ». C’est pourquoi il est important de distinguer le congé, principalement dédié à la relaxation, des vacances, durant lesquelles plusieurs partent en voyage.

 

Qui s’est déjà reposé pleinement en voyage ? Si vous posez cette question à votre entourage, vous constaterez par vous-même que très peu de gens réussissent à reprendre leur souffle lorsqu’en voyage. J’en connais – et vous aussi d’ailleurs – qui doivent se reposer avant et après le départ, de façon à maximiser leurs énergies durant la période de vacances qui s’annoncent généralement chargées. Il est vrai que parcourir une ville à pied du matin jusqu’au soir – les rues en forme de montagnes russes de San Francisco étant l’exemple parfait pour illustrer la situation – est passablement fatiguant, mais oh combien stimulant ! De même, une journée dans un musée demande doublement d’énergie : il faut rester à la fois debout pendant de longues heures, demeurer concentré sur un détail particulier d’un tableau qui commande toute notre attention.

 

L’expression « être dépaysé » ne veut pas dire se sentir complètement perdu dans une ville ou tout à fait inconfortable dans une situation ou une culture. Le dépaysement fait partie de l’expérience du voyage en tant qu’il place le voyageur dans un état autre que celui dans lequel il se trouve habituellement. Il s’en dégage des sentiments et des émotions singulières, particulières à chacun, qui font du voyage une expérience unique que personne d’autre ne vivra à votre place. C’est pourquoi les photographies de voyage, peu importe le format et le cadrage, ne rendent jamais le vu et le vécu du moment, indissociable de l’expérience, et conséquemment le dépaysement occasionné par la déterritorialisation. Prenons pour exemple la forte impression ressentie quand j’ai gravi le chemin rocailleux menant à la cité médiévale de Carcassonne, voyage rêvé des années durant. Bien sûr, je suis arrêtée à quelques reprises dans la montée pour prendre des clichés qui ne sont pas mauvais. Toutefois, ceux-ci ne rendent pas l’affaiblissement de mes jambes, lourdes, les sillons de pluie qui roulaient sur mon visage vanné par le voyage en autobus depuis Newcastle en Angleterre, la veille, jusqu’à Londres, et de Londres (en autobus) jusqu’au traversier, que j’ai attendu longuement parce que la Manche était furieuse au moment de la traverser, et de Calais, en territoire français, jusqu’à Paris (en autobus), puis de la station d’autobus jusqu’à la gare de train (en métro), et de la gare de train jusqu’à Carcassonne, un voyage de plusieurs heures, du nord vers le sud, durant lequel j’ai anticipé avec joie et anxiété mon arrivée, et à pied, de la ville jusqu’à la cité, le sac à dos qui pèse lourdement sur les épaules. Que reste-t-il de mon exténuation et de mon enchantement sur ces photos, de mon ressenti à l’instant même où j’ai posé les yeux sur cette merveille moyenâgeuse qui apparaissait peu à peu à l’horizon, au fil de mes pas ? Rien.

 

De mes habitudes, calquées à la manière française, vous n’en savez rien. De mon étonnement dans un autobus de Lyon en direction du Centre international de séjour, vous ne pouvez qu’en entendre un récit, oral, qui se limite à ce dont je me souviens, à ce que je peux vous expliquer à partir de mots qui sont les vôtres et avec lesquels vous êtes à l’aise. De l’accent français lyonnais, vous n’en avez aucune idée ; de l’inquiétude du vieillard face aux maghrébins qui s’installent en masse dans son quartier, vous ne pouvez la ressentir ni la palper comme je l’ai ressentie, avec un certain malaise, ne sachant trop quoi répondre pour ne pas le blesser, l’insulter. De cette culture que j’adore, à laquelle j’ai si souvent rêvée petite et qui me fascine, émerge des consonances racistes insoupçonnées qui m’ont donné par moment mal au ventre. Pour tout vous dire, il m’est arrivé que dans certaines régions de la France le dépaysement soit plus grand qu’en Angleterre malgré la barrière de la langue. De cet état trouble, voire à l’occasion inconfortable, mais jamais désagréable pour autant, car le déséquilibre de l’être n’est pas uniquement négatif, j’ai compris plus de choses que dans toute une année d’études. J’ai rencontré l’autre, et grâce cette rencontre avec la différence, qui n’est pourtant pas si grande, j’ai ouvert les yeux, j’ai vu et j’ai compris un peu plus de la vie, un peu plus de moi-même.

juillet 2005


Mihaela-Carmen Matei

Italie – Roumanie: Impressions de voyage

Milan: À sept heures trente du matin, Francesca, Anna, Chiara, Marcella, Maria, Stefanna enfourchent leurs scooters pour aller travailler au centre-ville. À Milan vivent les femmes les plus élégantes de l’Europe.

Le lendemain, à la télé on annonce qu’ils ont mis la patte sur les trois violeurs de la-jeune-étudiante-de-vingte-et-un-ans-qui-se-promenait-hier-en-après-midi-dans-un-parc-à-Bologne. Ils sont des Gitans…ou des Roumains.

Florence: Le dominicain Savonarole était fanatique, ascétique, têtu, farouche. Il a brûlé masques, perruques, instruments de musique, livres de poésie, œuvres d’art et les plaisirs des sens.
Terriblement ennuyés, les Florentins élèveront un jour le bûcher qui lui sera destiné.
C’était l’an 1498. Une soirée chaude de l’an 2005, au même endroit – Piazza della Signoria coin avec via del Condotta, une petite orchestre tzigane, tympanon compris, faisait danser un groupe de jeunes touristes américains sur le rythme de « Ciocirlia ».

Rome: Au souper, le Pape prend toujours un petit verre de Frascati qu’il sirote doucement comme de l’eau bénite.
Viorel est serveur au Romolo. Dans une autre vie, il habitait à Botosani en Roumanie. Maintenant il est heureux, il a la plus grande voiture qu’on peut voir à Rome - un BMV- SUV et, même s’il n’est pas catholique, un dimanche sur trois il va à Vatican pour entendre le Pape saluer la foule dans Piazza San Pietro.
De retour chez lui, il prend son dîner avec sa femme Mioara et, ensemble, ils vident une bouteille de Frascati.
Dans le journal Coriere della Sera une autre chronique sur un autre viol. Un autre groupe des Roumains ou…des Gitans.
J’aime les fontaines à l’eau potable, tellement nombreuses dans les rues de Rome. Ça me fait penser aux années soixante-dix dans ma ville natale.

Naples: dans les rouelles de Spaccanapoli, les cordes à linges ressemblent aux arcs-en-ciel.

Venise: Les Vénitiens ne sont jamais venus au monde. Ils flottent encore dans un liquide amniotique, primordial. Ils prennent des vaporettis, des gondoles, des traghettos, des motoscafis, des motonavis, juste pour se donner le sens d’écoulement du temps, de la vie même. Ils ne partent nulle part. Ils sont prisonniers du miracle.

Bucarest: « Appelez l’Urgence…non, plutôt la Police! »
Devant eux, cet homme tombé sur le trottoir en plein centre-ville, en plein jour, en pleine existence et le sang qui lui coule de la tête, en sortant par les oreilles…Il forme sur l’asphalte un dessin insupportablement vif. Un chien s’approche, le renifle et part.
Pourtant, à Bucarest les gens ne se tuent pas dans la rue, le trafique de drogues est bien sous contrôle, les enfants de Dieu dorment dans des abris que la mairie leur a fait construire et les gouvernants ne gagnent plus que leur pain. Un nouveau Centre Financier est presque terminé dans l’ancien cartier Pipera… de même que les villas des pauvres politiciens. Quelques Roumains vont à la mer en Turquie or en Grèce, et les enfants de mon amie milliardaire font des plongées sous-marines parmi les récifs de coraux en Polynésie.

Je flânais dans ma vie en espérant rencontrer quelqu'un.

création et réalisation par Cristian Nistor

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